Comment l’Iran a intégré les Houthistes dans ses chaînes mondiales de prolifération

Le Rubicon en code morse
Mar 03

 

En janvier 2022, les Houthistes ont attaqué les Émirats arabes unis (ÉAU), une riche pétro-monarchie située à 1,500 kilomètres du Yémen, à deux reprises avec des missiles balistiques et des drones. Comment les Houthistes, des rebelles issus des régions marginalisées du nord-ouest du Yémen qui contrôlent aujourd’hui la capitale Sanaa et qui, il y a quelques années à peine, ne représentaient qu’une milice locale peu équipée et entraînée, ont-ils pu acquérir une telle capacité ? La réponse vient de l’Iran : la République islamique a exponentiellement augmenté son soutien au cours des dernières années et a, en particulier, intégré les Houthistes dans ses réseaux mondiaux de prolifération. Ceci permet à Téhéran d’acheminer vers le Yémen des pièces, notamment de missiles et de drones, qui sont ensuite assemblées localement, souvent avec une assistance technique iranienne. Cet article se propose donc d’expliquer l’approche et les méthodes iraniennes, puis d’en esquisser brièvement les conséquences.

Développement des relations Iran-Houthistes

Au cours des dernières années, de multiples attaques dans le golfe Persique, en Irak, et ailleurs au Moyen-Orient ont attiré l’attention sur la menace croissante de l’utilisation de drones et de missiles par l’Iran et par divers groupes non-étatiques soutenus par Téhéran. Une grande partie de cette attention s’est concentrée sur la forte présence de l’Iran en Irak et en Syrie et sur son partenariat avec le Hezbollah. Pourtant, les liens croissants de l’Iran avec les Houthistes au Yémen, en particulier en matière de transferts de technologie pour des drones et des missiles, ont reçu moins d’attention, mais n’en sont pas moins conséquents.

Les Houthistes, un mouvement insurrectionnel qui a émergé dans le nord-ouest du Yémen au cours des des années 1980 et 1990, ont commencé à recevoir de petites quantités d’armes légères de l’Iran vers la fin des années 2000, bien que des contacts limités aient commencé dès les années 1980. Lorsque la vague de soulèvements qui balayait le monde arabe à partir de décembre 2010 a atteint le pays, l’État yéménite, déjà vulnérable, s’est fragilisé davantage, permettant aux Houthistes de saisir l’opportunité pour renforcer leur position. Pour l’Iran, cette insécurité croissante au Yémen rendait attrayante la perspective d’un partenariat plus approfondi puisque son rival, l’Arabie saoudite, considérait à la fois la montée des Houthistes et l’instabilité croissante au sein de son voisin méridional comme des menaces majeures. C’est surtout après 2015 que le partenariat a atteint des niveaux sans précédent. En mars de la même année, l’Arabie saoudite a en effet lancé une intervention militaire au Yémen, avec pour objectifs déclarés de faire reculer les Houthistes, qui avaient pris le contrôle de Sanaa l’année précédente, et de rétablir le gouvernement internationalement reconnu du président Abdrabbuh Mansour Hadi.

Depuis 2015, le développement des liens entre la République et les Houthistes s’est fait tant sur le plan quantitatif que qualitatif. L’Iran, premièrement, a considérablement augmenté la quantité d’armes légères telles que des AK-47s, des lance-roquettes et des munitions qu’il leur fournit. Mais plus important encore, le soutien de l’Iran a également connu un changement qualitatif majeur, avec la livraison d’armes plus avancées et meurtrières.

L’utilisation croissante par les Houthistes de drones, en particulier, a représenté l’un des développements les plus importants de la guerre. Le plus courant dans leur arsenal est le Qasef-1, un drone rudimentaire d’une portée de 150 km qui peut porter une petite charge explosive de 30 kg. Le Qasef n’est pas de conception indigène et présente des caractéristiques similaires à la famille de drones Ababil, de fabrication iranienne. La version iranienne a également été retrouvée en Irak, où l’Iran l’a probablement transférée aux milices qu’il soutient dans ce pays. Depuis 2018, les Houthistes ont également déployé de plus en plus de drones de la famille Sammad, qui sont plus avancés et à plus longue portée. Le Sammad-3, en particulier, dispose d’une ogive plus grande que le Qasef-1 et a une portée allant jusqu’à 1,500 km. Ils l’ont notamment utilisé à de nombreuses reprises pour frapper profondément en Arabie saoudite.

Les capacités des missiles houthistes ont également considérablement augmenté, en partie grâce à l’aide iranienne. En 2016, les Houthistes ont commencé à utiliser des missiles qui n’existaient pas dans les stocks nationaux d’avant 2015, ce qui implique qu’ils les ont obtenus avec une aide extérieure. En janvier 2017, par exemple, ils ont lancé un Burkan-1, un missile balistique à courte portée, et ont frappé une base aérienne saoudo-émiratie au Yémen, tuant 80 personnes. Le Burkan-1 semble être une version modifiée du Shahab-1 iranien et a une portée d’environ 800 km. Les Houthistes ont ensuite déployé une version améliorée, le Burkan-2H, avec une portée étendue allant jusqu’à 1,000 km. Le Burkan 2-H a des caractéristiques comparables avec le missile balistique à courte portée iranien connu sous le nom de Qiam-1, dont il semble être une version plus légère. Les Houthistes ont ensuite dévoilé le missile balistique à moyenne portée Burkan-3 ou Zulfiqar. Avec une portée de 1,500 km, il semble être le missile dans leur arsenal avec la plus longue portée. Il semble également être basé sur le Qiam. Les Houthis l’ont depuis utilisé à plusieurs reprises, notamment pour frapper le terminal pétrolier de Ras Tanura en Arabie saoudite au début 2021.

Les Houthistes et les réseaux globaux d’approvisionnement iraniens

Comment l’Iran réussit-il à acheminer aux Houthistes des pièces pour ces missiles et drones, malgré les sanctions internationales et le blocus maritime et aérien imposé par la coalition menée par l’Arabie saoudite ? Les Houthistes et l’Iran ont développé une stratégie d’approvisionnement complexe, en un relativement court laps de temps. L’Iran a en effet acquis au cours des dernières décennies une grande expérience afin de développer puis d’exploiter de manière agile de tels réseaux clandestins pouvant contourner le régime de sanctions américaines et internationales, ainsi que les efforts d’endiguement menés par Washington. Élément crucial, Téhéran a su développer les procédures nécessaires à l’intégration dans ces réseaux de ses partenaires non-étatiques, y compris au Liban, en Syrie, en Iraq, au Bahreïn, et maintenant aussi au Yémen.

Les Houthistes importent ainsi des composantes de plus grande valeur (ou à tout le moins qui ne sont pas disponibles localement), soit directement d’Iran, soit avec l’aide de l’Iran par le biais de réseaux de contrebande mondiaux. Les systèmes – notamment les missiles et drones – sont ensuite assemblés dans les zones du Yémen contrôlées par les Houthistes en combinaison avec des matériaux disponibles localement, et souvent avec l’aide de conseillers militaires du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique (et parfois aussi du Hezbollah libanais). Ces chaînes d’approvisionnement peuvent impliquer plusieurs sociétés ou individus agissant comme façades pour l’Iran ou les Houthistes en Asie et en Europe, allant de la Chine et de la Corée du Sud à la Biélorussie, la Grèce et l’Allemagne.

Les Houthistes ont ensuite développé la capacité de fusionner des pièces importées plus avancées sur le plan technologique avec des pièces produites ou acquises localement afin d’assembler des missiles, des drones et d’autres armes comme des mines anti personnelles. Le Groupe d’experts de l’ONU sur le Yémen, par exemple, a trouvé dans les débris de missiles de croisière déployés par les Houthistes des transmetteurs de pression (un élément du système d’alimentation en carburant d’un missile) produits en Allemagne. L’enquête du Groupe lui a permis de retracer ces pièces depuis leur envoi en Turquie en 2016, puis vers l’Iran en 2018.

Les Houthistes ont également développé une présence maritime, qui n’existait pratiquement pas il y a cinq ans à peine, grâce à leur acquisition de petits bateaux téléguidés chargés d’engins explosifs improvisés, de missiles de croisière antinavires, et de mines navales. Ces nouvelles capacités leur permettent dorénavant de menacer la navigation en mer Rouge, et particulièrement dans le Bab al-Mandab, le détroit reliant la mer Rouge au golfe d’Aden et par lequel passe 9 % du pétrole commercialisé par voie maritime. En 2021, les Houthistes ont attaqué des installations navales sur la côte saoudienne de la mer Rouge, à plus de 1,000 km, démontrant leurs capacités croissantes. De plus, au vu de l’amélioration rapide de leurs capacités, les Houthistes pourraient acquérir la capacité de cibler le canal de Suez et Israël. Ici encore, l’assistance iranienne a joué un rôle crucial. Les Houthistes peuvent désormais fabriquer ces bateaux téléguidés et ces mines navales eux-mêmes, en combinant des composantes telles que des moteurs et des hélices provenant de l’étranger, obtenus grâce au soutien iranien, avec des pièces fabriquées localement.

Les Houthistes peuvent dorénavant frapper l’Arabie saoudite profondément dans son territoire, ce qu’ils ont fait des centaines de fois depuis le début de l’intervention saoudienne en 2015, ainsi que les Émirats arabes unis, comme ils l’ont fait récemment. Ceci donne aux Houthistes la capacité d’imposer un coût important à leurs ennemis, ce qu’ils n’avaient pas avant. Notamment, les Houthistes ont probablement ciblé les Émirats en janvier 2022 en réponse à une contre-attaque dans la province de Shabwah, au centre-sud du pays, par les Brigades des Géants, une milice locale soutenue par les Émirats qui venait de connaître quelques succès en repoussant les Houthistes. Or, peu après la deuxième attaque sur les Émirats, les Brigades des Géants ont annoncé la fin de leurs opérations dans cette région du pays.

Ces frappes contre les Émirats ont causé des dommages limités, mais le message est fort et transparent : les Houthistes pourraient, en ciblant par exemple l’Expo internationale ou le Burj Khalifah (le plus haut gratte-ciel au monde) à Dubaï, causer des dommages matériels, économiques et psychologiques massifs. L’acquisition par les Houthistes de ces capacités de drones et de missiles a, ainsi, un impact majeur sur l’équilibre des forces régionales et consacre l’encerclement de l’Arabie saoudite et de ses partenaires régionaux par l’Iran et la constellation d’acteurs non-étatiques soutenus par Téhéran.

 

Crédit : Xinhua (Mohammed Al-Wafi)

Auteurs en code morse

Thomas Juneau

Thomas Juneau (@thomasjuneau) est professeur agrégé à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa et auteur du livre Le Yémen en guerre, publié récemment aux Presses de l’Université de Montréal.