Depuis 1979, les autorités et une partie de la population de la République islamique d’Iran craignent que l’intégrité nationale du pays ne soit remise en cause et que des puissances extérieures ne cherchent à le fractionner en plusieurs entités territoriales. Cette peur, ancienne mais persistante, s’est considérablement ravivée entre les événements du 7 octobre 2023 et la guerre des Douze Jours de juin 2025. Le 28 juillet dernier, le ministère du Renseignement iranien a publié un communiqué affirmant qu’une « campagne coordonnée », menée par les États-Unis, Israël et leurs alliés, visait non seulement à déstabiliser, mais aussi à « démanteler la République islamique d’Iran ». Le texte évoquait une guerre multiforme – militaire, cybernétique, cognitive, ayant recours à des groupes armés internes – « destinée à forcer l’Iran à la soumission et au démembrement ».
Dans une interview publiée le 9 octobre 2025, Mojtaba Maghsoudi, ancien président de l’Association iranienne des sciences politiques, reconnaissait que, si l’idée d’un démantèlement de l’Iran est souvent exagérée, « dans les conditions actuelles […], il existe bien des voix séparatistes dans les zones périphériques et donc un risque non nul pour l’intégrité du pays ». Entre alerte stratégique et discours de mobilisation interne, de telles mises en garde posent la question du statut réel de la menace évoquée : dans quelle mesure cette crainte du démantèlement territorial relève-t-elle d’une paranoïa collective, instrumentalisée ou non, et dans quelle mesure repose-t-elle sur des craintes fondées ?
Cette analyse entend montrer que la crainte de l’encerclement stratégique et la peur du démantèlement territorial de l’Iran, omniprésentes dans la pensée stratégique du régime, se situent à l’intersection d’une mémoire collective marquée par l’histoire et d’une lecture plus réaliste des menaces géopolitiques contemporaines – une lecture que le régime, en situation de fragilité, tend à amplifier et à instrumentaliser afin d’assurer sa survie politique. Cette dynamique peut être appréhendée à travers trois niveaux d’analyse : historique, idéologique et géostratégique.
Une peur enracinée dans l’histoire
L’idée selon laquelle les puissances étrangères chercheraient à « déchirer » l’Iran n’est pas née dans l’imaginaire contemporain, mais puise ses racines dans une succession de traumatismes historiques concrets qui ont marqué durablement la conscience nationale iranienne. L’histoire moderne du pays, depuis le XIXᵉ siècle, est jalonnée de pertes territoriales, d’ingérences et d’humiliations diplomatiques qui ont forgé une mémoire collective de vulnérabilité face aux grandes puissances.
Le « Grand Jeu » et les amputations territoriales du XIXᵉ siècle
Sous la dynastie qadjare (1789-1925), l’Iran se trouvait pris en étau entre les ambitions rivales des empires russe et britannique. Les traités de Golestān (1813) et de Turkmanchaï (1828), imposés à la suite des défaites militaires persanes contre la Russie tsariste, ont entraîné la cession de la Transcaucasie et de la Ciscaucasie orientale – comprenant l’actuelle Géorgie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan et le Daghestan russe – à Saint-Pétersbourg. Ces pertes, vécues comme des mutilations du corps national, ont profondément marqué la mémoire iranienne. Comme l’écrivait l’historien Abbas Amanat, les cicatrices du Turkmanchaï sont devenues la matrice du sentiment moderne d’humiliation nationale en Iran. À ce propos, un parallèle pourrait être dressé avec le syndrome de Sèvres pour la Turquie, suite aux traités de Lausanne et de Sèvres entraînant le découpage de l’Empire ottoman.
Au-delà des pertes territoriales, la Russie impériale a exercé, après 1828, une influence politique croissante sur la Perse, notamment dans le Caucase et dans le Nord du pays. Des « conseillers » militaires russes ont été placés auprès du gouvernement qadjar, tandis que l’armée persane a été contrainte de limiter sa présence dans certaines zones frontalières. L’autonomie de décision de Téhéran s’en est trouvée durablement amoindrie.
Cette domination a été entérinée par le traité anglo-russe de 1907, qui partageait l’Iran en zones d’influence : le Nord sous contrôle russe, le Sud-Est sous influence britannique et une mince zone neutre au centre. S’il ne s’agissait pas formellement d’un projet de démembrement, ce traité traduisait une mise sous tutelle géopolitique du pays. Londres et Saint-Pétersbourg envisageaient alors un contrôle indirect plutôt qu’une partition officielle, mais la souveraineté iranienne s’en trouvait gravement compromise.
L’occupation alliée (1941–1946) et la question des républiques sécessionnistes
La Seconde Guerre mondiale a ravivé ce sentiment d’impuissance nationale. En août 1941, les troupes britanniques et soviétiques ont envahi l’Iran, officiellement pour sécuriser le « corridor persan » permettant le ravitaillement de l’Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS). Dans les faits, l’Iran a été divisé en zones d’occupation : le Nord une nouvelle fois sous contrôle soviétique, le Sud sous influence britannique – notamment autour des gisements pétroliers d’Abadan, essentiels à l’effort de guerre de la Royal Navy. Il paraît ici opportun d’expliciter que cette tutelle anglo-russe de l’Iran se matérialise en 1942 par la déposition de Reza Pahlavi au bénéfice de son fils, Mohammad Reza Pahlavi.
À la fin du conflit, Moscou a tenté d’imposer sa présence au nord-ouest du pays en soutenant la création de deux républiques sécessionnistes : la République d’Azerbaïdjan iranien (Tabriz) et la République de Mahābād (kurde), toutes deux proclamées en 1945 sous la protection de l’Armée rouge. Ces entités éphémères ont été écrasées par l’armée iranienne après le retrait soviétique en 1946, mais leur souvenir a profondément marqué l’imaginaire national. Pour beaucoup d’Iraniens, cet épisode symbolise une menace constante de « balkanisation » sous impulsion étrangère.
Héritages tardifs et cicatrices persistantes
Même sous le règne du dernier chah, Mohammad Reza Pahlavi, les questions territoriales étaient sensibles. En 1971, l’Iran procéda à la réannexion des îles d’Abou Moussa et des Grande et Petite Tumb, situées à l’entrée du détroit d’Ormuz, alors sous contrôle britannique. Ce geste, présenté par le chah comme la « restauration d’un droit historique », traduisait une volonté de reconquête symbolique après un siècle et demi d’amputations territoriales.
Ces expériences cumulées – pertes du Caucase, zones d’influence étrangères, occupations militaires, tentatives de sécession encouragées de l’extérieur – ont forgé une psyché collective obsédée par la souveraineté et l’intégrité territoriale. Comme le résume le politologue Mehran Kamrava, la peur de l’ingérence étrangère constitue la colonne vertébrale de la pensée stratégique iranienne moderne. Cette mémoire de la vulnérabilité historique continue d’alimenter, aujourd’hui encore, la conviction selon laquelle les puissances extérieures chercheraient à affaiblir, voire à morceler, l’État iranien.
Une paranoïa utile au pouvoir
Sous la République islamique, la peur du démantèlement territorial a cessé d’être une simple hantise historique : elle a été institutionnalisée et mobilisée comme instrument politique. Dès 1979, le nouveau régime de l’ayatollah Ruhollah Khomeyni a compris la puissance de ce sentiment collectif et l’a intégré à la fois dans son discours idéologique et dans son appareil sécuritaire, afin de consolider une légitimité interne menacée.
De la révolution islamique à la guerre Iran-Irak : la peur comme ciment national
Dès les premiers mois de la révolution, plusieurs régions périphériques – notamment le Kurdistan, le Baloutchistan et le Khuzestan – se sont soulevées contre le nouveau pouvoir. Ces révoltes, motivées autant par des revendications ethno-politiques que par la méfiance à l’égard du centralisme chiite de Téhéran, sont immédiatement interprétées comme les premiers signes d’un complot de fragmentation orchestré par l’étranger. Le soulèvement kurde de 1979–1980, conduit par le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI), fut réprimé dans le sang par les Gardiens de la révolution (Pasdaran), ancrant durablement la doctrine selon laquelle toute dissidence régionale équivaut à une menace pour l’unité nationale.
Cette rhétorique s’est structurée et amplifiée à l’occasion de la guerre Iran-Irak (1980–1988). L’invasion du territoire iranien par les forces de Saddam Hussein a été interprétée par les autorités iraniennes non seulement comme une tentative d’écraser la jeune République islamique, mais aussi comme un projet visant, à terme, à fragiliser l’intégrité territoriale du pays – notamment dans le Khuzestan, région arabe et stratégiquement centrale en raison de ses ressources pétrolières.
Si l’allégation d’un plan explicite de démantèlement territorial relève en partie d’une construction politique destinée à mobiliser la société iranienne, elle s’inscrit néanmoins dans un contexte international objectivement défavorable à Téhéran. L’Irak a en effet bénéficié d’un soutien matériel, financier et diplomatique massif de la part de plusieurs acteurs majeurs, au premier rang desquels les États-Unis, l’Arabie saoudite et les monarchies du Golfe, ainsi que de certains États européens, comme en témoignent notamment les livraisons françaises d’armements sophistiqués tels que les Super-Étendard et les missiles Exocet.
Cette convergence de soutiens extérieurs, perçue à Téhéran comme une coalition hostile, voire un complot anti-iranien, a contribué à ancrer durablement l’idée d’un encerclement stratégique. La guerre, élevée au rang de « défense sacrée » (defāʿ-e moghaddas), a ainsi joué un rôle paradoxal : elle a consolidé l’unité nationale autour du régime et fourni à la République islamique ce que, selon Ervand Abrahamian, elle ne possédait pas encore : un mythe fondateur structurant, celui d’une nation assiégée luttant pour sa survie et son intégrité.
Répression, homogénéisation et propagande interne
Au-delà de cette guerre existentielle, la République islamique a mis en œuvre une politique systématique de contrôle et d’homogénéisation dans ses provinces périphériques. Au Kurdistan, les forces de sécurité mènent depuis les années 1980 une répression constante des partis armés tels que le Parti de la vie libre du Kurdistan (PJAK) et le Parti démocratique du Kurdistan-Iran (PDKI), accompagnée de politiques de marginalisation économique et de surveillance culturelle.
Au Baloutchistan, région sunnite à forte identité tribale, le régime adopte une double stratégie : répression militaire contre les groupes armés (comme Jaïch al-Adl) et infiltration sociale via des programmes d’islamisation chiite et de développement contrôlé – des actions qui ne sont pas sans rappeler la politique de sinisation menée par la République populaire de Chine au Tibet. Dans le Khuzestan, les mouvements arabes locaux sont régulièrement accusés d’être manipulés par les puissances du Golfe ; les vagues d’arrestations massives et les exécutions de militants séparatistes attestent de cette obsession identitaire et sécuritaire.
La peur comme outil de légitimation et d’unité
Cette instrumentalisation du danger territorial s’accompagne d’un discours officiel omniprésent, relayé par les organes d’État et par le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Dans les médias publics, les films de guerre, les documentaires et les programmes éducatifs exaltent la résistance nationale contre des ennemis « intérieurs et extérieurs ». Le cinéma de guerre produit en Iran dans les années 1980 et 1990, tel que Le Kheibar, illustre cette mobilisation du nationalisme religieux au service du régime. Selon le chercheur Arshin Adib-Moghaddam, la République islamique a transformé la peur de l’ingérence étrangère en un mythe fondateur de sa survie.
Cette stratégie du « rally around the flag », entretenue depuis près d’un demi-siècle, permet au pouvoir de neutraliser les dissidences internes et de présenter toute critique comme une menace pour l’unité de la nation. Ainsi, la paranoïa d’un complot de démembrement, loin d’être une simple angoisse collective, constitue un outil stratégique de gouvernement : elle légitime la centralisation, la militarisation et la surveillance, tout en consolidant la cohésion d’un pays historiquement hanté par le tracé de ses frontières.
Des menaces géopolitiques concrètes
Si la peur du démantèlement de l’Iran repose en partie sur une construction idéologique, elle s’enracine aussi dans des fragilités géopolitiques bien réelles. L’hétérogénéité ethnoculturelle du pays, la pression de voisins souvent hostiles – l’Iran est un pays à majorité persane et chiite dans une région à majorité sunnite, arabe et turcique –, les stratégies américaines d’« endiguement » et la guerre d’influence menée par Israël et ses alliés régionaux viennent alimenter et réifier une inquiétude qui dépasse la simple paranoïa.
Une mosaïque ethnique fragile
L’Iran moderne abrite une diversité ethnique et linguistique considérable. Les Perses ne représentent qu’environ 51 % de la population, qui se compose également d’Azéris (près d’un quart), de Kurdes, d’Arabes, de Baloutches, de Turkmènes et d’autres minorités. Si la culture persane a historiquement assuré la cohésion de l’ensemble, les discriminations économiques, religieuses et politiques ont entretenu un potentiel de fragmentation latent. Les régions périphériques – Kurdistan, Baloutchistan, Khuzestan, Azerbaïdjan iranien – sont souvent moins développées et font l’objet d’une surveillance sécuritaire constante.
Le spectre d’un « grand Azerbaïdjan » constitue l’une des principales angoisses de Téhéran. Depuis l’effondrement de l’URSS, les dirigeants de Bakou, notamment Heydar et Ilham Aliev, ont cultivé une rhétorique pan-azérie qui sous-entend parfois l’unité culturelle et historique des Azéris du Nord (Azerbaïdjan) et du Sud (Iran). Si Bakou s’en défend officiellement, les déclarations de responsables politiques ou de médias proches du pouvoir, évoquant un « Azerbaïdjan indivisible », ont été perçues à Téhéran comme une menace directe, et ce de manière accrue depuis la guerre azéro-arménienne de 2020.
Un environnement régional hostile et interconnecté
Dans une large mesure, les inquiétudes iraniennes se nourrissent aussi des liens stratégiques entre Bakou, Washington et Tel-Aviv. Israël, qui entretient une coopération militaire et de renseignement étroite avec l’Azerbaïdjan depuis les années 2010, a installé des infrastructures de surveillance et de drones à proximité de la frontière iranienne. Les États-Unis, pour leur part, soutiennent Bakou dans le cadre du corridor énergétique transcaspien et du projet de route TRIPP au sud de l’Arménie, perçu par Téhéran comme un moyen de marginaliser sa position géostratégique. Cette présence conjointe nourrit la conviction iranienne d’un encerclement progressif.
À cette réalité régionale s’ajoute la rhétorique ouverte de certains responsables israéliens, qui remettent de plus en plus ouvertement en question la pérennité politique et géopolitique de l’Iran. Ainsi, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, a affirmé à plusieurs reprises que le régime iranien devait être brisé et a encouragé les Iraniens à se soulever contre ce dernier ; des appels à la sédition qui, à Téhéran, sont interprétés au sens propre comme une exhortation à la désintégration du pays.
Pressions occidentales et guerre cognitive
Au cours des deux dernières décennies, les États-Unis ont également alimenté, volontairement ou non, ces perceptions. Dès les années 2000, plusieurs responsables néoconservateurs américains ont déclaré leur volonté de soutenir les minorités ethniques iraniennes, dans le cadre d’une stratégie explicite de changement de régime.
Par exemple, Donald Rumsfeld a exprimé à plusieurs reprises en 2006 le souhait de Washington que des « forces internes » provoquent le renversement du régime iranien. Condoleezza Rice a déclaré en 2008 : « L’Iran présente des faiblesses : la privation vécue par sa population. Nous pouvons – et devons – tirer parti de ces vulnérabilités ». Mike Pompeo, en 2018, évoquait les peuples minoritaires d’Iran qui méritent d’être libérés de la domination perse. De tels propos, repris par les médias iraniens, renforcent l’idée d’un projet occidental de balkanisation.
Depuis 2017, la politique américaine de « pression maximale », combinant sanctions économiques, guerre cognitive et soutien implicite à certains mouvements d’opposition, a encore exacerbé ce sentiment d’encerclement. Les campagnes de cyber-influence ou de guerre cognitive, relayées sur Internet et sur des chaînes satellitaires financées par des États étrangers, diffusent régulièrement des cartes d’un Iran fragmenté en États kurde, azéri, arabe ou baloutche – images symboliques qui circulent largement sur les réseaux sociaux et alimentent l’angoisse d’une désintégration planifiée tout en légitimant la propagande anti-occidentale du régime iranien.
Des craintes exagérées, mais pas infondées
Ces menaces géopolitiques ne constituent pas, à ce jour, un plan concerté de démantèlement, mais elles donnent une épaisseur concrète aux peurs iraniennes. L’existence de tensions ethniques internes, combinée à des rivalités régionales instrumentalisées par les puissances extérieures, suscite une inquiétude stratégique persistante. L’iranologue Vali Nasr écrit que l’Iran a adopté et institutionnalisé une « grande stratégie de résistance » profondément enracinée dans sa perception d’un encerclement et dans sa méfiance à l’égard des puissances étrangères.
Ainsi, si la rhétorique du « complot de démembrement » est souvent exagérée par les autorités iraniennes à des fins politiques, elle trouve des fondements objectifs dans la réalité géopolitique contemporaine. Autrement dit, la paranoïa iranienne n’est pas dénuée de rationalité : elle s’appuie sur un environnement international où les lignes de fracture internes et les pressions externes se renforcent mutuellement.
Les instruments de la souveraineté : dispositifs sécuritaires et militaires de préservation de l’intégrité territoriale
Face à la persistance d’un sentiment d’encerclement et aux menaces perçues de démembrement, la République islamique d’Iran n’a pas seulement instrumentalisé la peur : elle l’a traduite en un ensemble de politiques concrètes visant à assurer la défense de sa souveraineté et la cohésion du territoire. Ces mesures, à la fois sécuritaires, militaires et administratives, s’articulent autour de trois volets : la centralisation du contrôle interne, la fortification des frontières et la projection d’une dissuasion régionale asymétrique.
La centralisation sécuritaire et la doctrine de « défense en profondeur »
Depuis 1979, le cœur de la stratégie de préservation territoriale repose sur la centralisation du pouvoir coercitif. Le CGRI, créé par Khomeyni comme garant de la révolution, joue un rôle déterminant dans cette architecture. Doté d’une mission constitutionnelle de protection du régime et de l’intégrité territoriale, cette institution s’est progressivement érigée en véritable « État dans l’État ». Elle contrôle non seulement une partie substantielle de l’appareil militaire et du renseignement, mais aussi l’économie de guerre et le réseau des milices locales (le Bassidj).
Le concept doctrinal de « défense en profondeur » (defāʿ-e ʿamīgh) – élaboré dans les années 1990 et systématisé depuis 2005 dans le cadre de la notion de « défense mosaïque » – vise à assurer la résilience du pays face à toute tentative d’agression extérieure ou de soulèvement interne. Cette doctrine combine la militarisation du territoire (présence des Pasdaran dans chaque province), la mobilisation populaire (réseaux bassidjis) et le quadrillage du pays par des structures de renseignement multiples (ministère des Renseignements et de la Sécurité nationale – ou Vezarat-e Ettelā’āt –, Organisation du renseignement du CGRI, services internes des forces armées).
Le contrôle des périphéries et la militarisation des frontières
Les régions périphériques à forte composante ethnique – Kurdistan, Baloutchistan, Azerbaïdjan iranien et Khuzestan – constituent les points nodaux de cette politique. Dans chacune d’elles, Téhéran a instauré un maillage sécuritaire dense associant forces régulières, Pasdaran, renseignement et gouverneurs militaires.
Au Kurdistan et au Baloutchistan, le déploiement permanent d’unités d’élite (force Al-Qods et unités spéciales Nohed) vise à contrer les infiltrations transfrontalières de groupes séparatistes (PJAK, Jaïch al-Adl) opérant depuis l’Irak et le Pakistan – au risque de générer des tensions entre Téhéran et Islamabad. Le long des frontières occidentales et orientales, des bases interarmées et des zones de sécurité frontalières ont été créées ; elles recourent à de la surveillance électronique, des drones de reconnaissance et des dispositifs de guerre électronique.
Parallèlement, l’Iran a cherché à coopter les élites tribales et religieuses locales au moyen de programmes de développement et de fidélisation, combinant assistance économique, encadrement religieux et insertion dans les structures paraétatiques. Cette « sécurisation sociale » complète la coercition militaire en cherchant à réduire les risques d’allégeance transnationale. Autant d’éléments qui attestent, surtout depuis la guerre des Douze Jours, d’une volonté de bunkerisation du pays.
La dissuasion régionale et la stratégie d’« encerclement inverse »
La défense de l’intégrité territoriale ne s’arrête pas aux frontières : elle s’étend au-delà, dans une logique d’« encerclement inverse ». En développant, depuis les années 2000, un réseau de forces de projection asymétriques (notamment via la force Al-Qods et les milices alliées au Levant et en Irak), l’Iran a cherché à déplacer le front de la menace hors de son territoire national.
Bien qu’elle ait été entamée par la stratégie de « pression maximale » mise en œuvre par Washington et ses partenaires régionaux, cette profondeur stratégique, acquise via les proxies de l’Axe de résistance, vise à neutraliser en amont les pressions extérieures perçues comme susceptibles de fragiliser l’unité interne.
Parallèlement, la montée en puissance des capacités balistiques et de défense antiaérienne (missiles Fattah, Sedjjil, Khorramchahr), même si ces dernières ont été assez sévèrement affaiblies par la récente guerre des Douze Jours, s’inscrit dans une logique de dissuasion multifacette. Ces systèmes, conçus pour garantir la survie du régime et l’intégrité du territoire national en cas d’attaque conventionnelle, sont également présentés par Téhéran comme les garants ultimes de la souveraineté territoriale.
En somme, la République islamique a traduit son « syndrome de la citadelle assiégée » en un dispositif cohérent où la sécurité intérieure et la projection extérieure se répondent mutuellement. La surveillance des périphéries, la militarisation du territoire et la doctrine de défense asymétrique forment les piliers d’une stratégie de préservation de l’intégrité nationale, destinée à rendre toute tentative de déstabilisation – réelle ou perçue – politiquement, socialement et militairement inopérante.
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Entre mémoire collective et menace réelle
L’analyse historique, politique et géopolitique montre que la peur du démantèlement de l’Iran ne relève ni d’une pure invention ni d’une réalité entièrement objectivable, mais d’une tension permanente entre mémoire collective et menace concrète. La succession de traumatismes subis par l’Iran – pertes territoriales au XIXe siècle, ingérences étrangères durant la Seconde Guerre mondiale, création de républiques sécessionnistes appuyées par l’Union soviétique, annexion d’îles par le dernier chah et le coup d’État de 1953 – a profondément marqué la psyché nationale. Ces expériences historiques ont forgé une mémoire stratégique d’humiliations imposées de l’extérieur, qui irrigue encore le discours officiel et la perception populaire.
Sur le plan politique, la République islamique a institutionnalisé cette peur, l’utilisant comme levier de cohésion interne. La révolte kurde de 1979, la guerre Irak-Iran, la surveillance accrue des périphéries ethniques et les campagnes de propagande du Corps des gardiens de la révolution démontrent que le régime mobilise le sentiment national pour légitimer son autorité et prévenir toute velléité sécessionniste. La peur d’un démantèlement extérieur est ainsi à la fois instrumentalisée et partiellement fondée, ce qui en rend la perception ambivalente.
Enfin, les dynamiques géopolitiques contemporaines – hétérogénéité ethnique, menaces perçues d’un grand Kurdistan ou d’un grand Azerbaïdjan, coopération militaire entre Bakou, Washington et Tel-Aviv, campagnes de pression maximale américaines, rhétorique israélienne et cartes révisionnistes circulant sur Internet – viennent renforcer le sentiment de vulnérabilité et de psychose collective vis-à-vis des « complots » externes visant à morceler l’Iran. Même si aucun plan concret de balkanisation n’existe, ces facteurs donnent à la crainte iranienne un substrat réaliste.
Dans ce contexte, la guerre dite des Douze Jours de juin 2025 a temporairement produit un effet de resserrement national autour de l’État, que les autorités iraniennes se sont empressées d’exploiter. Les frappes israéliennes et américaines ont permis au régime de réactiver un registre bien rodé, fondé sur le nationalisme défensif, la mémoire des agressions extérieures et la dénonciation d’un complot visant à la désintégration du pays. Ce réflexe obsidional, déjà ancien, a trouvé un prolongement direct dans la gestion des grandes manifestations de janvier 2026, réprimées avec une extrême brutalité dans plusieurs villes du pays (Téhéran, Ispahan, Sanandaj, Zahedan) et, notamment, au sein des zones périphériques habitées par les minorités ethniques. Les organisations internationales de défense des droits humains ont fait état de dizaines de milliers de morts, de milliers d’arrestations et d’exécutions arbitraires, ajoutées à des coupures massives d’Internet, qui visaient à isoler les foyers de contestation et à empêcher toute circulation de l’information.
Cette nouvelle séquence répressive, d’une atrocité sans précédent, illustre avec acuité le paradoxe central du syndrome de la citadelle assiégée. En invoquant la menace d’un chaos intérieur téléguidé de l’extérieur, le régime justifie une violence d’État présentée comme défensive et salvatrice. Or, loin de restaurer durablement la cohésion nationale, cette stratégie accentue la dissociation entre l’État, la nation et la société. La répression de janvier 2026, en ciblant indistinctement des revendications sociales, économiques et identitaires, a renforcé le sentiment d’aliénation politique d’une large partie de la population, notamment parmi les jeunes et dans les régions périphériques. Elle confirme que l’unité produite par la peur est moins un ciment qu’un dispositif de contrainte – efficace à court terme, mais corrosif pour le lien national à moyen et long terme.
Ainsi, si la mobilisation sécuritaire consécutive à la guerre de 2025 et aux troubles de janvier 2026 a permis au régime de reprendre momentanément le contrôle, elle n’a ni résorbé la défiance sociale accumulée ni corrigé les fragilités structurelles d’un pouvoir de plus en plus sclérosé et contesté, au-dedans comme au dehors. Cette reprise en main apparaît davantage comme un sursis autoritaire que comme un véritable réancrage de la légitimité politique. L’Iran demeure un État travaillé de l’intérieur par ses fractures identitaires, sociales et politiques, où la logique de la citadelle assiégée tend paradoxalement à produire ce qu’elle prétend prévenir : une fragmentation croissante du lien national, masquée par la coercition, mais non résolue.
Crédits photo : BornaMir
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