Aider la résistance ukrainienne

Le Rubicon en code morse
Mar 25

 

Comme chacun le sait, Le Rubicon est avant tout une plateforme académique qui entend publier des contributions originales après évaluation anonyme par les pairs et au terme d’un processus exigeant. Mais l’actualité stratégique et politique impose aussi de se positionner. Et, au regard de la guerre en Ukraine, Le Rubicon souhaite aujourd’hui relayer la proposition de l’Ukraine Working Group, un réseau d’une soixantaine de chercheurs et praticiens faisant des propositions concrètes pour soutenir la résistance ukrainienne. Le texte suivant, qui n’est donc pas un article académique mais une tribune diffusée dans plusieurs langues, n’engage que ses auteurs. Le Rubicon estime toutefois que ses lecteurs pourraient trouver un intérêt à en prendre connaissance au regard des enjeux actuels et des réactions que ces lignes peuvent utilement susciter. 

Résumé

La crise qui se déroule en Ukraine constitue un dilemme pour les pays européens et les membres de l’OTAN. Une intervention directe dans les combats risque d’entraîner une escalade inacceptable. Toutefois laisser libre cours à l’agression russe contre une démocratie européenne aurait des conséquences dévastatrices à long terme, non seulement pour le peuple ukrainien, mais aussi pour les stratégies de dissuasion de l’OTAN et la sécurité européenne.

Nous souhaitons mettre à profit notre expertise collective de la guerre et des stratégies politiques pour proposer des options politiques qui n’ont peut-être pas encore été pleinement prises en compte. Le présent document propose des possibilités d’actions militaires, en dessous du seuil d’une escalade majeure, pour venir en aide à la résistance ukrainienne. Aider l’armée ukrainienne à éviter la défaite permettrait de gagner du temps, temps mis à profit pour que les sanctions économiques prennent pleinement effet et influencent la diplomatie. Ceci démontrerait en outre la détermination militaire de l’OTAN, favorisant ainsi une restauration de son pouvoir de dissuasion vis-à-vis de la Russie.

Au-delà des mesures déjà prises par les pays de l’OTAN et de l’Union européenne, nous proposons six suggestions qui pourraient être mises en œuvre rapidement et qui offrent la possibilité de nier de manière plausible l’implication de l’OTAN et l’UE :

1) Former rapidement des volontaires ukrainiens expatriés à l’utilisation de systèmes portatifs de défense aérienne (MANPADS) ;

2) Favoriser et coordonner le déploiement de « cyber auxiliaires » ;

3) Fournir des drones armés, de préférence le Bayraktar TB2 fabriqué en Turquie ;

4) Obtenir des avions de combat de remplacement plus discrètement et d’origine diverse ;

5) Aider l’Ukraine à recruter des volontaires étrangers au sein de ses  forces terrestres et aériennes ;

6) Fournir des ressources à un gouvernement de résistance dans les Carpates.

Les paragraphes ci-après examinent chaque option en profondeur, y compris leurs précédents historiques et possibilités de mise en œuvre. Nous vous remercions de votre attention.

Propositions

L’invasion russe et l’escalade actuelle du conflit constituent une menace pour l’existence même de l’Ukraine. Elles remettent également en cause le pouvoir de dissuasion de l’OTAN et, plus largement, la sécurité de l’Europe. La menace de sanctions économiques massives n’a pas réussi à empêcher l’agression russe. Leur mise en œuvre ne semble pas non plus susceptible de modifier les objectifs de guerre de la Russie ni d’accorder à l’OTAN un moyen de pression coercitif, du moins à court terme. L’Europe (pour d’excellentes raisons) s’est montrée plus craintive devant les menaces russes d’escalade nucléaire que Poutine ne l’a été face à la pression de l’OTAN. Dans les faits, l’OTAN a cédé la maîtrise de l’escalade en permettant à la Russie de contrôler la dissuasion intra-guerre. L’OTAN se dirige donc vers une position qui sera de plus en plus difficile à justifier, sur le plan intérieur ou moral, alors que ses membres expriment leur solidarité avec l’Ukraine, mais n’entreprennent que des actions militaires très limitées pour soutenir le pays.

Tandis que les Ukrainiens sont profondément engagés dans une guerre de résistance nationale, la Russie semble également décidée à intensifier son combat. Si le gouvernement ukrainien tombe, il est probable qu’une insurrection sanglante et de longue durée se produise. Ceci aura, à son tour, deux effets principaux : (1) les opinions publiques nationales en Occident seront de plus en plus critiques vis-à-vis des sanctions sévères contribuant à la hausse des prix de l’énergie et nuisant aux économies européennes ; et (2) d’importants flux de réfugiés vers les pays voisins de l’Ukraine pourraient briser le principe cardinal de l’unité de l’OTAN. En effet, les États sur la ligne de front seraient poussés à l’action directe tandis que les plus éloignés s’écarteraient de cette option, craignant une guerre encore plus vaste et plus importante. Ces deux conséquences rendront les sanctions de plus en plus intenables en tant que principale réponse politique mondiale face à la guerre menée par la Russie.

L’Europe et l’OTAN ont besoin d’options militaires. Celles-ci peuvent aider l’Ukraine à éviter la défaite, en gagnant du temps pour que les sanctions influencent la diplomatie tant qu’il y a encore un espoir d’éviter la conquête russe. Les actions militaires peuvent également manifester la volonté de l’OTAN d’agir au-delà des sanctions économiques et contribuer à restaurer une capacité de dissuasion qui semble s’être quasiment effondrée.

Parallèlement, nous sommes conscients des risques d’escalade, notamment en raison des menaces nucléaires de Poutine, et du danger d’un conflit conventionnel à l’échelle européenne. Nous nous sommes donc concentrés sur les options militaires qui offrent une possibilité de déni plausible ou qui se situent en dessous des seuils habituels d’une escalade majeure.

1) Former rapidement des volontaires ukrainiens expatriés à l’utilisation de systèmes portatifs de défense aérienne (MANPADS)

Les armes affluent en Ukraine, y compris des missiles antichars et antiaériens dont le pays a tant besoin. Les missiles lancés à l’épaule, en particulier, sont indispensables pour contrecarrer les assauts aéromécanisés, surtout lorsque les capacités de défense aérienne conventionnelles ont disparu. Cependant, l’Ukraine manque de combattants formés à l’utilisation de systèmes de missiles portatifs de défense aérienne. L’OTAN pourrait combler ce besoin en formant des volontaires ukrainiens expatriés à l’utilisation de ces armes avant qu’ils ne rentrent combattre pour leur pays.

Précédent historique : Au début de la guerre israélo-arabe de 1973, Israël ne possédait aucun des missiles antichars TOW (Tube-launched, Optically-tracked, Wire-guided). Cette technologie de pointe s’est révélée extrêmement précieuse pour la victoire des Israéliens. Peu après le début des hostilités, l’ambassade d’Israël à Washington a mobilisé les étudiants israéliens inscrits dans les universités américaines. L’armée américaine a alors fait suivre à ces étudiants un programme d’entraînement rapide qui comprenait le tir d’un nombre beaucoup plus important de balles d’entraînement en un temps plus court que ce qui était normalement le cas. Cela a eu pour effet d’améliorer considérablement leurs compétences, car le manque de munitions d’entraînement est un obstacle majeur à l’assurance dans l’utilisation, quelle que soit la qualité des simulateurs. L’armée de l’air américaine a ensuite utilisé un pont aérien pour amener les Israéliens avec leurs TOW vers la zone de conflit dans le cadre de l’opération Nickel Grass du président Richard Nixon. Cette opération a été menée assez rapidement pour que de nombreux chars soient détruits avant la fin des deux semaines de guerre.

Mise en œuvre : Les expatriés ukrainiens, dans l’idéal ayant déjà une formation militaire, désireux de combattre pourraient recevoir un entraînement intensif de courte durée pour l’utilisation des Javelin, Stinger et autres missiles lancés à l’épaule. Ces entraînements pourraient également être étendus aux munitions antiblindés lancées par tube, telles que le Warmate polonais. Les ambassades et consulats ukrainiens seraient utiles pour identifier les candidats, assurer leur transport et faciliter leur mise en relation avec l’armée ukrainienne. Les entraînements pourraient avoir lieu sur les bases militaires de l’OTAN, dans des camps situés près de la frontière ukrainienne, ou être organisés par des sociétés militaires privées si l’on souhaite pouvoir nier leur existence-même.

2) Favoriser et coordonner le déploiement de « cyber auxiliaires »

Des groupes civils de cyber activisme, dont Anonymous, ont déjà commencé à cibler la Russie et la Biélorussie de façon indépendante. Ces efforts pourraient être encouragés et recevoir une orientation plus stratégique. Si les programmeurs informatiques ont des compétences techniques élevées, ils manquent souvent de connaissances contextuelles pour maximiser les résultats de leurs efforts. Les services de renseignement peuvent fournir des logiciels et outils de cybersécurité informatique ainsi que des conseils au niveau de la sélection des cibles, notamment sur ce qu’il ne faut pas attaquer. L’augmentation du nombre d’attaques informatiques amatrices fournit également à la communauté du renseignement une couverture et un déni plausible pour lancer ses propres cyber-attaques.

Précédent historique : La Russie elle-même est un bon exemple de la manière dont les gouvernements peuvent employer des acteurs privés en tant que « cyber auxiliaires ». Lors de leurs attaques par déni de service distribuée (DDoS) contre l’Estonie en 2007, les agences de renseignement ont fourni des logiciels et des conseils à des citoyens ordinaires, ou « hackers patriotiques », qui voulaient punir l’Estonie pour avoir retiré une statue de la victoire de l’Armée rouge sur l’Allemagne.

Mise en œuvre : Des orientations stratégiques que l’on pourrait donner aux cyber auxiliaires incluent :

– Faire parvenir aux audiences nationales des images, vidéos et autres informations sur les attaques indiscriminées de la Russie, les pertes militaires russes et l’utilisation d’armes répréhensibles telles que les armes thermobariques ;

– De la même façon, faire en sorte que des images, vidéos et autres informations sur les manifestations et révoltes sur la scène intérieure russe et l’opposition à la guerre échappent à la censure du gouvernement et parviennent aux audiences nationales ;

– Identifier et cibler, pour les attaques DDoS, les entreprises qui constituent des goulots d’étranglement dans les chaînes d’approvisionnement économiques et militaires ;

– Recueillir des informations sur les avoirs des élites militaires et politiques russes à l’étranger qui peuvent être saisis.

3) Fournir des drones armés, de préférence le Bayraktar TB2 fabriqué en Turquie

Les drones armés ukrainiens Bayraktar TB2, de fabrication turque, sont les seuls équipements aériens qui permettent à l’Ukraine de frapper efficacement les forces terrestres adverses. Ce succès doit être souligné, compte tenu de la qualité de la défense aérienne russe, ayant réussi à neutraliser les Soukhoï Su-25 ukrainiens, et du faible nombre de TB2 dont dispose l’Ukraine. Étant donné l’état des colonnes blindées russes et la faiblesse de leurs défenses aériennes à courte portée, fournir davantage de drones armés aux Ukrainiens permettrait de couper les voies d’approvisionnement russes et de ralentir les mouvements des troupes.

Précédent historique : Pendant la guerre de 2020 au Haut-Karabakh, l’Azerbaïdjan a largement utilisé des drones armés pour vaincre l’armée arménienne de type russe. En détruisant d’importantes quantités d’équipements militaires et de convois arméniens, les forces azerbaïdjanaises ont provoqué une paralysie opérationnelle. Pour ne pas subir les effets des frappes aériennes en opérant à découvert ou en réapprovisionnant leurs unités, les Arméniens ont été contraints de se camoufler et de rester à l’abri.

Mise en œuvre : La meilleure option serait d’acquérir et d’envoyer des TB2, que l’armée ukrainienne utilise déjà, à partir des stocks et des chaînes de production en Turquie, puis de les faire piloter par des contractuels privés. Les contrats passés entre l’Ukraine et la Turquie avant la guerre, de notoriété publique, fourniraient une couverture politique raisonnable à cette dernière, qui a déjà pris des mesures plus provocatrices comme la fermeture sélective des détroits aux navires russes. En cas d’hésitation de la Turquie, des Bayraktars supplémentaires pourraient être achetés à l’Azerbaïdjan, à la Pologne ou à la Libye, où ils sont également utilisés.

A part des TB2s, d’autres drones armés pourraient aisément les remplacer et être pilotés à une grande distance du champ de bataille par des personnels du secteur privé employés par l’Ukraine. Les Predators et Reapers américains sont les meilleurs équipements et ils peuvent être fournis en grand nombre, cependant leur déploiement risque fort d’être interprété comme un signe de provocation. Israël fabrique également des drones armés de grande qualité, telle que le IAI Eitan, qui pourraient servir utilement à la défense Ukrainienne. Si les Wing Loong chinois sont moins performants, ils sont répandus et employés dans le monde entier (Nigeria, Égypte, Arabie saoudite, Maroc et Émirats arabes unis notamment). Ils pourraient donc être fournis sans donner d’origines facilement traçables à la Russie.

En parallèle des drones armés, les gouvernements de l’OTAN devraient fournir à l’Ukraine davantage des drones de loisirs de la marque DJI (Mavic et Phantom), dont il est compliqué de tracer l’origine en raison de leur grande disponibilité. Ces équipements procurent des renseignements utiles sur le plan tactique. Ils peuvent être modifiés pour transporter des explosifs et être utilisés à des fins de propagande, par exemple pour documenter les crimes de guerre russes et filmer les opérations ukrainiennes réussies.

4) Obtenir des avions de combat de remplacement auprès de sources moins connues

L’armée de l’air ukrainienne fait preuve d’une résilience remarquable. Elle continue de priver la Russie de sa supériorité aérienne en entravant les frappes et en empêchant l’établissement de ponts aériens destinés au réapprovisionnement des forces terrestres avancées. Néanmoins, l’Ukraine subit des pertes matérielles importantes et risque d’être à court d’avions avant de manquer de pilotes. La récupération d’avions de remplacement permettrait à l’armée de l’air de poursuivre ses missions. Cela peut nécessiter une certaine créativité dans la recherche de sources d’approvisionnement.

Précédent historique : Dans les guerres modernes, les belligérants ont tendance à manquer d’avions avant de manquer de pilotes. Ceci s’explique par le fait que (1) en temps de paix, les pays ont généralement deux pilotes par avion ; (2) une partie des avions est détruite au sol par des frappes aériennes ou de missiles sol-sol, auxquelles les pilotes survivent ; (3) même lorsque les avions sont abattus en vol, les pilotes réussissent souvent à s’éjecter et peuvent retourner au combat ; et (4) leur utilisation intensive en temps de guerre conduit souvent les avions à devenir inopérables pour des raisons de maintenance. Lors de la guerre israélo-arabe de 1973, après une semaine de combats intensifs, tous les combattants (Israël, l’Égypte et la Syrie) étaient à court d’avions, mais il restait de nombreux pilotes qualifiés. Ce sont les livraisons précipitées d’avions de combat provenant des stocks américains et du pacte de Varsovie qui ont permis à leurs forces aériennes de rester opérationnelles jusqu’à la fin de la guerre.

Mise en œuvre : La meilleure option consiste à obtenir des avions que les pilotes ukrainiens savent déjà utiliser : des avions de chasse MiG-29 et des avions d’attaque au sol Su-25 (ou apparentés). Ces appareils pourraient être fournis rapidement, y compris depuis une provenance lointaine. Le MiG-29 est facile à démonter/remonter et donc transportable dans de gros avions militaires tels que les C-5, C-17 et Il-76. Ces avions pourraient être procurés par :

– Des États européens tels que la Slovaquie, la Bulgarie et la Pologne, qui hésitent désormais après s’être engagés à fournir 70 avions. A titre d’incitation, l’OTAN pourrait leur promettre des avions pour remplacer leurs pertes. Ils peuvent également fournir des pièces de rechange et des munitions à moindre risque pour eux-mêmes.

– Ces avions pourraient également être achetés et remplacés à des conditions avantageuses auprès de nombreux pays non européens. La Russie a exporté ces armes de façon prolifique depuis la chute de l’Union soviétique, à tel point qu’elle exporte presque autant d’armements que tous les pays de l’Union européenne réunis. Aujourd’hui cette réussite pourrait être retournée contre la Russie, en achetant des MiGs et des Sukhois à des pays d’Afrique, de l’Asie du Sud-Est et d’Amérique latine pour les fournir à l’Ukraine. Les difficultés prévisibles auxquelles les utilisateurs des avions russes feraient face ces prochaines années pour obtenir des pièces de rechange et des services après-vente fourniraient davantage de raisons à ces pays de se débarrasser de leurs avions russes, à condition de leur offrir des conditions avantageuses.

Le fait d’acquérir des avions pour l’Ukraine, depuis des endroits éloignés, donnera à la Pologne, la Slovaquie et la Bulgarie la possibilité de livrer discrètement leurs propres avions tout en niant leur contribution : ils pourraient ainsi fournir certains de leurs avions sans risquer de représailles de la part de la Russie.

5) Aider l’Ukraine à recruter des étrangers volontaires au sein de forces terrestres et aériennes

Pour continuer à voler, l’armée de l’air ukrainienne aura un jour besoin de plus de pilotes (et de personnels au sol). Cela pose un dilemme car il faut beaucoup de temps pour former les pilotes et les équipes de maintenance. Leur formation doit également correspondre aux appareils qu’ils seront amenés à piloter. Les gouvernements de l’OTAN et de l’UE hésiteront à fournir directement des pilotes militaires, mais ils peuvent tout de même apporter leur aide de manière moins menaçante et plus facile à démentir, principalement en facilitant le travail des volontaires d’Europe de l’Est.

Précédent historique : Avant que les États-Unis ne s’engagent officiellement dans la Seconde Guerre mondiale, le président Franklin D. Roosevelt a autorisé les pilotes de l’Army Air Corps, de la Navy et du Marine Corps à piloter des avions de fabrication américaine pour soutenir la Chine face au Japon. Les 99 pilotes américains qui, à l’origine, formaient l’American Volunteer Group (AVG ou « Flying Tigers ») ont été libérés des forces armées américaines, étant entendu qu’ils seraient accueillis de nouveau à leur retour.  L’AVG a entravé les offensives du Japon en Birmanie, contesté la supériorité aérienne japonaise et obtenu un taux de pertes humaines satisfaisant par rapport au nombre d’avions détruits.

Mise en œuvre : Il y a plusieurs façons d’encourager le recrutement de pilotes et de personnels au sol volontaires d’Europe de l’Est, qui savent déjà travailler avec les modèles d’avions ukrainiens. Ils peuvent se voir proposer des congés par leurs propres forces armées nationales ou leurs forces de réserve. Les compagnies aériennes commerciales qui emploient des anciens combattants et des réservistes pourraient être incitées à faire de même. On pourrait également recruter un nombre limité de pilotes et personnels au sol, volontaires et qualifiés, mais ayant des connaissances des avions aux normes de l’OTAN en leur proposant une formation de conversion.

Si une volonté politique se manifeste –et en sachant qu’il s’agit d’une option beaucoup plus risquée– les gouvernements de l’OTAN et de l’UE pourraient, en plus d’autoriser ces volontaires, faire don d’avions correspondants à la formation des pilotes et des personnels au sol volontaires d’Europe occidentale et des États-Unis (tels que des F-16, des F-18, des Mirage 2000 ou des Eurofighters). Le risque serait compensé par des avantages inestimables puisque les avions sont plus performants et les pilotes d’Europe occidentale et des États-Unis ont tendance à effectuer plus d’heures de vol et à s’entraîner de manière plus réaliste que leurs homologues russes ou ukrainiens (150-250 heures par an contre 100-120).

Néanmoins, les pilotes non ukrainiens ne devraient pas voler au-delà du front de la zone de combat (FEBA) en raison des potentielles conséquences négatives si ces volontaires étrangers sont faits prisonniers par la Russie.

6) Fournir des ressources à un gouvernement de résistance dans les Carpates

Pour inscrire la résistance de l’Ukraine dans la durée, il faut se préparer au jour où Kyiv tombera. La décision du président Volodymyr Zelenskyy de rester dans la capitale pour la défendre a encouragé les résistants ukrainiens et obtenu un large soutien international.  Cependant, dès le début de l’invasion, la Russie s’est donné pour priorité la décapitation des dirigeants ukrainiens. Elle pourrait très bien y parvenir lors de la prochaine bataille pour s’emparer de Kyiv. Il est donc nécessaire d’établir un plan pour la poursuite de la résistance organisée à partir d’un terrain plus facilement défendable dans les Carpates, à l’Ouest de l’Ukraine.

Précédent historique : L’équivalent le plus proche est le gouvernement provisoire de Défense nationale français pendant la guerre franco-prussienne de 1870. Alors que les Allemands tentaient de prendre Paris, le gouvernement français s’est divisé en trois. Le général Louis Trochu, président du gouvernement de la Défense nationale, est resté dans Paris assiégée pour mobiliser les défenseurs, l’Assemblée nationale a été transférée à Bordeaux, loin des lignes ennemies, et Léon Gambetta, ministre de l’Intérieur, s’est installé dans la vallée de la Loire, pour superviser les efforts militaires et soulager Paris. L’État étant ainsi divisé, les Allemands ne pouvaient mettre fin à la guerre en capturant l’un de ses représentants.

Mise en œuvre : Une grande partie de ce travail doit être effectuée par le gouvernement de Zelenskyy. Pour autant, les États européens peuvent aider par différents moyens :

– Soutenir Zelenskyy qui doit assurer la continuité et la légitimité d’un gouvernement unique de résistance en désignant une ligne de succession claire et des ministres fantoches, soit par vote parlementaire, soit par décret présidentiel. Cette délégation doit être envoyée secrètement et immédiatement dans les Carpates.

– Fournir des conseillers et des équipements de communication à la délégation afin qu’elle puisse continuer à diriger et à représenter le peuple ukrainien. Du matériel de radiodiffusion compact, des équipements Starlink de secours et des téléphones satellites sont indispensables.

– Préparer la BBC, Voice of America, Deutsche Welle et d’autres médias à diffuser des messages de résistance en Ukraine depuis l’étranger.

– Envoyer tous types d’équipement nécessaire pour que les militaires ukrainiens creusent des tranchées et construisent des fortifications dans les Carpates, qui comptent parmi les montagnes les plus défendables d’Europe. Il pourrait s’agir d’équipements purement défensifs et non escalatoires tels que des fils barbelés, des leurres, du béton, des pelles, des pelleteuses, des scies, etc.

 

Credit : U.S. Army (Spencer Rhodes)

Bruno Colson (Université de Namur), Marc R. DeVore (University of St Andrews), Beatrice Heuser (University of Glasgow), Jean-Baptiste Jeangène Vilmer (IRSEM), Roman Kuźniar (Université de Varsovie), Tom G. Mahnken (CSBA / Johns Hopkins University), Olivier Schmitt (University of Southern Denmark), Sir Hew Strachan (University of St Andrews) et une soixantaine d’autres chercheurs et praticiens des relations internationales et des questions de défense.