Le Guatemala en état de siège : entre continuum de violences et crise institutionnelle

Le Rubicon en code morse
Juin 17

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En 2018, alors que je menais une enquête ethnographique dans la petite ville de Cotzal (El Quiché, Guatemala), Nan Tel, une femme maya ixil âgée d’une soixantaine d’années, me confiait sa peur de voir les violences de la guerre revenir à cause de l’essor des gangs (pandillas). Aujourd’hui, ses craintes semblent malheureusement confirmées.

Le 18 janvier 2026, le président de la République du Guatemala, Bernardo Arévalo, déclarait un état de siège national pour une durée de 30 jours. L’investissement de l’espace public par des uniformes militaires n’est pas sans rappeler les heures les plus sombres du pays. En effet, entre 1960 et 1996, le Guatemala a traversé un conflit armé interne (ou conflit armé non international en droit humanitaire international) particulièrement meurtrier, puisqu’il a laissé derrière lui un bilan de 250  000 personnes mortes ou disparues et plus de 1,5 million de personnes déplacées. Ancré dans le contexte international de la guerre froide et du développement des mouvements guérilleros en Amérique latine, ce conflit a vu s’opposer des mouvements de guérilla de gauche et indigénistes aux forces armées gouvernementales. La population autochtone, qui représente environ la moitié de la population nationale, a été la principale victime de ce conflit (83 % des victimes) au cours duquel 93 % des exactions ont été commises par les forces armées régulières. Entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, le conflit a pris des accents génocidaires, particulièrement dans le Nord-Ouest du pays, dans des départements à forte majorité maya. Ainsi, tout déploiement massif de forces militaires dans ces régions rurales encore traumatisées par les massacres et l’occupation de leur territoire peut créer des formes de reviviscence traumatique.

L’état de siège a vidé les rues de la capitale, d’habitude grouillantes de vie, sans toutefois affecter de façon aussi franche les autres départements du pays, notamment les plus ruraux et autochtones qui, depuis la fin du conflit, ont tendance à être éloignés des mouvements politiques urbains. Cette décision est intervenue alors que plusieurs établissements pénitentiaires de la capitale, Ciudad de Guatemala, faisaient face à de violentes émeutes. Dans le même temps, des attaques coordonnées contre la police nationale civile (PNC) étaient organisées dans la ville, le tout orchestré par la pandilla Barrio 18. Ces violences ont entraîné la mort de plus de dix agents de la PNC. L’instauration de l’état de siège national, puis d’états de prévention régionaux successifs, depuis le 18 janvier, vise officiellement le rétablissement de l’ordre public par la suspension de certaines libertés constitutionnelles et la mobilisation coordonnée des forces de police et de l’armée dans des opérations de sécurité intérieure. L’état de siège est la forme la plus restrictive de gestion de crise, impliquant des arrestations sans mandat, des restrictions à la liberté de réunion et l’extension du pouvoir des forces armées. Au Guatemala, il est fortement connoté, car l’état de siège et la violence armée ont longtemps été utilisés pour contrer les manifestations sociales, particulièrement celles réclamant la nationalisation de l’électricité ou les luttes contre les mégaprojets d’extraction.

De plus, cet épisode de violence intervient dans un contexte politique particulièrement tendu, puisque le président, élu en 2023 avec un programme réformateur et progressiste de lutte contre la corruption, fait face à de fortes résistances et à une crise institutionnelle profonde. Alors que les analystes mettent en garde contre une application de la « méthode Bukele », Arévalo doit donc trouver une voie de sortie face à cette crise mêlant corruption, violence mafieuse et défis institutionnels. La poursuite de cet état d’exception charrie donc des enjeux importants pour l’avenir politique et la stabilité institutionnelle du pays.

Au-delà de la réaction à une recrudescence des violences, cette réponse gouvernementale est-elle révélatrice d’un pays impossible à réformer, enlisé dans une corruption structurelle ? Après un rappel des différents évènements ayant mené à l’instauration de l’état de siège, j’interroge la pertinence de l’utilisation du terme « crise » comme outil d’analyse de la situation de tension sécuritaire que connaît le pays. Ainsi, le fait d’aborder les évènements violents sous le prisme d’une temporalité plus longue permet de mieux comprendre les ressorts politiques qui font de 2026 une année cruciale en matière institutionnelle. J’ai développé cette perspective pour comprendre que la période génocidaire du début des années 1980 permet de ne plus considérer les événements violents comme des faits isolés, mais de les inscrire dans un continuum de violences qui structure tant le fonctionnement institutionnel du pays que les relations sociales.

Enjeux et dynamiques de la crise sécuritaire actuelle

Le Guatemala est un pays complexe à comprendre, marqué par les 36 années de conflit armé interne qu’il a traversées entre 1960 et 1996. Entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, la lutte contre-insurrectionnelle menée par les gouvernements militaires qui se sont succédé à la tête du pays s’est transformée en un génocide visant les populations mayas du pays. Cet épisode a durablement affecté les relations sociales, mais aussi les institutions qui administrent l’État et qui peinent, encore aujourd’hui, à se défaire de la vieille oligarchie politico-économique à la manœuvre depuis cette période. Après le conflit, les mécanismes de justice transitionnelle ont fait face à la résistance de corps illégaux et d’appareils clandestins de sécurité (CIACS) hérités du conflit qui ont largement contribué au maintien d’une impunité structurelle. Au début des années 2000, cette situation se traduit par une violence endémique et un taux d’impunité particulièrement élevé alors que les défenseurs des droits humains font l’objet de menaces et d’assassinats.

Certes, quelques affaires emblématiques ont abouti à des sanctions pénales, dont la condamnation définitive de l’ancien président Otto Pérez Molina (2012-2015) en 2023 pour des faits de corruption passive et de blanchiment d’argent, ainsi que plusieurs affaires liées à des massacres perpétrés durant le conflit. Cependant, le taux d’impunité reste particulièrement élevé concernant les crimes du conflit. Au-delà des poursuites spécifiques aux crimes du passé, le pays se caractérise également par un taux de condamnation limité, avec moins de 9 % de condamnations prononcées depuis 2018.

Or, cette année, de nombreuses élections cruciales doivent avoir lieu, notamment celles des juges de la Cour de constitutionnalité (CC), du procureur général et des juges du tribunal suprême électoral. De ce fait, 2026 est une année charnière pour le système judiciaire guatémaltèque, ainsi que cela a été relevé par Margaret Satterthwaite, rapporteure spéciale des Nations unies pour l’indépendance des juges et des avocats.

C’est dans ce contexte de tension institutionnelle qu’une crise sécuritaire a éclaté dans trois établissements pénitentiaires du pays les 17 et 18 janvier derniers : le centre de détention de sécurité maximale pour hommes Renovación 1 (Escuintla), pourtant pensé comme un modèle en matière de sécurité interne ; le centre de détention pour hommes Fraijanes II (Guatemala), établissement de sécurité maximale ; et le centre de détention préventive de la zone 18 de la capitale (Guatemala). Les mutineries ont été coordonnées par des membres de la pandilla Barrio 18 qui exigeaient des modifications de la politique carcérale ainsi que le retour de certains privilèges, liés à leurs conditions de détention, comme des lits king size ou la possibilité de se faire livrer des repas « à domicile ».

Ce gang est né à Los Angeles et existerait sous sa forme actuelle depuis les années 1980. Composé de migrants centraméricains, il s’est peu à peu étendu sur l’ensemble de l’hémisphère nord du continent américain jusqu’à atteindre un nombre estimé entre 30 000 et 50 000 membres en 2010. Il se compose de centaines de cliques qui se reconnaissent comme membres du Barrio 18 sans pour autant compter sur un leader unique, ce qui rend complexe son démantèlement réel. De fait, la politique d’emprisonnement des leaders locaux aux États-Unis dans les années 1990 n’a pas réussi à asphyxier le groupe, qui a ouvert de nouvelles voies de recrutement privilégié au sein des prisons fédérales, lui permettant de poursuivre son extension et de maintenir ses activités criminelles hors les murs.

Lors des mutineries du début d’année au Guatemala, plus de 40 agents pénitentiaires ont été retenus en otage. Plusieurs détenus à l’origine de ces émeutes ont depuis été mis à l’isolement dans des conteneurs transformés en cellules, avec des conditions de vie qui ne sont pas sans rappeler le Centre de confinement du terrorisme (CECOT) salvadorien. Le Barrio 18 a également été à la manœuvre d’attaques coordonnées contre la PNC dans la capitale, qui ont mené au décès de dix agents. La hausse des tensions trouve son origine en juillet 2025, lorsque cinq leaders du Barrio 18 ont été transférés dans un centre de haute sécurité. Ce transfèrement avait déjà entraîné une série d’émeutes dans plusieurs prisons en octobre dernier, culminant avec l’évasion de vingt détenus, membres du Barrio 18, de Fraijanes II. Cet événement avait déclenché une grave crise politique, qui s’était soldée par la destitution de plusieurs hauts fonctionnaires, dont le ministre de l’Intérieur, Francisco Jiménez.

Pourtant, le fait d’évoquer cet épisode comme une crise est trompeur. Au Guatemala, les incidents violents sont souvent inscrits dans des continuums de violences politiques, structurelles et symboliques et ne pas analyser l’épisode de la mi-janvier comme révélateur d’une longue liste de défaillances institutionnelles serait une erreur. Le système pénitentiaire guatémaltèque est à bout de souffle, avec un taux d’occupation de plus de 300 %. Les 4 000 agents affectés à la surveillance des 23 000 détenus du pays ne peuvent pas contenir la circulation de drogues, de téléphones ou d’armes dans les centres de détention. Les prisons du pays sont donc peu à peu devenues des centres de commandement pour les pandillas du pays, notamment pour les nombreuses cliques du Barrio 18 et de la Mara Salvatrucha, émanations de gangs salvadoriens. En 2024, une enquête montrait comment des détenus organisaient et géraient des réseaux de prostitution infantile depuis leurs cellules, notamment grâce à l’absence de régulation de l’accès à internet et aux téléphones, ainsi qu’à la complicité d’agents pénitentiaires. Cette mainmise des pandillas sur les comités internes en charge du contrôle et de l’administration des prisons avait déjà donné lieu à d’importantes émeutes en 2006 dans la Granja Penal de Pavón. L’opération « Pavo Real », originellement montée pour résoudre la crise de façon pacifique, s’était soldée par l’exécution extrajudiciaire de sept détenus, sous les ordres de l’ancien chef de la PNC, Edwin Sperisen. Bien que ces dysfonctionnements soient dénoncés depuis des dizaines d’années par la société civile, aucune réforme structurelle du système carcéral n’a été mise en œuvre.

Ce sont donc ces années de construction d’un réseau organisé et structuré, comparable aux réseaux de criminalité organisée (gangs) des pays voisins, qui ont rendu possible l’explosion de violence que le pays a connue en début d’année. Il s’agit là exactement du type de violences armées criminelles que Nan Tel craignait de voir revenir et dont j’ai pu constater la présence dès 2017 dans la région ixil, zone rurale du Nord-Ouest du pays. Le trafic de cocaïne était alors en train de se développer de façon parallèle au trafic d’êtres humains portés par les vagues de migration transnationale qui rendaient les frontières centraméricaines de plus en plus dangereuses. Lors d’un entretien informel mené en février 2018, dans le cadre de mon enquête doctorale, un membre d’AsaunIxil (Asociación de Asentamientos Unidos del Área Ixil) affirmait que ces mobilités étaient alors guidées par un réseau estimé à 300 passeurs (coyotes), répartis dans les 191 localités, villages et hameaux de la région. La réélection de Donald Trump à la tête des États-Unis et la mise en application de sa politique anti-immigration ont modifié les contours du phénomène migratoire du fait d’une réduction du nombre de candidats à l’immigration.

De plus, le profil des Guatémaltèques expulsés a changé, avec des personnes qui vivent depuis plusieurs années hors du territoire national, parfois installées depuis 20 ans aux États-Unis, là où les personnes expulsées auparavant tendaient à être des primo-arrivants, ce qui soulève des enjeux complexes quant à la (ré)intégration future de ces personnes. Enfin, les risques encourus par les personnes installées dans des régions dans lesquelles l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) est fortement présente les poussent à vivre cachées. C’est en tout cas en ces termes qu’une de mes interlocutrices vivant en Virginie me décrivait son quotidien il y a peu. Cela impliquait, de fait, une impossibilité de transférer de l’argent à sa famille restée en région ixil, alors qu’elle avait pourtant coutume de le faire. L’impact économique local de ce changement reste encore difficile à mesurer, mais son impact à long terme fait courir le risque d’une aggravation de la situation de pauvreté dans laquelle les autochtones ruraux vivent au Guatemala.

Par ailleurs, ce pays n’est pas un cas isolé et l’Amérique centrale tout entière est traversée par ces formes de violence mafieuse qui mêlent extorsions, assassinats ciblés et trafic de drogue, d’armes et d’êtres humains. Les réponses gouvernementales, elles, sont variables, malgré une extension régionale de la politique sécuritaire de la « mano dura », poussée par le modèle autoritaire de Nayib Bukele, pourtant fortement contesté. La chute drastique du taux d’homicide au Salvador a fait des émules et créé une attente de politiques sécuritaires autoritaires auprès d’une frange importante des populations dans les pays voisins.

Pour autant, le déclenchement de l’état de siège, puis de l’état de prévention par le président Arévalo ne peut pas être analysé sous ce seul prisme de la lutte contre l’insécurité. L’ancien procureur anticorruption, Juan Francisco Sandoval, en exil depuis 5 ans par crainte d’atteintes à son intégrité physique suite à sa destitution par la procureure générale Consuelo Porras, signale sur son compte X que l’offensive criminelle de janvier n’a rien de fortuit : « Elle obéit à des opérations délibérées, impulsées par des réseaux politico-criminels. » Divers acteurs civils ou académiques dénoncent un plan élaboré par les oppositions politiques, alliées des CIACS et soutenues par la Fondation contre le terrorisme et l’extrême droite guatémaltèque, pour délégitimer le gouvernement en place dans un moment d’intense tension institutionnelle. Cependant, bien que des liens personnels ou politiques existent, cette hypothèse reste à confirmer par des études plus approfondies.

Des événements violents révélateurs d’une crise institutionnelle durable ?

Bernardo Arévalo a emporté les élections présidentielles en 2023, avec le mouvement Semilla, en proposant le programme le plus progressiste que le pays ait connu depuis le printemps démocratique de 1944-1954. La référence n’est pas anecdotique, puisqu’il est le fils de Juan José Arévalo Bermejo, premier président de la République (1945-1951) démocratiquement élu au Guatemala. Ce dernier a été l’artisan de nombreuses réformes sociales, telles que la gratuité de l’accès aux soins. Pour un pays dirigé de 1954 à 1986 par des gouvernements militaires, puis par des gouvernements civils, en butte aux volontés de contrôle des groupes oligarchiques et des militaires, comme des groupes mafieux, l’arrivée d’un second Arévalo à la tête du pays, avec un programme de lutte contre la corruption et de réforme sociale, n’a rien d’une gageure. Ainsi, avant même le début de son mandat, le président et son parti, le Movimiento Semilla, ont dû faire face à de très vives oppositions institutionnelles venues de l’appareil de justice et du Congrès. Selon Transparency International, les manœuvres dirigées par leurs opposants depuis le cœur de l’appareil étatique faisaient craindre un coup d’État pouvant empêcher la prise de pouvoir du président nouvellement élu. Le blocage de l’installation du nouveau congrès, préalable à l’investiture du président en janvier 2024, est apparu comme le point d’orgue de ces tentatives de reprise en main du pouvoir par les forces politiques qui le détenaient depuis 40 ans.

Lorsque la violence carcérale éclate en ce début d’année, le Guatemala est engagé dans un processus de renouvellement de ses institutions judiciaires, marqué par des irrégularités menant à une détérioration de l’indépendance judiciaire, selon la Cour interaméricaine des droits de l’homme (CIDH). De fait, 2026 est une année charnière pour la stabilité démocratique du pays. Elle va, en effet, voir le renouvellement d’un certain nombre de postes clés : le tribunal suprême électoral (TSE) – avec un processus déjà entaché d’anomalies –, la CC, le ministère public, la Cour des comptes, la procureure générale et la direction de l’université de San Carlos (USAC). Cette dernière est en effet centrale au fonctionnement de la démocratie au Guatemala, car elle est la seule université au monde à disposer d’un pouvoir de proposition législative. C’est donc toute l’architecture démocratique du pays qui est en jeu en ce début d’année, faisant craindre un sursaut du « pacte des corrompus ».

Cette expression, popularisée lors des grandes mobilisations citoyennes de 2015 contre le scandale de corruption et de fraude douanière au sein du gouvernement Pérez Molina, désigne un réseau de pouvoir informel constitué d’élites politiques, économiques et judiciaires, visant à protéger leurs propres intérêts et à éviter les poursuites judiciaires de tout type. Ce scandale financier a créé un terreau de défiance vis-à-vis du système politique guatémaltèque, aboutissant à l’élection de Jimmy Morales à la tête de l’État en 2016, un acteur et personnage médiatique qui se présentait alors comme le candidat « antisystème », sur le modèle du candidat Trump aux États-Unis. Des affaires de corruption ternissent son mandat, notamment la dissolution de la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG) et l’expulsion de son président en 2019.

La CICIG avait été créée en 2006 par un accord entre l’Organisation des Nations unies (ONU) et le gouvernement guatémaltèque afin d’accompagner la justice du pays dans le traitement d’affaires particulièrement complexes. Cet organe indépendant avait été prévu dès la signature des Accords de paix ferme et durable en décembre 1996 afin de lutter contre l’une des causes structurelles du conflit armé : la corruption, l’impunité et l’imbrication des CIACS dans l’appareil d’État. Selon Manolo Vela Castañeda, sociologue guatémaltèque et professeur à l’Universidad Iberoamericana au Mexique avec lequel j’ai échangé sur ces enjeux, le pouvoir effectif de la CICIG avait probablement été sous-évalué en 2006. La création de cet organe de lutte contre les réseaux politico-économiques illicites (RPEI) est révélatrice de la faiblesse de l’État de droit au Guatemala. La CICIG a donc été pensée comme un organe innovant qui permettait de renforcer l’institution judiciaire en charge de la lutte contre la corruption et l’impunité, par la présence de procureurs étrangers au sein du ministère de la Justice et la création d’un groupe de juges financés spécifiquement pour mener des enquêtes sur des affaires de corruption au plus haut niveau de l’État. En 2018, la CICIG enquêtait notamment sur des soupçons de financement illicite de la campagne électorale de Jimmy Morales et réclamait la levée de son immunité présidentielle. En janvier 2019, prétextant une mise en danger de la sécurité nationale, Jimmy Morales met fin, de façon unilatérale, au mandat de la commission, soulevant l’indignation des organisations locales de défense des droits de l’homme. Le dernier rapport établi par la CICIG, intitulé « Guatemala : un État sous emprise », détaille l’ampleur de la corruption qui gangrène le fonctionnement institutionnel du pays.

C’est dans ce contexte particulièrement lourd d’institutions structurellement corrompues qu’Arévalo est élu, sur la base d’un programme de lutte contre la corruption, de refondation de l’appareil d’État et de réformes sociales portées par une figure de chef d’État forte. Outre un plan d’investissement massif dans le système éducatif, l’accès aux soins et aux droits fondamentaux, ainsi qu’un projet de modernisation de l’administration publique, c’est le plan de lutte contre la corruption qui a réellement été crucial dans son élection. Il proposait en effet de restaurer l’indépendance judiciaire afin de lutter contre l’impunité et de s’attaquer aux RPEI, c’est-à-dire de mettre en œuvre au niveau national les anciennes missions de la CICIG. Les prisons guatémaltèques se sont donc embrasées en ce début d’année 2026, dans un contexte de captation de l’État par des réseaux politico-économiques et de blocage des réformes annoncées.

Lorsqu’il décrète l’état de siège, Arévalo souligne l’existence de mafias politico-criminelles qui seraient à l’origine des émeutes carcérales afin de fragiliser sa position et, par conséquent, de favoriser l’élection d’opposants à des postes clés du pays. Aucune source ne permet aujourd’hui de confirmer l’existence d’une organisation structurée qui mêlerait les élites politiques et le Barrio 18. Pourtant, des liens existent, notamment entre El Lobo (Aldo Dupié Ochoa), chef de la pandilla, et époux de María Marta Castañeda Torres, qui est la nièce de Sandra Torres. Cette dernière est une ex-première dame et, surtout, l’adversaire d’Arévalo aux dernières élections présidentielles. Sandra Torres, elle-même, avait fait l’objet d’accusations pour des faits de corruption et de financement illégal de sa campagne de 2015. Elle a été libérée de ces accusations en 2022, faute de preuves, ce qui a provoqué l’indignation de Juan Francisco Sandoval face à la non-prise en compte de certaines écoutes téléphoniques accablantes.

Entre un lourd passé d’atteintes à l’État de droit, de mise en danger de la démocratie, de corruption des élites et de rapports troubles entre pouvoir politico-économique et crime organisé, des analystes de la vie politique guatémaltèque soulignent une possible convergence entre la crise sécuritaire actuelle et l’état de tension institutionnelle. De ce fait, la décision du président de décréter un état de siège, puis un état de prévention apparaît non seulement comme une réponse sécuritaire, mais également comme un instrument de réaffirmation de l’autorité gouvernementale face à ces réseaux implantés dans le pays depuis la fin du conflit armé.

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Les violences du crime organisé depuis l’été 2025 au Guatemala ont donc atteint un paroxysme en ce premier semestre 2026, avec des émeutes carcérales et l’assassinat d’agents de police dans la région capitale. Ces graves incidents ont conduit Bernardo Arévalo à décréter la militarisation de la sécurité civile et à réduire le champ des libertés constitutionnelles. Cette réponse sécuritaire n’est pas sans rappeler la méthode Bukele, empreinte d’un autoritarisme polémique. Toutefois, les situations politiques du Guatemala et du Salvador ne doivent pas être confondues. Dans un cas, nous nous trouvons face à un gouvernement progressiste et réformateur qui fait face à des attaques mafieuses et institutionnelles qui mettent en danger le fonctionnement démocratique du pays ; dans l’autre cas, nous assistons, depuis 2019, à une répression autoritaire qui met à mal l’État de droit et le respect des droits humains. En effet, la politique de sécurisation de l’espace public au Salvador vise, certes, à lutter contre les violences des gangs dans le pays, mais a également comme corollaire de limiter les libertés publiques et individuelles, facilitant ainsi l’assise d’un gouvernement autoritaire, à l’image de ce qui s’est passé au Honduras au cours de ces 15 dernières années.

Au Guatemala, à l’inverse, la récente mise en place de restrictions aux libertés publiques est présentée comme un moyen de limiter les ingérences des groupes d’influence dont l’objectif est le seul maintien de leurs privilèges politiques et économiques historiques. Ainsi, malgré les risques liés à une restriction durable des droits fondamentaux (suspension de garanties constitutionnelles, contournement du pouvoir législatif et affaiblissement des contre-pouvoirs) pouvant mener à une érosion de l’État de droit, l’état d’exception est, paradoxalement, présenté comme le seul moyen de maintenir l’État de droit dans ce contexte tendu. L’ancienne procureure générale, Consuelo Porras, incarnait parfaitement le pacte des corrompus historiques en limitant drastiquement la marge de manœuvre du président (blocage de son élection et de sa prise de fonction, criminalisation des opposants politiques et protection des intérêts des corrompus). La très récente désignation de Gabriel Estuardo García Luna à la tête du ministère public entraîne dans son sillage de réels espoirs de stabilité et d’indépendance judiciaire, rompant ainsi avec les pratiques qui ont eu cours ces 10 dernières années. Cette nomination semble également répondre à l’appel lancé en janvier 2026 par Margaret Satterthwaite, rapporteure spéciale sur l’indépendance des magistrats et des avocats pour les Nations unies, à garantir l’intégrité des nominations judiciaires prévues cette année.

Au-delà de la question carcérale, les tensions que traverse le Guatemala s’inscrivent dans une longue histoire d’impunité et de corruption, facilitée par une faiblesse institutionnelle que les Accords de paix fermes et durables de 1996 n’ont pas réussi à enrayer. La persistance du blocage institutionnel face aux volontés de réforme du gouvernement Arévalo a freiné la mise en œuvre de politiques publiques qui permettent de traiter les racines des problèmes structurels auxquels le Guatemala est confronté : corruption, pauvreté endémique et insécurité, notamment. Malgré un soutien populaire encore important, le récent virage sécuritaire pris par Arévalo jette une lumière crue sur les défis qui restent à accomplir. S’il veut réellement incarner un contre-modèle régional face à Nayib Bukele, Arévalo doit mettre en œuvre une politique ambitieuse de renforcement de l’État de droit et de lutte contre le crime organisé, alliée à une politique migratoire ambitieuse tant pour accueillir les personnes déportées, comme le fait le récent plan Retorno al Hogar, que pour lutter contre les violences croissantes à la frontière avec le Mexique. De récents accords ont été signés entre le Mexique et le Guatemala en ce sens, mais chacun des pays étant confronté à des problématiques internes distinctes, ces textes courent le risque d’un manque de structuration et de pérennité pour réellement lutter contre les trafics mafieux internationaux. Arévalo doit enfin engager une réforme ambitieuse des grandes institutions pour assurer l’indépendance des trois pouvoirs et lutter ainsi contre un système de corruption institutionnalisé.

Une question reste ouverte : dans ce contexte particulièrement conflictuel, aura-t-il le temps de passer des « bonnes intentions » aux actions ?


Crédits photo : Dave Primov

Auteurs en code morse

Coralie Morand

Coralie Morand (@CoralieMorand) est anthropologue, rattachée au Centre enseignement et recherche en ethnologie amérindienne (EREA) du Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparée (LESC). Elle travaille depuis 12 ans à l’accompagnement et à l’analyse des violences extrêmes auprès de populations autochtones du Guatemala et est l’autrice de plusieurs articles sur le sujet, notamment dans Terrain. Anthropologie & sciences humaines et dans l’Annuaire de justice transitionnelle 2022.

Comment citer cette publication

Coralie Morand, « Le Guatemala en état de siège : entre continuum de violences et crise institutionnelle », Le Rubicon, vol. 6, 17 juin 2026 [https://lerubicon.org/le-guatemala-en-etat-de-siege-entre-continuum-de-violences-et-crise-institutionnelle/].