En Amérique du Sud, les récentes actions antidrogue des États-Unis relèvent de la mise en scène

Le Rubicon en code morse
Déc 19

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Ce texte est une traduction de l’article « Strategy or Spectacle in South America? », publié le 27 octobre 2025 sur War on the Rocks.


Traduction en code morse

À travers la brume verdâtre de la caméra d’un drone, une embarcation en fibre de verre glisse sur l’eau noire avant d’exploser en flammes.

L’administration Trump présente la récente série de frappes aériennes contre ceux qu’elle appelle des « narcoterroristes » comme autant de victoires dans une nouvelle « guerre contre la drogue ». Pourtant, qualifier ces actions de « guerre » a toujours été un abus de langage : une demande constante aux États-Unis garantit une offre constante, et les criminels trouvent des moyens de s’adapter aux méthodes de lutte contre le trafic. Dans les faits, ces frappes ne contribuent guère à réduire le flux de cocaïne ou de fentanyl vers les États-Unis.

Des leçons du passé ignorées

S’en prendre aux vedettes rapides des trafiquants ne constitue pas une stratégie, mais une mise en scène chargée de significations multiples. Ces frappes visent à intimider le président vénézuélien Nicolás Maduro tout en affichant la force et la détermination des États-Unis à l’égard de la Chine et de la Russie.

Ces attaques rappellent une période qu’on pensait révolue, où l’élargissement progressif de missions d’abord limitées s’était mué en des campagnes interminables, dépourvues d’objectifs politiques atteignables. De l’Afghanistan à l’Afrique, et dans bien d’autres régions encore, les ambitions ont fini par dépasser les moyens disponibles, sans jamais mener à des solutions durables. Le nombre de victimes et la neutralisation de dirigeants ennemis ont été valorisés comme des indicateurs de progrès, alors même que les réseaux se reconstituaient plus vite qu’ils ne pouvaient être démantelés.

L’erreur fondamentale de la « guerre mondiale contre le terrorisme » a été de confondre perturbation à court terme et stratégie à long terme. En Afghanistan, une opération antiterroriste ciblée contre Al-Qaïda s’est transformée en un projet de reconstruction étatique d’ampleur. En Irak, la quête vaine d’armes de destruction massive inexistantes a cédé la place à une campagne de contre-insurrection suivie d’une stabilisation précaire. En Libye, une zone d’exclusion aérienne conçue pour protéger des civils a abouti à un changement de régime. En Afrique, les opérations décentralisées menées « par, avec et au travers » se sont multipliées sans critères clairs de réussite. Cibler les chefs terroristes produit rarement des résultats décisifs : insurgés et trafiquants forment davantage des organisations adaptables que des hiérarchies.

La campagne actuelle contre les petites embarcations soupçonnées de transporter de la drogue semble s’inscrire dans un effort régional plus large. L’Argentine bénéficie d’un programme de financement soutenu par les États-Unis – d’un montant de 40 milliards de dollars –, destiné à stabiliser un gouvernement réformiste et allié, incluant un accord d’échange de devises de 20 milliards de dollars et un dispositif de 20 milliards de dollars à destination du secteur privé. Parallèlement, le Venezuela est confronté à une pression croissante, allant des frappes contre des vedettes aux survols de bombardiers. L’administration Trump semble ainsi déterminée à soutenir ses alliés tout en intensifiant la pression sur ses adversaires. Dans ce contexte, la lutte contre le trafic de drogue n’est qu’un prétexte. Les véritables instruments sont la coercition en zone grise – l’usage de la force militaire en deçà du seuil de la guerre ouverte – et la guerre narrative, où la perception et les récits comptent autant que les opérations elles-mêmes.

Cette posture sur deux fronts s’inscrit dans le contexte de la rivalité entre grandes puissances. La Chine a massivement investi en Argentine – dans les infrastructures, l’exploitation minière et l’énergie – ainsi qu’au Venezuela, où une entreprise chinoise a récemment déployé une installation pétrolière flottante d’1 milliard de dollars dans le cadre d’un accord de partage de production sur 20 ans. La Russie, pour sa part, a vendu à Maduro pour près de 10 milliards de dollars d’armement, dont des missiles sol-air avancés et des avions de combat, tandis que l’Iran a renforcé sa présence grâce à une coopération militaire plus poussée et à des exercices conjoints menés sur le sol vénézuélien. En soutenant Buenos Aires tout en resserrant l’étau autour de Caracas, Washington entend signaler que cette partie de l’hémisphère demeure sous son influence. Cependant, la manière dont cette politique est menée risque de reproduire les erreurs du passé.

Une « guerre » fondée sur des erreurs de diagnostic

Contrairement à une idée largement répandue, le Venezuela n’est pas un grand producteur de cocaïne. Cette distinction revient à la Colombie, au Pérou et à la Bolivie, comme le confirment les enquêtes de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) sur la culture de la coca. Le Venezuela fonctionne plutôt comme un corridor de transit : sa géographie, ses frontières poreuses, ses côtes perméables et la corruption de certains responsables créent des conditions dont les trafiquants tirent parti. Les petites embarcations rapides ne constituent qu’un maillon d’un réseau plus vaste, qui comprend également des semi-submersibles, des navires porte-conteneurs et des avions légers. Les vedettes n’ont pas l’autonomie nécessaire pour atteindre les États-Unis ; elles servent généralement à transporter la marchandise vers des îles voisines ou des points de rendez-vous avec des navires plus grands. Les détruire ne paralyse pas le trafic – à peine cela le gêne-t-il.

La situation est encore plus floue en ce qui concerne le fentanyl. Contrairement à la cocaïne, qui est volumineuse, le fentanyl est puissant en microquantités et peut être dissimulé aisément dans des colis, du fret aérien ou des conteneurs maritimes. Une grande partie provient de laboratoires modulaires utilisant des précurseurs chimiques chinois et transite par le Mexique avant d’entrer aux États-Unis, comme le montre le rapport sur la circulation du fentanyl (Fentanyl Flow Report) de l’Agence étatsunienne de lutte contre la drogue (DEA). Prétendre que le fentanyl circule par vedettes rapides est donc invraisemblable.

Même si l’administration Trump considère que les attaques de vedettes s’inscrivent dans des opérations de routine et même si le Congrès ne montre aucune volonté d’intervenir, le précédent ainsi créé est lourd de conséquences. Une campagne qui transforme l’interdiction du trafic criminel en un conflit armé contre des « narcoterroristes » (mené à l’aide d’une force létale dans ou à proximité des eaux internationales) risque de banaliser l’usage de mesures antidrogue militarisées et de pressions clandestines exercées sur tel ou tel régime, jusqu’à en faire des outils ordinaires de politique étrangère utilisables en temps de paix.

Cela rappelle une erreur bien étudiée, commise au cours de la « guerre mondiale contre le terrorisme » : considérer les frappes tactiques comme une fin en soi, les laissant se transformer en un substitut normalisé à une véritable stratégie. Comme récemment souligné sur War on the Rocks, les frappes pourraient s’étendre au territoire vénézuélien, avec le risque prévisible d’une réponse militaire. D’autres pays pourraient imiter la pratique étatsunienne pour justifier l’usage extraterritorial de la force contre leurs propres ennemis « criminels », et leurs rivaux pourraient s’en inspirer pour reproduire ces actions en mer, et les justifier en retour. Au sein de l’administration, le nombre de « navires détruits » risque de devenir un indicateur de succès séduisant, tout comme l’était autrefois le nombre de victimes, reléguant au second plan des efforts plus difficiles mais plus efficaces : le suivi des flux financiers, le contrôle des précurseurs, l’inspection des conteneurs et les poursuites judiciaires. En ce sens, les frappes contre les navires de trafiquants relèvent moins d’une stratégie sérieuse que d’une mise en scène politique, destinée à afficher une action décisive sur la scène intérieure plutôt qu’à résoudre le problème à l’étranger.

De la lutte contre le narcotrafic aux pressions pour un changement de régime : le risque d’escalade renforce le danger

Le New York Times a rapporté que l’administration Trump avait secrètement autorisé une action clandestine au Venezuela, visant potentiellement directement le gouvernement de Nicolás Maduro. Publiquement, ces frappes sont présentées comme une lutte contre le trafic de drogue, tout en s’inscrivant implicitement dans une campagne de pression sur le régime. Cette dualité montre à quel point la gestion du récit et des perceptions compte autant que la lutte contre le trafic elle-même. Mais elle accentue également les risques de créer un précédent pour d’autres pays. Les actions clandestines peuvent être autorisées par le droit étatsunien, à condition que le Congrès en soit informé ; cependant, sur le plan international, des opérations visant à renverser un régime sans l’aval du Conseil de sécurité des Nations unies ou sans motif crédible de légitime défense constituent une intervention illégale.

L’escalade ne se limite pas à la mer. Le 15 octobre, trois bombardiers B-52 ont volé à moins de 240 km (150 miles) des côtes vénézuéliennes, décrivant des cercles dans les Caraïbes avant de retourner à leur base. Selon le U.S. Global Strike Command, ces vols étaient de routine, mais leur timing, combiné au déploiement de 8 navires de guerre, d’1 sous-marin à propulsion nucléaire et de 10 000 militaires étatsuniens dans la région, met en évidence la double logique de la campagne. Alors que l’autorité d’action clandestine de la CIA est déjà activée, le déploiement de bombardiers à capacité nucléaire sur le théâtre d’opérations brouille la frontière entre les opérations contre le narcotrafic et le signal envoyé en faveur d’un changement de régime, reproduisant ainsi l’erreur commise au cours de la guerre mondiale contre le terrorisme, où des missions limitées se sont transformées en projets politiques intenables.

Les rapports de l’armée étatsunienne et de la presse confirment que la campagne ne peut désormais plus être niée. Selon Reuters, le commandant des forces étatsuniennes pour l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale a annoncé sa retraite au moment du déclenchement des frappes, tandis que les États-Unis déployaient des navires de guerre, un sous-marin et des milliers de soldats au large des côtes du Venezuela. Les informations publiées indiquent clairement que l’opération ne se limite pas à la lutte contre le narcotrafic. Les frappes contre les navires transportant de la drogue peuvent être présentées à la fois comme faisant partie d’une politique de prohibition, mais aussi comme un moyen coercitif de pression sur Maduro et comme un signal de détermination envoyé à des rivaux tels que la Chine et la Russie. La reconnaissance publique des vols de bombardiers et des mouvements majeurs de forces confirme que l’administration Trump poursuit délibérément plusieurs objectifs simultanés : lutter contre le trafic de drogue, projeter la puissance étatsunienne et intensifier la pression sur le président vénézuélien.

Les relations se détériorent désormais même avec des partenaires de longue date des États-Unis, non pas nécessairement en raison des pressions exercées sur Caracas, mais parce que l’administration étatsunienne a critiqué le gouvernement colombien. Le 19 octobre, Donald Trump a qualifié le président Gustavo Petro de « chef de file du trafic de drogue » et a annoncé la suspension de l’aide étatsunienne ainsi que l’instauration de nouveaux droits de douane sur les exportations colombiennes. Bogotá, autrefois le partenaire le plus fiable de Washington dans la lutte contre le trafic de drogue, a réagi avec indignation. Des responsables colombiens ont condamné les accusations étatsuniennes et rappelé qu’une frappe récente contre un navire dans les Caraïbes avait tué des civils, qualifiant cette action d’imprudente et d’illégitime. Le Financial Times a noté que les accusations de l’administration Trump plaçaient la Colombie à peine au-dessus du Venezuela, ce qui, de fait, revenait à qualifier les deux pays de régimes narcoterroristes. Au lieu de renforcer la coopération régionale, la campagne en cours risque de la démanteler.

La légitimité n’est pas une abstraction

La coopération pratique a toujours été au cœur de la lutte contre le trafic de drogue. La force opérationnelle interorganisations pour l’Amérique latine (Joint Interagency Task Force South) dépend des renseignements fournis par la Colombie, de la surveillance exercée par ses partenaires caraïbéens et de la coordination entre plusieurs marines et garde-côtes. Si les partenaires régionaux perçoivent les actions de l’administration Trump comme dépassant le cadre légal, la coopération pourrait devenir plus difficile sur le plan politique, même si le flux de renseignements se maintient. Une grande partie des opérations étatsuniennes a eu lieu en eaux internationales, où le cadre juridique demeure flou. Selon le droit étatsunien, la loi sur la lutte contre le trafic de drogue maritime (Maritime Drug Law Enforcement Act) autorise l’abordage et la saisie, mais pas la destruction, tandis qu’en vertu du droit international, traiter les trafiquants comme des cibles militaires légitimes frôle l’usage interdit de la force contre un autre État. Les questions juridiques ne dissuaderont probablement pas l’action étatsunienne, mais elles peuvent éroder la légitimité sur laquelle les partenaires régionaux s’appuient pour justifier leur coopération auprès de leur opinion publique nationale.

Chaque frappe risque de nuire à l’efficacité à long terme de la campagne dans son ensemble. Il existe cependant des leviers de pression plus efficaces : le Bureau du contrôle des avoirs étrangers (Office of Foreign Assets Control) du département du Trésor étatsunien a, à plusieurs reprises, démantelé des réseaux de blanchiment d’argent et des sociétés écrans. Comme les conteneurs et les navires-mères transportent des tonnes de drogue, et non des kilogrammes, leur interception entraîne une véritable perturbation du trafic. Les points de consolidation, tels que les entrepôts, les pistes d’atterrissage clandestines et les dépôts de carburant, constituent des goulets d’étranglement dont la perte réduit la capacité opérationnelle. Les poursuites judiciaires réussies contre les facilitateurs, combinées à des saisies d’actifs, génèrent des effets durables. Et pour le fentanyl, les leviers décisifs résident dans le contrôle des produits chimiques précurseurs, le démantèlement des laboratoires et l’inspection des colis – pas dans la destruction de vedettes en mer. Ces méthodes n’ont pas le côté spectaculaire de l’explosion de navires de trafiquants. Elles ne génèrent pas de vidéos pour les réseaux sociaux ni pour les journaux télévisés du soir. Mais elles sont souvent efficaces.

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Les enjeux dépassent donc largement les passeurs de drogue à bord de leurs vedettes rapides. Certes, les actions de l’administration Trump peuvent s’inscrire dans une vision plus large (renforcer l’Argentine en tant que pilier régional, faire pression sur le Venezuela en tant qu’adversaire et contrer les influences chinoise et russe), mais faire le show n’équivaut pas à une stratégie.

Si les méthodes de trafic s’adaptent, si les flux de drogue perdurent sans entrave et si le nombre de décès par overdose aux États-Unis reste inchangé, la démonstration de force actuelle n’aura apporté ni sécurité ni crédibilité. En revanche, en normalisant les frappes létales contre les narcoterroristes en mer, l’administration Trump crée un précédent que d’autres seront probablement amenés à exploiter tôt ou tard, érodant ainsi la légitimité même sur laquelle repose une influence durable.

C’était pourtant la leçon de la guerre mondiale contre le terrorisme : des tactiques dépourvues de stratégie conduisent à des campagnes sans fin. En Amérique du Sud, où la concurrence entre grandes puissances se déroule parallèlement à la guerre contre la drogue, les États-Unis ont besoin d’une stratégie cohérente qui aligne les ressources sur des résultats réalistes. Ce qui se déroule actuellement risque plutôt de confondre activité et progrès, dissuasion et perturbation, lutte contre le trafic de drogue et changement de régime. Ces actions sont conduites pour pouvoir dire que l’on a agi ; elles visent en outre à projeter une image de fermeté à l’intérieur des États-Unis et à faire pression sur les adversaires à l’étranger. Le danger est que le spectacle se substitue à la stratégie, enfermant les États-Unis dans des aventures coûteuses sans s’attaquer aux problèmes plus profonds, tels que la demande domestique de drogues, la gouvernance et la rivalité entre grandes puissances.

Ce n’est pas une stratégie, c’est une dérive.


Crédits photo : Tomasz Podolski

Auteurs en code morse

J. William DeMarco

J. William « BILL » DeMarco, D.Prof., est directeur de l’innovation et de l’analyse à l’Air University, où il est également professeur adjoint. Il est colonel retraité de l’armée de l’air étatsunienne où il a effectué cinq missions de commandement dans les domaines de la mobilité, du ravitaillement en vol et des opérations interarmées. Ancien boursier Hoover à Stanford et chercheur à l’université de Cambridge, il s’intéresse particulièrement à la conception opérationnelle, à l’intrapreneuriat et à l’innovation en matière de leadership au sein de systèmes militaires complexes. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas celles de l’Air University, de l’armée de l’air, du ministère de la Défense ou de toute autre partie du gouvernement étatsunien.

Comment citer cette publication

J. William DeMarco, « En Amérique du Sud, les récentes actions antidrogue des États-Unis relèvent de la mise en scène », trad., Le Rubicon, vol. 5, 19 décembre 2025 [https://lerubicon.org/en-amerique-du-sud-les-recentes-actions-antidrogue-des-etats-unis-relevent-de-la-mise-en-scene/].