Vincent Tourret : « Il est indispensable de saisir les références stratégiques des Russes pour éviter de plaquer notre façon de penser sur la leur »

Le Rubicon en code morse
Juil 31

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Vincent Tourret, chercheur à l’Institut français de relations internationales (IFRI), analyse pour Le Rubicon sur la culture stratégique russe, mal comprise en Occident. Remontant jusqu’à ses racines soviétiques, il revient sur l’« art opératif », un concept développé au cours du XXe siècle, qu’il étudie en retournant aux sources primaires en russe. Il appréhende alors la guerre menée actuellement par la Russie en Ukraine comme l’illustration d’une doctrine asymétrique, centrée sur la théorie, la centralisation et les frappes massives. Malgré ses limites et ses échecs passés, l’héritage soviétique persiste dans la culture stratégique russe.

Le Rubicon : Vincent Tourret, vous êtes actuellement chercheur au Centre des études de sécurité de l’IFRI. Quelle a été votre formation pour tenir ce poste ?

Vincent Tourret : J’ai suivi un parcours classique en relations internationales. Intéressé par les questions militaires et stratégiques, j’ai constaté, comme beaucoup d’autres étudiants de ma génération, qu’elles étaient assez marginalisées dans les cursus universitaires. Je me suis donc principalement formé par mes lectures, ai effectué un stage au Centre d’études stratégiques aérospatiales (CESA) à l’École militaire et, finalement, ai pu obtenir une première expérience professionnelle à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), sous la direction de Philippe Gros. L’approche qui était suivie était celle de l’analyse « techno-opérationnelle ». Concrètement, nous confrontions les principes théoriques et organisationnelle d’un modèle de force – ses aspirations et sa vision des affaires militaires – avec le choix des technologies adoptées, la disponibilité des moyens et, bien sûr, leur emploi. La méthode est assez holistique et vise à interroger la cohérence et finalement, les capacités réelles d’une puissance militaire.

Par la suite, comme j’avais beaucoup apprécié les travaux de Justin Massie sur la culture stratégique, je suis parti au Québec pour débuter une thèse. J’ai alors partagé mes activités entre les think tanks et l’université. Je reviens en France pour terminer ma thèse et travailler au profit de l’Observatoire des conflits futurs pour lequel je collaborais déjà avec la FRS. Mais je suis cette fois salarié de l’IFRI, qui est le partenaire de la FRS dans ce projet. La boucle est en quelque sorte bouclée.

De quels sujets traitiez-vous lorsque vous étiez à la FRS ?

Nos sujets étaient extrêmement variés mais, avec le retour de la « haute intensité », j’ai dû travailler de plus en plus sur la Russie. À l’origine, j’étais frustré de devoir me contenter uniquement des sources occidentales. J’ai donc commencé, très péniblement, à récupérer et interpréter les articles, monographies et autres livres publiés par les Russes, qui étaient disponibles en sources ouvertes ou grises. Je pensais qu’il était indispensable de saisir quelles étaient leurs références stratégiques pour éviter de plaquer notre façon de penser sur la leur et, surtout, saisir ce qui relevait de la continuité ou de véritables ruptures dans leur manière de faire la guerre.

Quelle leçon principale en tirez-vous ?

Leur pensée se construit notamment de manière asymétrique pour contrer la nôtre ! Une fois qu’on a saisi ce principe, on identifie d’autant plus facilement les angles morts de nos propres réflexions sur des thèmes comme la puissance aérienne, le commandement ou l’attrition, par exemple. Prenons par exemple la « suppression des défenses anti-aériennes » (SEAD). Il n’existe tout simplement pas d’équivalent soviétique ou russe. L’armée russe dispose certes de moyens de détection et de missiles antiradars, mais elle n’a pas développé de concept d’opération dédié pour cette mission. Elle juge même qu’il n’est pas judicieux de la confier aux forces aériennes. Si on se concentre juste sur les capacités sans se soucier de l’environnement doctrinal, on rate complètement la manière dont ils pensent la guerre et organisent leurs forces en conséquence. On s’expose alors à de douloureuses surprises.

J’imagine que vos travaux et réflexions sur la puissance militaire russe ont inspiré votre sujet de thèse ?

Tout à fait. Fin 2021, j’avais compilé le contenu des principales publications russes depuis la moitié des années 1990. J’ai voulu tester et approfondir plus rigoureusement ce que j’avais commencé. Pour mieux évaluer ce qu’est la puissance militaire russe, j’ai donc mobilisé le concept de « culture stratégique ». Je peux ainsi rendre compte de l’histoire conceptuelle de la pensée militaire soviétique, puis russe. Il s’agit d’en discerner les traits structurants – les normes, les expériences, les réflexes ou les idées fixes – qui caractériseraient leur rapport particulier à la guerre, que ce soit pour la penser ou la faire. J’essaie donc de retranscrire le processus qui permet à une idée, à une innovation théorique ou doctrinale, d’acquérir une légitimité au sein d’une organisation, ou plus simplement de devenir intelligible pour un décideur ou officier russe. Je traite donc des idées, mais surtout de la fabrique de ces idées.

Une idée a mobilisé les penseurs soviétiques au cours du XXe siècle, celle de l’« art opératif ». J’imagine qu’elle tient une place importante dans votre thèse ?

L’art opératif représente en effet l’un de leur concept majeur et incarne à ce titre un fil rouge autour duquel s’enroulent la pérennité et les ruptures de la culture stratégique soviétique. Disons tout de suite que le terme n’est pas toujours bien compris en Occident. Jusque dans les années 1990, nous ne disposions que d’extraits limités mentionnant ce concept – du fait notamment de la censure soviétique. Nous avons aussi exagéré certaines caractéristiques par choix – pour valoriser certains éléments de notre modèle de force – ou incompréhension.

Le terme d’art opératif n’apparaît à l’Ouest qu’à partir des années 1980, comme la solution miraculeuse à la crise de la stratégie occidentale après la défaite du Viêt Nam. Les planificateurs américains, qui doivent imaginer la troisième guerre mondiale dans les plaines de l’Allemagne de l’Ouest, se sont essentiellement concentrés sur l’art opératif soviétique des années 1920 et 1930 et l’ont donc interprété comme une doctrine rigoureuse de manœuvre en profondeur, s’appuyant sur les forces blindées. Un auteur comme Shimon Naveh, promoteur d’une vision systémique et postmoderne de la guerre au sein de l’armée israélienne, est allé plus loin. Pour lui, l’art opératif représentait le prototype de « guerre réseau-centré » moderne, le rendant par là-même anachronique. Aujourd’hui, plusieurs auteurs rejettent également la notion, la considérant comme étant une sous-catégorie du niveau stratégique. C’est un contre-sens majeur.

Alors, qu’est-ce donc que cet art opératif conçu par les Soviétiques ?

C’est d’abord une théorie organisationnelle développée pour commander les grandes unités militaires. Mais c’est également, et de façon plus importante, une rupture épistémologique pour aborder et réfléchir aux problématiques militaires. L’art opératif est le résultat d’une réécriture d’idées antérieures et ne doit pas être considéré comme une doctrine purement originale. Son invention révèle à maints égards l’éclosion d’une culture stratégique née de la défaite et de la révolution de 1917, qui, en subvertissant les mots et théories de l’ordre ancien, puis en survivant au choc du second conflit mondial, s’est imposée comme le socle ou la matrice de toute solutions militaires « possibles » en Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) puis en Russie. L’art opératif est le produit et le révélateur de ces transformations.

Pouvez-vous préciser ce que l’art opératif doit à la culture stratégique russe du XIXe siècle ?

Il faut en effet rappeler que ce qui s’appellera « art opératif » n’est à l’origine qu’un ensemble disparates de techniques pour coordonner et ravitailler les grandes unités avant leur engagement dans la bataille. Cet ensemble est très influencé par la philosophie des sciences qui domine alors au sein de l’Empire russe : le positivisme. Les principaux théoriciens de l’époque, comme Genrich Antonovitch Leer, Nikolay Petrovich Mikhnevich ou Alexandr A. Neznamov (dont l’article d’Alexander Ageev, publié – en russe – en 1983 dans le no 11 de la Revue d’histoire militaire, analyse l’« héritage militaire et théorique »), tentent ainsi de réduire la complexité militaire à une somme de problèmes distincts qui seront plus faciles à résoudre.

Leur façon de penser, renforcée par leur expérience combattante dans des guerres limitées (guerres russo-turque de 1877-1878 et russo-japonaise de 1905, pacification de l’Asie centrale), mais aussi contrainte par leur système politique, les empêche d’identifier un principe unitaire pouvant assembler ces différents éléments. Ils n’en ont pas le droit et ils ne possèdent de toute façon pas les outils intellectuels pour l’imaginer. La guerre était alors un monde séparé du politique et de l’économique ; la logistique, la production et même la manœuvre des forces étaient pensées en dehors de la bataille, qu’elles devaient pourtant alimenter.

Quel événement va justement permettre de relier ces éléments ?

Pour que l’art opératif éclose en tant que paradigme, il faudra, d’une part, le choc d’une militarisation à outrance, avec les efforts de guerre consentis par les sociétés et les États lors du premier conflit mondial – impensable quelques années auparavant – et, d’autre part, l’adoption de la dialectique matérialiste du marxisme, logique totalisante en rupture de ban avec l’ordre ancien – qui ne s’impose évidemment pas en Europe occidentale. Il est ainsi fascinant de constater que les mêmes termes ou les mêmes stratagèmes adoptent un sens totalement différent dans les écrits des mêmes auteurs une fois qu’ils rejoignent l’Armée rouge.

On passe d’un recueil de bonnes pratiques isolées et ponctuelles au développement ambitieux d’une science capable de réguler l’imbrication nouvelle de la stratégie et de la tactique. Il s’agit de rendre enfin soutenable et maîtrisable la force nouvelle que la fusion de la militarisation de la société et la dialectique marxiste a fait germer : les masses humaines et mécaniques des nations industrielles en armes, si endurantes et pourtant si difficiles à constituer et à conduire en temps de guerre.

Alexandre Svétchine semble jouer un rôle très important dans la conception du terme « art opératif » ?

Oui, mais je pense qu’il ne faut pas exagérer sa contribution. Quand Alexandre Svétchine introduit le terme en 1924 (lors d’une conférence à l’académie militaire Frounzé, comme rapporté par le journal des cadets Aube rouge en novembre 1924), puis le conceptualise dans son livre Stratégie de 1926, suite naturelle de l’ouvrage du même nom de Nikolay Petrovich Mikhnevich, il ne propose aucune nouvelle doctrine ni même de théories opérationnelles pour l’emporter dans la guerre industrielle. L’enjeu n’est pas d’inventer, mais de repenser ou d’écarter le leg tsariste. Il participe ainsi à un débat heuristique avec d’autres auteurs (Alexandre Neznamov encore, mais surtout Mikhaïl Vassilievitch Frounzé, Léon Trotsky, Mikhaïl Nikolaïevitch Toukhatchevski et Andreï Evguenievitch Snesarev) qui cherchent à rationaliser et à réorganiser les connaissances et la prise de décision des officiers soviétiques. Ceux-ci doivent faire face à un excès d’enseignements. En plus de devoir maîtriser les disciplines classiques (histoire militaire, philosophie, géographie, tactiques), les officiers doivent devenir les maîtres d’œuvre et les régulateurs des flux logistiques, de l’administration, des fortifications, du travail politique, etc. Les états-majors traditionnels ne peuvent plus suivre. Il faut donc pouvoir « aérer » les enseignements, déconcentrer les états-majors, restaurer une unité d’action pour les différents niveaux de commandements et ainsi aboutir à une meilleure subsidiarité.

La proposition d’Alexandre Svétchine d’introduire une discipline et une étape de planification « intermédiaire » entre la tactique et la stratégie l’emporte parce qu’elle est la plus pragmatique. Elle se situe entre le projet de Léon Trotski, qui souhaitait dissoudre la science militaire dans la lutte des classes, et celui de Mikhaïl Nikolaïevitch Toukhatchevski, qui envisageait d’attribuer à la stratégie la conduite des opérations et de confier à des « études polémologiques » l’étude de la nature des guerres futures et de leur préparation.

Pouvez-vous détailler un peu plus la manière dont Alexandre Svétchine pense cet art opératif ?

Il définit un objet d’étude – les opérations – et sa finalité. Il s’agit d’assurer la continuité, la soutenabilité et la synchronisation d’efforts (enveloppement, percée, assaut, fixation, retraite, déploiement, logistique, etc.) et de séquences (offensive, défensive, pauses), de natures différentes voire opposées, dispersés sur l’ensemble du front et activés simultanément ou de façon différée.

L’idée général est de pouvoir élaborer un mécanisme centralisé, régulant le rythme et la direction des combats, en les faisant converger dans la direction souhaitée ou en les réorientant selon les besoins de l’échelon stratégique, mais sans que cet échelon soit surchargé. D’une certaine manière, l’art opératif est pensé comme un point d’embrayage capable d’exploiter la masse (son carburant), mais sans noyer son moteur (l’organisation générale). Le conducteur (le stratège) peut mieux calibrer sa force tactique par les rouages de cet échelon interposé.

Alexandre Svétchine – avec ses collègues – lègue ainsi un cadre d’analyse qui ne préjuge pas des futures solutions doctrinales. Il élabore une grammaire, des « principes » et des notions élémentaires, pour tester ces solutions, notamment, et juger de leur cohérence avec les « tactiques de l’armée de masse », d’une part, et la « ligne de conduite stratégique », d’autre part.

D’autres théoriciens militaires approfondissent ses travaux ?

Le travail pour définir les nouvelles formes et méthodes des opérations mécanisées – qui évoluent de la bataille vers les opérations en profondeur – est conduit par le duo formé par Mikhaïl Nikolaïevitch Toukhatchevski et Vladimir Kiriakovitch Triandafillov, en lien avec les officiers préparant le plan de guerre soviétique (on pense notamment aux notions de « mobilisation » ou « déploiement stratégique » formulées par Mikhail Dmitrievich Bonch-Bruevich dans un article sur les « bases de management opérationnel dans la guerre moderne », publié dans la revue Guerre et Révolution en 1927, et par Vladimir Arsenievich Melikov, dans son livre Déploiement stratégique de 1939) et les différentes branches armées pour l’emploi de leurs armements.

Ce moment de la science militaire soviétique est très bien étudié par des auteurs anglo-saxons comme David Glantz, Jacob Kipp et Richard Harrison. Il est indispensable de se tourner vers eux pour bien en comprendre les mécanismes.

Vous parliez de culture stratégique. En quoi l’art opératif révèle celle des soviétiques ?

À maints égards, l’art opératif est la conséquence d’une radicalisation du culte de la modernité qui a étreint nos sociétés pendant le XXe siècle, l’URSS se présentant comme sa figure de proue. Dans les faits, l’art opératif procède :

  • d’un primat accordé à la théorie sur la pratique, gage de scientificité et de rendement ;
  • d’une suspicion envers l’initiative individuelle, jugée brouillonne et mal informée par rapport au collectif ;
  • de la fascination, en conséquence, pour les organisations industrielles et standardisées ; la spécialisation des tâches ; la subordination étroite des activités à un plan d’ensemble systématique ;
  • et, enfin, de la primauté de la modélisation mathématique sur le retour d’expérience ou l’élaboration qualitative.

On aboutit ainsi à un système intellectuel fortement hiérarchisé et paramétré, s’articulant en de multiples schémas imbriqués de plans et de scénarios types, déclinés du général au particulier. L’obsession majeure est de toujours contrôler les événements et, surtout, les comportements.

L’avènement du nucléaire ne remet-il pas en question l’art opératif ?

Oui et non. Dans les années 1940 et 1950, personne ne sait réellement comment interpréter le nucléaire. Les Soviétiques, de façon caricaturale, l’intègrent donc d’abord dans leur logique opérationnelle de concentration des formations blindées et de l’artillerie, avec une recherche de saturation en profondeur de l’adversaire. L’intérêt pour l’art opératif a ensuite décru au fur et à mesure de la nucléarisation tous azimuts des forces.

La puissance, l’allonge et la vitesse des nouveaux vecteurs – notamment des missiles – court-circuitent les distances et les échelons intermédiaires. Le nucléaire semble simplifier à nouveau le lien entre stratégie et tactique. Ce n’est qu’une fois la parité atteinte entre les deux grands dans les années 1970 que les Soviétiques redécouvrent la gestion d’une guerre conventionnelle de haute intensité conventionnelle et donc réinvestissent l’étude de la conduite des opérations.

L’art opératif connaît alors un renouveau ?

Tout à fait. Les deux principaux architectes de ce renouveau sont le maréchal Nikolaï Vassilievitch Ogarkov, qui est chef de l’état-major général de 1977 à 1984, et le général Andrian Danilevich, son adjoint à la direction des opérations. Ce dernier est la véritable cheville ouvrière des trois à cinq volumes sur les Opérations en profondeur stratégique, toujours classifiés, mais que l’on peut reconstituer à partir des débats parus dans la revue russe Pensée militaire et les manuels d’état-major du bloc de l’Est.

Andrian Danilevich et Nikolaï Vassilievitch Ogarkov ont ainsi réactualisé les schémas d’opération des années 1920 et 1930. Le contexte intellectuel est cependant très différent de celui de l’entre-deux-guerres. L’imaginaire de l’usine et de la société de masse, s’ils restent puissants, laissent la place à la fascination exercée par l’ordinateur et son corolaire scientifique en URSS, la cybernétique. Cette dernière incarne à leurs yeux la possibilité de pouvoir, d’une part, contrôler systématiquement des opérations massives et, d’autre part, de pouvoir réguler l’ensemble des interactions possibles de chacune de leurs parties constitutives, de façon systémique. De vastes chantiers sont lancés pour automatiser les forces, les relier entre elles et même intégrer les mouvements et les tirs au sein d’architectures informatiques. Les gains en matière de précision et de réactivité transforment la puissance de feu. D’un élément subordonné à la manœuvre des forces, elle devient l’élément principal de la conduite des opérations.

L’art opératif demeure le cadre d’analyse mais son contenu évolue largement. Il se transforme en « système d’opérations stratégiques », dont l’enjeu principal n’est plus l’articulation de la masse industrielle, mais bien de la masse constituée indirectement par les salves de l’artillerie : tube, roquette, aérienne et balistique. Il est tout à fait frappant d’observer, là encore, que l’intégration des nouveaux moyens procède de schémas d’opération théorique.

Une nouvelle théorie de la victoire émerge. Pour vaincre ou survivre, il faudra pouvoir dissuader, détruire et sinon dégrader au maximum la salve conventionnelle (et, de facto, nucléaire intra-théâtre) de l’adversaire, notamment en mobilisant toutes ses forces lors d’une frappe massive initiale (Ognevoye porazheniye protivnika, OPP) sur les vecteurs, les centres de commandement, les aérodromes, radars ennemis, etc. (on pense, notamment en République démocratique allemande, au cours d’« introduction à l’art opérationnel des forces terrestres » donné par le colonel Röhr en 1974 et aux « principes généraux des opérations de Front » dispensés par le commandant Lask en 1988). Tous les moyens, qu’ils soient terrestres, aériens, maritimes doivent être subordonnés à cet objectif.

J’imagine qu’il faut d’autres structures de commandement pour diriger tous ces feux ?

Effectivement. Alors que l’échelon du « Front » pendant la Seconde Guerre mondiale incarnait le niveau opératif, la nouvelle expansion des dimensions du théâtre des opérations causée par les frappes en profondeur contraint les Soviétiques à créer un niveau de coordination plus élevé. Ils doivent pouvoir maîtriser une « opération de groupement de front » et la conduire jusqu’à l’annihilation du potentiel militaire adverse. Les zones de responsabilité des Fronts, soit 250-300 km en profondeur et de 80 à 300 km en largeur en 1945, sont élargies et portées à 500-800 km, tout en étant subordonnées à un « Théâtre des opérations militaires » (TVD) qui gère les opérations sur 900-1200 km en profondeur, et 1 000-1 500 km en largeur (voir les travaux d’Alexander Ivanovich Kalistratov sur l’« art militaire soviétique » dans la revue russe Pensée militaire (no 9) en 2009 et de Vladimir A. Zolotarev, notamment le livre Histoire de la stratégie militaire russe, dans lequel il compile et présente de nombreuses sources primaires).

Qu’advient-il de ce « système » très ambitieux ?

Si ce « système des opérations » présente une grande cohérence théorique, il plonge cependant la machine militaire soviétique dans une crise aigüe : celle-ci n’a tout simplement ni les ressources ni la technologie pour concrétiser ses idées. La négation du réel dans la poursuite d’un schéma militaire pensé comme parfait est l’une des raisons majeures de l’implosion économique, puis politique de l’empire soviétique. L’adoption en 1987-1988 d’une posture de « suffisance raisonnable », résolument défensive, harmonise finalement la doctrine avec les moyens du pays.

Que deviennent tous ces travaux, une fois l’URSS tombée ?

Un fardeau et une opportunité. L’œuvre des années 1980 incarne un héritage intellectuel et matériel quasiment indépassable pour la Russie après la chute de l’Union soviétique. Pour une culture stratégique toujours marquée par le primat de la théorie, il est difficilement concevable de remettre en cause des schémas d’opération adoubés par l’élite scientifique et militaire de l’URSS. Une telle émancipation est rendue d’autant plus difficile que la Fédération de Russie, désormais privée d’une partie des populations, territoires et du complexe industriel de l’URSS, ne peut que s’appuyer sur les arsenaux et concepts d’emploi datant de la guerre froide.

La question principale était donc de savoir comment restaurer les opérations stratégiques dans le nouvel environnement de la Fédération de Russie. Si, pour les plus orthodoxes, la réalité doit encore une fois être mise en conformité avec la théorie, deux courants s’imposent progressivement : des réformateurs souhaitent prolonger les intuitions d’Ogarkov et Danilevich et privilégier une « guerre sans contact », dominée par la puissance des feux de précision, l’automatisation centralisée, la haute technologie et finalement des armées professionnelles plus réduites. D’autres, plus radicaux, sont tentés par un « contournement » pur et simple de la lutte armée en choisissant différentes mesures de déstabilisation et de subversion. Ils préfèrent la « guerre hybride », même si le terme est très galvaudé.

Ces deux courants vont-ils s’entendre ?

Ces deux « tropismes », bien qu’opposés dans leurs postulats et recommandations, contribuent à remplacer la logique de destruction ou d’annihilation de la planification soviétique par une approche par les effets. Fortement influencés par les théories occidentales de « guerre réseau-centré » et d’« operational design », ces auteurs vont agglomérer la dialectique matérialisme et la cybernétique soviétique aux théories systémiques et à la sociologie des organisations, aboutissant à ce qu’ils qualifient de « systémologie » (expliqué notamment par Sergey Georgievich Chekinov et Sergey Alexandrovich Bogdanov dans un article sur le « développement de l’art militaire moderne du point de vue de la systémologie militaire » dans la le no 11 de la revue russe Pensée militaire en 2015).

Les conséquences d’un tel changement de paradigme pour la conception des plans d’opération, des méthodes d’actions et de coordination des forces sont cependant peu pris en compte. Le développement de l’arsenal de frappe en profondeur semble reposer de moins en moins sur le potentiel de combat réel des formations ennemies à détruire, mais plutôt sur la capacité supposée de cet arsenal à intimider et subjuguer leur adversaire.

Quelles sont les conséquences sur l’art opératif ?

L’aboutissement doctrinal de ces deux courants – le concept de « dissuasion stratégique » – transforme l’appréhension de la profondeur. Elle ne constitue plus un ensemble de cibles qui, pour être détruites, nécessitent un niveau de coordination interarmées croissant. Elle se transforme en une échelle purement psychologique et politique d’une escalade militaire.

Les deux approches se complètent de manière perverse : la guerre moderne étant décidée par la supériorité des feux, elle sera nécessairement courte et « sans contact » ; la guerre se jouant au niveau des perceptions, la phase cinétique d’un conflit sera forcément limitée et pourra même être contournée. D’une certaine façon, le mépris de l’adversaire devient le critère de la planification russe.

Cette vision de la guerre explique-t-elle en partie le début de la guerre en Ukraine ?

La guerre en Ukraine est la conséquence directe de cette évolution intellectuelle, doctrinale et matérielle. Avec les réformes « New Look » de 2010, les Russes sacrifient la masse de leurs formations terrestres pour alimenter la croissance de leurs arsenaux de frappe à longue distance. Le système de mobilisation permanente est démantelé, les cadres des forces terrestres sont renvoyés – avec près de 90 % des unités éliminées. Les organes de conduite des opérations, Front et TVD, sont absorbés par les districts militaires dont les responsabilités ne concernaient que les arrières ; les académies ferment ; la modernisation des blindés et de l’artillerie est très réduite.

À Moscou, on n’est pas inquiet, parce qu’on croit que les adversaires potentiels ne pourront soutenir dans la durée, le choc et la sidération causés par des frappes initiales massives contre leurs centres urbains et culturels. Ce présupposé vole en éclat en février 2022, à la fois parce que les premières salves russes sont en fait peu précises et relativement limitées et parce que l’Ukraine s’avère bien mieux préparée qu’en 2014, mentalement et militairement. Les forces terrestres russes, incapable d’agir en phase avec le plan de frappe, se retrouvent donc isolées et surtout en infériorité numérique. Dès mars, leur offensive atteinte son point culminant.

Ceux qui doutaient de la réussite de l’invasion russe de l’Ukraine et, par là, de son déclenchement n’avaient donc pas tort ?

Le problème est que la « puissance militaire » russe n’est plus étudiée dans tels ou tels configurations et scénarios, elle est abordée en fonction de sa conformité à nos propres standards, à ce que doit être un modèle d’armée « complet » pour ces situations. En 2022, surtout en Europe, nous avons ignoré la possibilité de l’invasion notamment pour cette raison. Nous avons écarté la perception que les Russes se font du rapport de force, argumentant qu’« objectivement », ils ne disposaient ni des troupes ni de la logistique dont nous aurions besoin pour lancer une telle opération. L’échec initial au printemps 2022 est alors apparu d’une certaine façon comme inéluctable alors qu’il révélait surtout un plan inepte.

L’armée russe peut-elle se reconfigurer au cours de cette guerre ?

Les adaptations de l’armée russe, les limites de ses reconfigurations sont certes matérielles – on ne peut pas construire un char par la seule force de la volonté –, mais elles sont, plus profondément, mentales et culturelles : certaines solutions ne leur apparaissent pas admissibles. La Russie aujourd’hui ne peut plus mobiliser comme en 1941, au temps de l’URSS par exemple. Elle ne dispose plus des institutions, des processus ou de la légitimité pour appeler sous les armes unilatéralement plusieurs classes d’âge. Elle a dû contractualiser la reconstitution de sa masse en fonction du contrat social, bien plus transactionnel, qui lie désormais la population au pouvoir. De la même manière, des tabous existent sur le nucléaire et le chimique, qui empêchent la Russie de capitaliser sur ses armes de destruction massive.

L’armée russe reste actuellement prisonnière de son héritage intellectuel ?

En partie, oui. Historiquement, les Russes préfèrent bâtir une force centralisée et homogène plutôt que de maximiser l’excellence tactique ou la sophistication technologique. C’est un choix qui reflète certaines nécessités économiques et techniques, mais pas seulement, comme nous l’avons vu. Il leur apparaît surtout que ce principe est le meilleur, car il est en adéquation avec leur obsession du contrôle et d’une prise de décision militaire « scientifique » plutôt qu’instinctive.

Qu’en est-il du futur ?

Pour les théoriciens et militaires russes, l’Ukraine est le creuset des guerres futures. Bien entendu, la conclusion – ou la pause éventuelle – de cette guerre pourrait susciter des réorganisations et une rationalisation indispensable des forces russes, mais certainement pas au point d’amorcer un retour au format « New Look » de la décennie précédente ou aux vastes armées de blindés et d’aéronef de l’époque Ogarkov.

Ce point est primordial, car beaucoup pensent que la reconstitution de l’armée russe pourrait s’effectuer selon un ordre de bataille que le pays ne compte pas adopter et des matériels lourds qu’il n’acquerra pas. À tort ou à raison, la Russie pense que son avenir est dans la dronisation massive du champ de bataille et qu’une telle transformation est plus courte et facile à concrétiser. Surtout, elle développe un modèle d’armée clairement orienté, et même spécifiquement adapté à la poursuite d’opérations offensives contre les pays baltes. C’est pourquoi je pense que les trois prochaines années sont particulièrement dangereuses pour l’Europe.

La période soviétique est-elle complètement révolue ?

Je n’irais pas aussi vite, ou en tout cas, cela dépend de quelle période on parle. On assiste ainsi au retour des grands principes de gestion des grandes unités terrestres, voire à une re-soviétisation partielle de la planification. Pour le dire crûment, les Russes articulent leurs forces à la manière des offensives d’infanterie et d’artillerie conçues dans les années 1920. Aujourd’hui, leurs formations sont largement démécanisées et sont employées tactiquement à la manière des détachements d’assaut de la Première Guerre mondiale.

C’est à nouveau la recherche d’une pression maximale, systématique et attritionnelle qui prévaut, plutôt que l’aspiration à des manœuvres rapides et en profondeur. Le schéma d’ensemble n’est pas si éloigné d’un vaste projet de guerre de siège. Les unités progressent tels des sapeurs et servent surtout de pointes avancées pour couvrir et diriger les moyens de frappe. Les opérations se décident ainsi par et pour le feu, de façon très méthodique et très saccadée. Chaque avancée nécessite en effet de resynchroniser tout le dispositif. La clé des opérations demeure toujours l’atteinte de la supériorité des feux, localement et à l’échelle du théâtre des opérations. Le volume des frappes doit intimider à l’extérieur et écraser à l’intérieur, en fixant et en dégradant l’adversaire.

Cependant, c’est ici que toute comparaison avec une re-soviétisation doit s’arrêter. Les Russes ne pensent plus que l’aviation (forces aérospatiales russes, VKS) ou les forces d’artillerie et de missiles traditionnelles puissent fournir la puissance de feu nécessaire. Le lancement des « forces de systèmes dronisés » (VbS) en 2025 représente probablement la plus importante création et expansion de forces depuis celle des PVO (défense anti-aérienne, anti-missile) en 1949. Ces VbS devraient atteindre 100 000 hommes à la fin de l’année et 200 000 d’ici 2030. Elles disposent déjà de régiments et devraient contrôler des brigades distinctes, et même d’armées à l’horizon 2038. Une telle force devrait inévitablement entraîner une redéfinition des rôles et des missions des autres services impliqués dans les frappes à longue distance. L’artillerie tube semble d’ailleurs en voie de marginalisation, tandis que les VKS s’équipent aujourd’hui en drones Geran.

Paradoxalement, je conclurais donc que les théories soviétiques ont encore la vie dure. Elles continuent de représenter un réservoir à idées pour une armée russe qui préfère les radicaliser plutôt que les remettre en question, quitte à négliger leur capacité réelle à les mettre en œuvre.

Crédits image : Natalia Kan via iStock.

Auteurs en code morse

Entretien réalisé par Jean-Christophe Noël

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« Vincent Tourret : "Il est indispensable de saisir les références stratégiques des Russes pour éviter de plaquer notre façon de penser sur la leur" », entretien réalisé par Jean-Christophe Noël, Le Rubicon, vol. 6, 31 juillet 2026 [https://lerubicon.org/vincent-tourret-il-est-indispensable-de-saisir-les-references-strategiques-des-russes/].