Énergie, connexion et autonomie : mieux utiliser les drones et les robots pour survivre sur le champ de bataille d’aujourd’hui

Le Rubicon en code morse
Mar 04

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La robotique promet de nombreuses possibilités pour le domaine militaire. Néanmoins, avec une endurance de quelques dizaines de minutes à quelques heures, une portée de quelques mètres à quelques kilomètres et des niveaux d’automatisation ne permettant aucune forme d’intelligence simulée, son emploi, bien que médiatisé, reste cantonné pour l’instant à l’observation, la logistique et la guérilla. Des considérations techniques, juridiques, éthiques et matérielles limitent sa prépondérance, malgré un usage qui croît sur le terrain. Dans le domaine technique, la question de l’interface homme-machine plombe l’avantage de la masse. Un système robotique (drone ou robot) requiert aujourd’hui trois ou quatre personnes (un opérateur, ou deux si le système est armé ; une personne assurant l’observation aérienne pour confirmer ce qui se passe ; un spécialiste des charges, munitions et systèmes pour assurer le soutien technique ; un personne dédiée et la protection aérienne rapprochée si nécessaire). Concernant l’avantage tactique, il est grevé d’une nouvelle trinité aujourd’hui non maîtrisée, qui permettrait pourtant de libérer le plein potentiel de la robotique si elle l’était : l’endurance énergétique, la connectivité et le lien entre autonomie décisionnelle et niveau d’automatisation.

On estime que l’Ukraine perd entre 5 000 et 10 000 drones par mois, principalement en raison de la guerre électronique qui brouille les GPS et perturbe les liaisons de contrôle. Dans de telles conditions, le spectre électromagnétique est devenu aussi décisif que la puissance de feu. Sur un champ de bataille où tous les acteurs ciblent l’énergie, les communications et l’information, un drone ou un robot n’est efficace que dans la mesure où l’écosystème qui le soutient l’est également. La dialectique de l’épée et du bouclier s’applique à tous les conflits ; c’est pourquoi des contre-mesures émergent rapidement pour répondre aux problématiques. Par exemple, la fibre optique, la navigation par odométrie visuelle (navigation par comparaison d’images sur la base des caméras du système) ou d’autres technologies se développent pour contourner le problème du brouillage.

La véritable supériorité dans la guerre robotique dépend moins des systèmes inhabités eux-mêmes que du contexte dans lequel ils sont utilisés, car la connectivité n’est pas le seul critère de performance. Si une partie entière du sujet appartient à l’étude DOTMLPF (DORESE en français, pour doctrine, organisation, ressources humaines, équipement, soutien des forces et entraînement), il sera ici question de la résilience à modeler dans la « kill zone », ce no man’s land 2.0 où nous ne trouvons plus que des volumes résiduels de soldats dans une profondeur de 50 km de part et d’autre d’une ligne de contact qui se brouille de plus en plus dans une logique de front pionnier. Artillerie, munitions rôdeuses, drones et robots sont les premiers acteurs de cette zone, téléopérés par les soldats. Si l’on se place du côté du non-humain, ce ne sont pas les machines qui gagnent les batailles ; elles demeurent des outils, mais les environnements conditionnés par l’homme leur permettent d’effectuer leurs missions. Il s’agit donc d’assurer l’endurance de la machine pour qu’elle opère et dure, la domination du spectre électromagnétique pour conserver sa liberté d’action, ses capacités et sa mise en connexion avec le reste des unités, mais également sa capacité de « pouvoir » en lui conférant le juste niveau d’automatisation algorithmique pour la rendre utile dans une logique de performance optimisée.

Ainsi, comment assurer la supériorité robotique à l’échelle tactique ? Il faut changer de modèle industriel et de lentille pour abandonner le plateformisme. Pour comprendre les mutations en cours, cette étude analyse la rupture entre l’héritage industriel lourd et les impératifs de la haute intensité technologique. Après avoir tiré les leçons de l’attrition et de la fragmentation observées en Ukraine, nous introduirons les nouveaux modèles de production décentralisés et les doctrines de mixité homme-machine. La réflexion aboutira à une stratégie de modelage de l’environnement opérationnel articulée autour de la maîtrise de l’énergie, du spectre électromagnétique et de l’autonomie distribuée.

Le poids de l’héritage industriel de défense face aux imperfections du modèle dual-use

Depuis la guerre froide, les armées occidentales se sont focalisées sur les plateformes (chars, avions à réaction, navires de guerre) comme unités de puissance. Cela a conduit à des cycles d’acquisition favorisant des systèmes sophistiqués et complexes, avec des délais de développement longs et des architectures fermées, le F-35 représentant 20 ans de travail. Plus récemment, la chimère MGCS (Main Ground Combat System), lancée en 2012, devait être mise en service vers 2040-2045… L’hypothèse implicite de tous ces gros projets était que davantage de sophistication équivalait à une supériorité accrue et qu’il fallait utiliser ce matériel pendant des décennies.

Les conflits récents et certains chercheurs semblent démontrer le contraire. En Ukraine, de petits drones à 500 dollars traquent régulièrement des pièces d’artillerie ou des blindés valant des millions, ce qui institutionnalise une forme de guerre prototypique. Concept américain de la fin des années 1990, il proposait de réviser la doctrine de guerre traditionnellement fondée sur la production massive d’armes, jugée obsolète à l’ère de l’information, en faveur d’une approche plus agile : développer et déployer rapidement des prototypes technologiques, avant d’engager des processus lourds d’acquisition ou de production de masse.

En 2022, le concept pivote légèrement vers un esprit plus européen et incarne davantage une « experimental way of warfare » axée sur l’essai-erreur, l’adaptation rapide et l’optimisation continue directement sur le champ de bataille.  Ce qui tend à être pris en compte – les volumes, les taux de disponibilité, les résultats des tests – est naturellement comptabilisé, mais ces indicateurs ne reflètent qu’une partie de ce qui détermine le véritable succès opérationnel : le jugement humain, la capacité d’adaptation et la discipline au niveau des unités restent déterminants. Dans le même temps, des qualités techniques associées à une maîtrise de la granularité logicielle et de ses enjeux, par les utilisateurs et les chefs au plus haut niveau, sont tout aussi essentielles. Tant qu’elles ne bénéficieront pas de la même attention systématique que les comptages traditionnels des plateformes, les financements continueront à privilégier le matériel plutôt que les performances intégrées fondées sur les logiciels, qui déterminent en fin de compte la capacité de survie et l’efficacité du système dans son intégralité.

Tout le monde peut désormais « déconnecter » l’environnement opérationnel par du brouillage, du piratage informatique et du ciblage logistique (dépôt de carburant, stations de production). Une fois qu’une unité est sourde, aveugle et affamée, coupée électroniquement et à court d’énergie, même le meilleur blindage ou le drone le plus rapide devient secondaire. En Ukraine, par exemple, la précision des obus d’artillerie de précision occidentaux Excalibur a chuté de 70 % à seulement 6 % de tirs atteignant leur cible à la mi-2023 en raison du brouillage russe.

L’industrie des drones est dynamique, avec de nombreux acteurs de tous les pays, mais ces derniers sont engagés dans une lutte difficile pour capter des parts de marché, dans une nette domination sur le segment civil de la marque Da Jiang Innovation (DJI). Les drones quadricoptères prêts à l’emploi et militarisés par les soldats ont envahi le champ de bataille parce qu’ils sont bon marché et disponibles, et parce qu’ils ont initialement donné à l’Ukraine – qui s’équipait dans l’urgence – une capacité de frappe rapide et une capacité de reconnaissance. Les premiers succès remportés avec les drones achetés sur étagères ont créé une illusion dangereuse selon laquelle ils pouvaient simplement être transposés dans une guerre de haute intensité et intégrés à l’ensemble de l’écosystème militaire. L’expérience de l’Ukraine montre également les inconvénients de la dispersion industrielle dans une guerre technologique improvisée et en rattrapage capacitaire. Au fil du temps, la prolifération s’est transformée en fragmentation : des dizaines de modèles avec des batteries incompatibles, des logiciels différents, des pièces et des contrôleurs non interchangeables, une documentation et une formation incohérentes et une maintenance chaotique.

Les entreprises de technologie de défense, conscientes des récentes leçons, se tournent désormais vers des écosystèmes plutôt que vers des plateformes en silo. Elles parlent de fournir des « kill web » complets, qui feraient agir des familles de systèmes en réseau plutôt que des avions ou des véhicules « miracles » unitaires. Par exemple, des entreprises telles qu’Anduril Industries ont adopté un modèle d’itération constante et de conception axée sur les logiciels (en particulier Lattice), afin de mettre en service des drones et des contre-mesures pouvant être rapidement mis à jour (un peu comme les applications ou le matériel informatique), plutôt que figés dans leurs spécifications pendant des décennies. Nous pouvons observer de nouvelles méthodologies de production, qui s’inscrivent dans le concept émergent du ratio survivable-attritable-consumable. Cette doctrine britannique, également appelée « 20-40-40 », prévoit que seulement 20 % de la puissance de combat repose sur des plateformes lourdes habitées, tandis que 40 % provient de munitions consommables (drones, petits robots, munitions rôdeuses) et 40 % de systèmes robotiques réutilisables.

Entre l’hyper-usine d’Anduril dans l’Ohio (qui vise la massification centralisée mais rapide et hypertechnologique), l’approche de résilience distribuée à plus petite empreinte de Helsing avec ses usines résilientes ou micro factories, l’approche modulaire « moonshot » d’entreprises (qui consiste à créer un écosystème adaptable, pensé pour absorber l’innovation en continu comme ce que fait Rheinmetall et d’autres en Ukraine), ou enfin la proto-industrie en Ukraine (qui crée dans des garages et des ateliers près de la ligne de front), les acteurs se positionnent sur de nouveaux modèles et des changements profonds de capacités opérationnelles.

Preuves issues de la guerre des drones : s’adapter ou mourir

Comme l’a observé un opérateur de drone FPV en Ukraine, les vidéos impressionnantes de drones en action sur les réseaux sociaux sont fortement médiatisées. Pour autant, au cours de ses 6 mois de service, cet opérateur indique que seules 43 % des sorties d’attaque de son équipe ont réellement atteint la cible visée et ont explosé correctement. Si l’on inclut les missions avortées en raison d’interférences ou d’autres problèmes, le taux de réussite tombe à 20-30 %. Une autre analyse des vidéos publiques des frappes a révélé qu’environ 20 à 25 % des attaques de drones ont réussi à détruire des véhicules blindés. En bref, dans un environnement contesté, même les drones bon marché sont confrontés à une forte usure et à des rendements décroissants lorsque l’ennemi s’adapte. Les récents essais américains en Alaska montrent également cette difficulté. Les qualités du télépilote ne sont pas prises en compte ici : bien qu’elles constituent également un axe majeur des facteurs de réussite de la mission, elles ne sont pas encore mesurables autrement que par l’empirisme.

Les données sur l’efficacité des frappes renforcent, encore une fois, l’idée que le champ de bataille contextuel prime sur les capacités brutes. Ce brouillard de guerre à l’ère des drones, où un environnement surchargé est source de confusion et d’attrition, montre que le simple fait d’ajouter davantage de drones entraîne une baisse des rendements, à moins que l’environnement de soutien (outils d’identification ami/ennemi ou IFF, procédures de déconfliction pour gérer la priorisation et la coordination des moyens 3D, communications résistantes aux interférences) ne soit pris en compte en parallèle. Le point commun est que la partie qui orchestre le mieux son spectre, son énergie et ses flux d’informations prend le dessus, du moins jusqu’à ce que l’adversaire rattrape son retard. Comme l’a résumé un commandant ukrainien, les machines ne combattent pas seules : « Si nous détruisons les drones ennemis, nous les rendons aveugles. » À l’inverse, si vos drones ne peuvent pas se connecter ou s’alimenter, c’est vous qui êtes aveugle.

Prenons un exemple concret : un véhicule terrestre sans pilote (UGV) d’une valeur de 20 000 dollars est envoyé pour évacuer un soldat blessé. Sur le papier, il sauve des vies en soulageant le groupe de combat. Mais dans la pratique, si sa liaison à distance tombe en panne à 1 km du point de départ à cause d’interférences, si sa batterie se décharge au bout de 2 h ou s’il est la proie d’un quadricoptère armé d’une grenade parce qu’il n’est pas équipé d’un capteur de surveillance ou d’un moyen d’autodéfense, alors ce robot n’aura eu aucun effet. Il peut réussir une fois, mais sans un environnement favorable (communications sécurisées, stations de recharge, couverture aérienne), il ne peut pas remplir sa mission de manière fiable à plusieurs reprises. Lors de la récente opération Gver en Ukraine, six robots ont été perdus au cours de sept tentatives d’extraction d’un soldat blessé. Le changement urgent pour les militaires n’est donc pas d’abandonner les drones ou la robotique, mais d’abandonner le plateformisme : la conviction que seul un meilleur matériel ou un meilleur capteur permet de remporter la victoire. Nous devons nous recentrer sur une approche « mission d’abord », en nous demandant quelle combinaison de technologies et d’infrastructures de soutien permet le mieux d’accomplir la mission dans des conditions réalistes. Cela signifie qu’il faut réorienter les efforts (et le budget) de la simple acquisition de nouveaux matériels vers la conception d’un environnement dans lequel tous ces systèmes pourront fonctionner.

Se recentrer sur l’écosystème opérationnel via les trois « E » : électrification, électromagnétisation, edgification

L’objectif est d’examiner de près la résilience depuis la zone de combat, plutôt que depuis l’arrière (production, chaîne d’approvisionnement et capacités de reconstitution), les deux étant évidemment complémentaires. La compréhension des trois variables qui vont suivre est une nécessité pour la robotique. La prise en compte des enjeux propres à chaque dimension ouvrira la voie à des recommandations adaptées.

Électrification : l’énergie comme élément vital

Sur les théâtres d’opérations où les cycles décisionnels dépassent l’approche purement mécanique, l’énergie devient la priorité dans la manœuvre logistique. Sans électricité, il n’y a pas de capteurs, pas de communications, pas de mouvements, pas d’ordinateurs ; votre armée de plus en plus connectée est clouée au sol. L’électrification consiste à traiter les manœuvres comme la gestion des flux d’énergie distribués. Cela inclut les micro-réseaux tactiques et les réseaux électriques intelligents qui permettent aux unités de produire et de partager de l’électricité discrètement sur le terrain. L’armée américaine, par exemple, développe actuellement une norme de micro-réseau tactique (TMS) afin que les générateurs, les batteries et les véhicules puissent être branchés et utilisés dans un réseau avancé. Cela réduit le « chaos des formats » en matière d’alimentation électrique et prolonge l’autonomie. Hiérarchiser l’utilisation de l’énergie et mettre en place des systèmes intelligents de gestion de l’énergie serait nécessaire.

L’électrification consiste également à contrôler les signatures. Pour une meilleure interopérabilité, la majorité des équipements devraient être compatibles avec quelques modules de batterie universels ou avec des prises standardisées. L’électrification d’hexagones de puissance est un impératif ; aujourd’hui, un robot a une endurance énergétique entre 2 et 4 h en moyenne. La manœuvre n’est pas possible. L’hydrogène, à travers la pile à combustible ou en tant que moyen nominal, est une piste prometteuse pour raisonner en haute intensité malgré une refonte complète des chaînes d’approvisionnement, des évolutions normatives et la prise en compte de nouveaux défis techniques.

Électromagnétisation : manœuvre spectrale et survie

La guerre russo-ukrainienne est un exemple frappant de l’institutionnalisation de la guerre électronique au cours de toute opération, ce qui n’était pas le cas dans des conflits asymétriques. Les unités au niveau tactique doivent être formées à « envoyer des bursts plutôt que des flux », c’est-à-dire envoyer rapidement un paquet ou une rafale de données, puis à rester silencieuses sur les ondes. Au-delà de la discipline, les forces ont besoin d’agilité spectrale. Les radios logicielles modernes (radio définie par logiciel, SDR) et les réseaux maillés peuvent changer de canal ou modifier les schémas de modulation en quelques microsecondes.

Nous devons également trouver des solutions pérennes en matière d’interopérabilité. Lorsqu’un réseau tombe en panne, les unités disparates doivent disposer de protocoles minimaux pour maintenir la coordination. Par exemple, si la liaison de données principale d’une brigade est brouillée, ses drones, ses capteurs au sol et ses unités de tir peuvent revenir à un mode simplifié, dans lequel ils partagent les points cibles via un canal alternatif (par exemple, un Wi-Fi local, un signal lumineux de type Li-Fi ou un signal acoustique) que tout système peut comprendre. Les forces de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) travaillent sur ces normes communes minimales afin que les systèmes sans pilote de différents services (ou pays) puissent transmettre des données situationnelles de base sans passer par une passerelle centralisée. L’Union européenne (UE) fait de même avec le projet INTERACT. Il convient de noter que la Chine a pris très au sérieux la guerre des fréquences, dans le but de « paralyser et détourner » les réseaux et les capteurs adverses avant même que les tirs ne commencent. Drones et robots sont fortement amoindris dans leur portée en raison de cet aspect. Les envoyer à 1 km ou à 10 km, avec d’importantes carences technologiques et techniques, ne suffit pas à mener une guerre hyperlétale. Il ne s’agit pas non plus de rechercher la portée comme finalité ; elle doit être pensée en fonction de notre modélisation de l’environnement opérationnel répondant à la mission et aux compartiments de terrain affiliés. Envoyer un drone emportant une charge de 2 kg à plus de 50 km n’a que peu d’intérêt tactique.

Edgification et pouvoir intégré

Enfin, si l’énergie et la disponibilité du spectre sont souvent limitées, nous devons permettre à nos machines de gérer davantage de tâches par elles-mêmes et de fonctionner intelligemment lorsqu’elles sont coupées du contrôle humain. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille imaginer des agents libres à la Terminator, mais plutôt pousser la prise de décision à la limite tactique grâce à l’automatisation et à l’algorithme, selon des règles définies par l’homme et guidées par l’intention du commandant. Cela exige des chefs militaires qu’ils codifient leur intention au moyen d’algorithmes : pour cela, il faut définir à l’avance les seuils d’engagement, les priorités et les comportements de repli. En substance, les commandants doivent fournir un manuel à la machine. Il s’agit là d’une innovation tant doctrinale que technique. La partie qui maîtrisera cette « autonomie » distribuée opérera à l’intérieur de la « boucle OODA » (processus de décision plus ou moins conscient qui consiste à observer, orienter, décider et agir) de l’ennemi.

Surtout, l’automatisation de pointe est une protection contre les perturbations du réseau et donne de la profondeur à la notion de « pouvoir » conférée à ces nouvelles armes. Si votre essaim peut s’auto-organiser, l’ennemi ne peut pas faire s’effondrer la kill chain en brouillant simplement un maillon, car il n’y a pas de maillon unique ; c’est un réseau avec des nœuds de décision locaux (kill web).

Appel à l’action

L’intuition selon laquelle « plus de robots = plus de puissance » est trompeuse. Comme le montre la guerre en Ukraine, les machines seules ne gagnent pas les batailles ; elles sont prises dans une logique de guérilla d’un côté et d’appui à l’offensive de l’autre. Nous devons considérer les drones et les robots comme une fonction de la force, révélant la qualité de notre écosystème.

Pour chaque euro dépensé dans une plateforme, un euro équivalent devrait peut-être être investi dans le « tissu conjonctif » qui la rend possible (communications résilientes, alimentation électrique, mises à jour logicielles, tests d’intégration avec d’autres systèmes). Nous devons financer la capacité à survivre, connectés ou déconnectés. Concrètement, cela signifie établir et appliquer de nouvelles normes : par exemple, des connecteurs d’alimentation et des interfaces de liaison de données communs à tous, avec assez de profils et paramètres pour ne pas faciliter la tâche au camp d’en face sur les contremesures, un « langage » partagé pour le contrôle et l’identification de base des drones, des alarmes d’avertissement standard pour le brouillage ou la batterie faible que tout soldat peut reconnaître, des procédures de maintenance unifiées. L’OTAN s’oriente déjà dans cette direction avec des normes pour les systèmes aériens sans pilote et les systèmes anti-drones, mais il reste encore beaucoup à faire pour éviter la fragmentation observée dans la vague technologique volontaire en Ukraine où l’on combat presque différemment d’un oblast à l’autre. L’unité qui transporte cinq références, dix chargeurs et trois logiciels de gestion perd sa journée. Dans une guerre d’attrition, la première finit par voir quand la seconde finit par attendre.

Nous devons également développer des indicateurs pertinents et les rendre visibles. Mesurer le nombre moyen de minutes pendant lesquelles les drones d’une unité peuvent fonctionner sous un brouillage intense avant de perdre leur connexion, les missions accomplies en mode entièrement hors ligne (déconnecté), ou encore l’énergie consommée par heure de surveillance assurée par les drones offre des statistiques qui renseignent sur la résilience et l’efficacité au combat possibles. Il faut les connaître et les maîtriser.

La nouvelle doctrine du ministère américain de la Défense met l’accent sur les mises à jour logicielles agiles et sur des mesures telles que la fréquence de déploiement, reconnaissant que les « indicateurs traditionnels, liés à des processus obsolètes centrés sur le matériel, ne sont plus pertinents ». L’industrie de la défense devra adapter ses modèles commerciaux en conséquence, en vendant des « systèmes de systèmes » et des services gérés par les armées, et non plus seulement des produits. Les architectures ouvertes et la modularité seront essentielles, afin que les mises à niveau d’un composant puissent être facilement déployées sur de nombreuses plateformes, plutôt que d’attendre 5 ans pour le prochain grand programme officiel. Cette plasticité protocolaire est aujourd’hui obligatoire pour créer non pas un « zoo robotique » mais un « machinotope ».

Certes, intégrer davantage les unités opérationnelles au développement technologique est crucial, mais elles doivent aussi mieux s’approprier les outils. Il faut mettre les codeurs et les ingénieurs aux côtés des soldats lors des exercices ou de hackathons – qui se développent de plus en plus –, disposer de boucles de rétroaction rapides, laisser les utilisateurs finaux modifier et pirater les systèmes pour les adapter à leurs besoins, puis formaliser les piratages réussis, multiplier les exercices et missions en conditions réelles avec des plateformes (comme avec l’initiative française Pendragon, par exemple).

L’armée ukrainienne, par nécessité, a adopté cette approche. Les retours d’expérience du front entraînent chaque semaine des changements rapides au niveau du micrologiciel et des tactiques des drones, la durée de vie d’un matériel déployé en Ukraine étant de 4 semaines en moyenne avant de subir une contre-mesure. Les armées occidentales peuvent le faire en temps de paix grâce à des « ateliers d’innovation pour soldats » ou en faisant appel à des réservistes issus des industries technologiques, mais il faut de toute façon « s’approprier et intégrer ».

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La guerre en Ukraine ne devrait pas être l’unique déclencheur des consciences occidentales en ce qui concerne l’évolution du caractère de la guerre. Les théoriciens militaires chinois décrivent la guerre comme l’articulation de trois éléments : la matière, l’énergie et l’information. Ils affirment que l’ère « intelligente » émergente marque un retour à l’importance accordée à la matière (le physique), désormais imprégnée d’information. Selon eux, les guerres futures seront gagnées en orchestrant les flux de matière (armes, plateformes), d’énergie (puissance de feu, mobilité) et d’information (détection, communication) dans un processus dynamique optimisé par ordinateur. Ils prévoient des plateformes « évolutives », des systèmes capables de s’adapter automatiquement, d’être rapidement mis à niveau et même d’utiliser l’apprentissage fondé sur l’intelligence artificielle en temps réel.

Ce n’est pas un hasard si le concept américain de « guerre mosaïque » et la doctrine chinoise mettent tous deux l’accent sur des réseaux de composants plus petits et distribués qui fonctionnent ensemble. L’ère d’une super-arme unique, Deus ex machina, décidant des batailles, est révolue, si tant est qu’elle ait existé. La tâche consiste désormais à retirer le Deus de la machina. Reprenons cette place. La machine n’est pas notre égale ; elle est notre œuvre. À nous de rester pleinement les auteurs de ses choix, tout en espérant que le Deus ne se déplace pas, à terme, dans l’environnement opérationnel lui-même pour le « débrancher » définitivement, via des technologies interdites et dignes de la science-fiction, comme la géo-ingénierie militarisée, déjà utilisée à plusieurs reprises en contexte militaire. Dans cette perspective, l’opération américaine « Popeye » élaborée en 1966 est emblématique. Menée entre 1967 et 1972 au Vietnam, elle visait à ensemencer les nuages d’iodure d’argent pour prolonger la mousson et paralyser la logistique ennemie sur la piste Hô Chi Minh. Cette opération avait provoqué l’interdiction internationale de manipuler le climat à des fins hostiles (par la Convention sur l’interdiction d’utiliser des techniques de modification de l’environnement à des fins militaires ou toutes autres fins hostiles, signée en 1976).

La supériorité robotique redistribue les marqueurs de la puissance. Le modèle connu jusqu’alors devient de moins en moins crédible et de plus en plus difficile à justifier. Ce qui compte dans un affrontement symétrique, ce sont la performance et la résilience de l’écosystème dans son intégralité. Pour s’adapter à la haute intensité et répondre à l’hyperlétalité, les armées et toute la base industrielle doivent maîtriser et façonner, dans l’environnement opérationnel, le triptyque : énergie, spectre et autonomie. Ce basculement exige des adaptations, mais c’est aujourd’hui cette nouvelle trinité qui dicte sa loi sur le champ de bataille.


Crédits photo : Pavel_Korr

Auteurs en code morse

Dylan Rieutord

Ancien officier de l’armée de terre, Dylan Rieutord est spécialiste en robotique militaire. Diplômé en relations internationales, il est consultant et chercheur indépendant en stratégie et défense. Son prochain ouvrage, Tactique robotique, est à paraître en 2026 aux éditions Pierre de Taillac.

Comment citer cette publication

Dylan Rieutord, « Énergie, connexion et autonomie : mieux utiliser les drones et les robots pour survivre sur le champ de bataille d’aujourd’hui », Le Rubicon, vol. 6, 4 mars 2026 [https://lerubicon.org/energie-connexion-et-autonomie-mieux-utiliser-les-drones-et-les-robots-pour-survivre-sur-le-champ-de-bataille-daujourdhui/].