« Quand le Pérou s’est-il fichu en l’air ? » («¿Cuándo se ha jodido el Perú?»). Tirée du roman Conversation à La Catedral du prix Nobel de littérature, Mario Vargas Llosa, cette phrase, qui décrit le Pérou des années 1940-1950, semble plus que jamais d’actualité. Depuis quelques années, le pays attire l’attention en raison de son instabilité politique chronique : en effet, en comptant la récente destitution de Dina Boluarte le 10 octobre 2025, puis celle de José Jeri quatre mois plus tard, sept présidents et une présidente se sont succédé depuis 2016. C’est peu dire, dès lors, que la nouvelle séquence électorale qui se tiendra le 12 avril 2026 sera scrutée attentivement.
Presque cinq ans après les célébrations du bicentenaire de l’indépendance, le 28 juillet 2021, c’est aujourd’hui l’insécurité qui est au cœur des préoccupations. Au-delà des faits d’actualité macabres, comme l’assassinat en mai 2025 de 13 travailleurs d’une entreprise minière dans la région de La Libertad, les chiffres sont inquiétants : entre 2019 et 2024, le nombre d’homicides pour 100 000 habitants est passé de 3,5 à 7,4. Si elles demeurent inférieures à ceux d’autres pays de la région, ces données reflètent la sensation préoccupante d’une déliquescence progressive de la société péruvienne.
Au-delà de la hausse quasi continue des homicides – autour de six par jour depuis début 2026 –, c’est la généralisation des extorsions qui constitue la manifestation la plus visible de cette insécurité croissante. Les chiffres officiels font état d’environ 2 000 plaintes par mois en 2025, contre quelques centaines seulement avant 2020 ; or, ils restent largement sous-estimés, les victimes craignant les représailles. Longtemps cantonnée aux régions du Nord, et notamment à la ville de Trujillo, cette pratique touche aujourd’hui la grande majorité des centres urbains du littoral. Restaurateurs, épiciers, commerçants de marché, petits entrepreneurs et artisans reçoivent des menaces de mort s’ils refusent de payer des organisations criminelles qui contrôlent des quartiers entiers. Le secteur le plus durement frappé est celui des transports publics. À Lima, les attaques armées contre des véhicules de transport ont bondi de 20 en 2024 à 105 en 2025, faisant 75 morts – le plus souvent des chauffeurs, cibles privilégiées des assaillants.
Alors qu’une part importante de la classe politique reprend aujourd’hui à son compte des discours démagogiques, qui proposent de sortir de la Cour interaméricaine des droits de l’homme pour pouvoir réinstaurer la peine de mort ou font porter la responsabilité de la spirale d’insécurité sur les migrants vénézuéliens, l’objectif de cet article est de dépasser ces cadres réducteurs et de poser des éléments de compréhension de la situation que traverse aujourd’hui le Pérou. De fait, si l’expansion régionale de groupes criminels vénézuéliens comme le Tren de Aragua touche bien le Pérou, il faut rappeler que Los Pulpos ou Los Injertos del Cono Norte, qui défraient aujourd’hui la chronique criminelle (par exemple à l’occasion de l’assassinat de Paul Flores, le chanteur du très populaire groupe de cumbia, Armonía 10), sont des organisations péruviennes, comptant par ailleurs dans leurs rangs d’anciens policiers.
De plus, comme cela est développé en fin d’article, les mesures de « fermeté » et de « main forte » se sont jusqu’à présent révélées inutiles. Elles ne touchent pas le cœur du problème que connaît aujourd’hui le pays, qui tient à une déliquescence de nombreuses institutions, au premier rang desquelles les institutions politiques, judiciaires et policières. Ces mesures inefficaces sont portées à l’agenda par la droite radicale fujimoriste, qui, en parallèle et depuis plusieurs années, promeut pourtant des lois d’amnistie visant à faire libérer d’anciens hauts gradés et responsables du régime autoritaire d’Alberto Fujimori, condamnés pour violations des droits de l’homme depuis le retour à la démocratie au début des années 2000.
La crise d’insécurité que traverse aujourd’hui le Pérou n’est en effet que la partie émergée d’une crise sociale, institutionnelle et politique que connaît le pays depuis plusieurs années. Trois dimensions, qui tiennent à des temporalités et des dynamiques distinctes, mais qui se superposent en partie, sont évoquées ici. La première est relative à la dégradation, ces dernières années, de la situation économique et sociale du pays, que la crise du COVID 19 a contribué à aggraver. La deuxième tient à un délitement des institutions et des relations entre la population et les classes dirigeantes. La crise politique qu’a impliquée la destitution de Pedro Castillo en décembre 2022 et l’arrivée au pouvoir de Dina Boluarte, sur fond de répression brutale à l’origine de plus de 60 morts, ont fortement contribué à accroître ce délitement. Enfin, la troisième dimension est plus directement liée, ces dernières années, à l’approbation par le parlement de lois qui ont contribué à affaiblir le cadre judiciaire permettant de lutter contre la grande délinquance.
Une société inégale et économiquement vulnérable
Ces dernières décennies, le Pérou a parfois été présenté comme un État exemplaire, en particulier pour ses performances économiques tirées par le super-cycle des matières premières des années 2010. Au-delà du seul aspect économique, la chute du gouvernement autoritaire d’Alberto Fujimori en 2000 et la mise en place en 2001 d’une commission Vérité et Réconciliation donnaient la sensation que la page des 20 années de « conflit armé interne » et, surtout, des discriminations historiques qui touchent les populations andines et amazoniennes, était en passe d’être tournée. L’inscription, en 2007, du Machu Picchu comme l’une des sept « nouvelles merveilles du monde » puis le boom, à l’international, de la gastronomie péruvienne contribuaient à la mise en discours d’un pays fier de ses racines et promis à un futur resplendissant. Cependant, derrière cette image quasi idyllique se cache une réalité plus complexe, sur laquelle il est nécessaire de revenir pour comprendre la situation actuelle.
Les conditions mêmes du « succès » péruvien à l’international ont en partie été construites au prix d’importantes inégalités. Le Pérou apparaît par exemple parmi les pays les plus inégaux au monde, notamment dans le « World Inequality Report ». Bien que l’on puisse émettre des critiques méthodologiques aux tentatives d’établir des classements internationaux à partir de données différemment constituées en fonction des pays, le constat d’une société fortement marquée par les inégalités et la vulnérabilité s’impose.
Javier Herrera et Angelo Cozzubo ont par exemple montré que la forte diminution de la pauvreté dans le pays, au tournant des années 2000-2010, s’est accompagnée d’une augmentation du nombre de foyers en situation de « vulnérabilité ». En d’autres termes, la forte croissance que le pays a connue entre 2004 et 2014 n’a pas abouti à la stabilisation de la situation économique et sociale d’une majorité de la population. Si les conditions de vie de millions de Péruviens et Péruviennes se sont améliorées au cours des deux dernières décennies, ceux-ci demeurent vulnérables face aux possibles retournements de conjoncture économique. Preuve en est : avant même les confinements liés à la pandémie du COVID 19, le ralentissement du rythme de croissance dû à la fin du super-cycle des matières premières et l’absence de véritables filets de sécurité sociaux se sont soldés par une augmentation de la pauvreté : en 2019, plus de 200 000 Péruviens et Péruviennes étaient passés sous le seuil de pauvreté.
De même, le Pérou a été l’un des territoires au monde les plus endeuillés par la pandémie, qui a mis en lumière la défaillance des systèmes sanitaires et sociaux, mais également les profondes inégalités qui touchent le pays en termes d’accès à la santé. À titre d’exemple, le Pérou comptait, en 2019, en moyenne 1,6 lit d’hôpital pour 1 000 habitants, contre une moyenne régionale (Amérique latine) de 1,9 (3 lits pour 1 000 habitants en moyenne mondiale). Faibles en raison d’un sous-investissement chronique dans la santé, ces moyens et infrastructures sont également très mal répartis. Une étude réalisée en 2018 par le ministère de la Santé révélait que seuls 11 % des médecins prodiguaient des soins à destination des secteurs en situation de « pauvreté extrême », alors que les secteurs les plus privilégiés disposaient d’environ 40 % du corps médical à leur disposition.
Sans entrer ici davantage dans les détails, cette situation d’inégalités et de vulnérabilités est le premier jalon pour comprendre la situation actuelle du pays. Deux dimensions peuvent ainsi être soulevées. La première tient à l’impact de la crise du coronavirus sur la société péruvienne. Dès novembre 2021, une étude réalisée par l’Institut national des statistiques et études économiques (INEI) concluait à la probable augmentation des faits de délinquance, conséquence de la dégradation des inégalités dans le pays. La seconde est le ravivement d’un sentiment généralisé d’exclusion. Ce sentiment touche les populations d’origine indigène, mais également les secteurs populaires urbains et informels, qui sont les plus vulnérables socio-économiquement parlant. S’il n’est pas récent, ce sentiment d’exclusion a contribué à miner encore plus la confiance des Péruviens et des Péruviennes dans leur classe dirigeante et participe au délitement des institutions nationales.
Délitement institutionnel et méfiance envers la classe dirigeante
En 2013, le politiste Alberto Vergara publiait son ouvrage Ciudadanos sin República, dans lequel il décrivait l’attitude des « élites » politiques et économiques péruviennes qui se sont isolées dans une défense technocratique du modèle économique libéral né dans les années 1990, mais qui ne se sont jamais préoccupées de construire des institutions plurielles et démocratiques. J’ai moi-même décrit comment les fonctionnaires du ministère de l’Économie sont parvenus à détricoter certaines réformes approuvées notamment dans le cadre de l’Acuerdo Nacional, un forum créé en 2002 dans le cadre de la transition démocratique réunissant le gouvernement, les partis politiques et la société civile. C’est, par exemple, le cas de la promesse d’augmenter les dépenses consacrées à l’éducation, ou encore de mettre en place une assurance santé universelle.
Cet enfermement technocratique, comme l’appelle Vergara, a renforcé le sentiment d’exclusion chez des secteurs croissants de la population. L’exemple le plus frappant est la multiplication, depuis le début des années 2000, de conflits sociaux de tous ordres en lien avec des projets miniers, des projets agricoles, la corruption ou des promesses non tenues des élus, faisant dire au sociologue Omar Coronel que la société péruvienne est en état de « mobilisation sociale permanente ». Contrairement à ce que pourraient laisser penser les discours triomphalistes sur les années de croissance économique, le « boom gastronomique » ou l’émergence touristique du Pérou, les rapports entre les classes dirigeantes (politiques, entrepreneuriales ou encore administratives) et la population, dans son ensemble et sa diversité, n’ont pas connu d’amélioration, loin de là. Ces dernières années, deux phénomènes ont contribué à dégrader encore un peu plus ces rapports, à miner la confiance des citoyens dans leurs institutions et à renforcer l’image de l’enfermement des élites dirigeantes.
Le premier est la multiplication de scandales de corruption, à l’échelle locale comme nationale. Les deux scandales les plus emblématiques sont le scandale Odebrecht, qui éclate dans le pays en 2016, et celui dit des « cols blancs du port » ou « audios du Conseil national de la magistrature », qui débute en 2018.
La première affaire consiste en une série de révélations de la part des dirigeants de l’entreprise brésilienne de BTP Odebrecht qui reconnaissent avoir versé des pots-de-vin à des personnalités politiques – des présidents de la République, des autorités locales et régionales, ou encore des leaders de partis politiques. L’amplitude du scandale a été telle que, à ce jour, deux anciens présidents de la République ont été condamnés à de la prison ferme. De même, Alan García, président en exercice entre 2006 et 2011, s’est suicidé pour ne pas avoir à affronter la justice tandis que Pedro Pablo Kuczynski, président en fonction au moment où éclate le scandale, a été poussé à la démission par le Congrès de la république (le parlement péruvien). Kuczynski et son opposante Keiko Fujimori, leader du parti de droite radicale Fuerza Popular et fille de l’ancien dictateur Alberto Fujimori, ont effectué plusieurs mois de détention provisoire et sont encore, à ce jour, dans l’attente d’un jugement définitif.
La seconde affaire, celle des fuites d’enregistrements audio du Conseil national de la magistrature, a mis à jour un vaste réseau de corruption et de trafic d’influence au sein du système judiciaire, ayant notamment amené à la libération de figures liées au trafic de stupéfiants ou encore accusées d’assassinats et de viols. Ces révélations ont concerné non seulement les autorités judiciaires de la province constitutionnelle du Callao (accolée à la capitale, Lima), l’une des principales plaques tournantes dans l’exportation de la cocaïne en raison de la présence du plus grand port du pays, mais également des autorités de la Cour suprême ou du Conseil national de la magistrature, qui était alors l’organe en charge de désigner et superviser le travail des juges et procureurs du pays.
Le deuxième phénomène, qui renvoie en partie à l’enfermement technocratique décrit ci-dessus, est plus latent, mais tout aussi pernicieux que les scandales de corruption de ces dernières années. Il s’agit d’un tournant de plus en plus autoritaire du régime politique péruvien, qui se manifeste, d’une part, par des formes de contournements réitérés des choix majoritaires exprimés dans le cadre des élections et, d’autre part, à l’occasion d’épisodes de répression souvent meurtriers.
Sur le premier point, le leader nationaliste de gauche Ollanta Humala, vainqueur de l’élection présidentielle en 2011, a rapidement été poussé à renoncer à son programme électoral par une pression émanant des cercles médiatiques et entrepreneuriaux les plus importants de Lima. Cette situation a amené Alberto Vergara à dire que l’on se trouvait face à une « alternance sans alternative ». Les propos d’un dirigeant de l’un des principaux et plus influents cabinets de conseil du pays, rencontré en entretien en 2019, sont révélateurs : « Une forme de coalition s’est formée entre la partie la plus moderne du patronat, la technocratie au sein et hors de l’État, les analystes politiques et les médias, et a réussi à éviter tout changement dans le programme économique depuis 15 ans […]. Quand Humala a gagné […], il a par exemple voulu profiter du fait que l’entreprise espagnole Repsol souhaitait vendre sa raffinerie de pétrole pour que l’État la rachète. La réaction de cet establishment a été brutale et il a dû reculer. Ça, c’est un exemple concret du pouvoir de cette coalition. »
Pourtant, le point d’orgue de ce processus remonte aux élections présidentielles de 2021. Alors que l’ensemble des observateurs internationaux avait reconnu la victoire (de justesse) du candidat de gauche radicale Pedro Castillo, la perdante du scrutin, Keiko Fujimori, a orchestré une tentative de renversement du résultat électoral en cherchant à faire annuler 200 000 bulletins de vote provenant des régions les plus favorables à son opposant. Cette initiative, qui a échoué, aurait pu paraître anecdotique si elle n’avait pas été soutenue par de très importants cabinets d’avocats et relayée par des organes de presse et des personnalités de premier plan, parmi lesquelles le prix Nobel de littérature, Mario Vargas Llosa, figure de la droite libérale péruvienne depuis les années 1980 et jusqu’alors opposant historique de la famille Fujimori. Elle intervenait, en outre, au terme d’une campagne polarisée, dont la couverture médiatique avait largement bénéficié à la candidate de droite radicale, dont le père se trouvait alors en prison pour violation des droits humains et corruption. Comme à l’occasion d’échéances précédentes, notamment les élections de 2011, qui avaient vu la victoire d’Ollanta Humala, des journalistes issus de médias emblématiques (El Comercio, Canal N, America TV) ont été licenciés ou contraints de démissionner pour avoir refusé d’opérer un traitement médiatique favorable à Keiko Fujimori.
Outre la dimension symbolique que représente la tentative, de la part des élites liméniennes de faire annuler sans fondement des centaines de milliers de bulletins de vote issus des régions les plus pauvres du pays, ces manœuvres ont eu pour conséquence très concrète de retarder la proclamation officielle des résultats, réduisant considérablement le délai de passation gouvernementale. Dans le cadre des processus administratifs de transfert de gestion, un délai d’environ six semaines était en effet prévu entre la proclamation des résultats électoraux (début juin) et l’intronisation présidentielle, le 28 juillet (jour de la fête nationale), pour permettre aux équipes de l’autorité nouvellement élue de prendre connaissance des dossiers propres à chaque ministère, en coordination avec les équipes sortantes. Or, les recours effectués par les équipes de Fujimori ont retardé l’officialisation du résultat électoral, ne laissant qu’une semaine à Castillo pour assurer le processus de transfert avant son intronisation. Cette prise de fonction tardive couplée à la nette opposition rencontrée par Castillo au parlement, majoritairement à droite et usant constamment de la menace de la destitution (trois motions de destitution ont été déposées en dix-sept mois de mandat), a alimenté un sentiment de défiance vis-à-vis des classes dirigeantes de Lima chez les électeurs de Pedro Castillo, qui sont parmi les plus pauvres et historiquement discriminés de la population.
Enfin, à cette sensation, entretenue depuis plusieurs années, que, comme le résume Alberto Vergara, « voter relève d’une pantomime sans conséquences », s’ajoute un durcissement du système répressif. Depuis le tragique épisode du Baguazo en 2009, au cours duquel 23 policiers et 10 manifestants ont trouvé la mort dans le cadre de mobilisations à Bagua, en Amazonie péruvienne, menées contre une série de décrets législatifs facilitant le développement de l’extraction d’hydrocarbures, la vie politique péruvienne est régulièrement marquée par des épisodes de répression. Un décompte réalisé en 2019 par le journal La República, à partir de données publiées par le Défenseur du peuple, faisait état de 299 décès liés à des mouvements sociaux depuis 2001.
La sanglante répression des manifestations de décembre 2022-janvier 2023, à la suite de la destitution expresse de Pedro Castillo (qui avait tenté de dissoudre le Congrès de manière inconstitutionnelle) et de l’arrivée au pouvoir de Dina Boluarte, a constitué une rupture. La mort de 49 manifestants en seulement quelques semaines et l’impunité de la classe politique, des policiers et des militaires qui règne depuis lors ont renforcé la crainte de se mobiliser. L’alliance de Dina Boluarte (pourtant élue vice-présidente aux côtés de Pedro Castillo) avec un parlement dont le centre de gravité penchait du côté de la droite radicale pour éviter à tout prix la convocation d’élections anticipées a scellé la crise politique dans laquelle se trouve encore aujourd’hui le pays. Ce cocktail explosif permet de comprendre les difficultés à voir émerger un mouvement social structuré et organisé, en particulier face à ce qui constitue le facteur central de la crise actuelle : l’adoption, ces dernières années, de lois controversées ayant contribué à affaiblir le système judiciaire face à la délinquance organisée.
Fragmentation politique et lois « pro-délinquance »
Le troisième élément constitutif de la crise sécuritaire que connaît aujourd’hui le Pérou est directement lié à la réponse donnée par l’exécutif et le législatif. Tant le Congrès de la république que le gouvernement, sous la présidence de Boluarte, puis sous celle de Jeri (lui-même destitué et remplacé en février 2026 par José María Balcázar), se sont illustrés par une réponse populiste et démagogue. Sous la présidence de Boluarte, entre décembre 2022 et octobre 2025, l’état d’urgence a été déclaré à quatre reprises au sein de la capitale Lima (et dans la région voisine du Callao), entraînant la plupart du temps le déploiement de forces militaires dans les rues. Le parlement, qui a soutenu ces initiatives, a, de son côté, fait voter une loi contre le « terrorisme urbain ». Cette mesure relève surtout d’un affichage de « fermeté » qui consiste à considérer les délits tels que l’extorsion ou la détention d’armes comme relevant du « terrorisme », mais elle a été durement critiquée, car elle ne donne pas, dans la pratique, de nouveaux outils ou moyens pour lutter contre le développement des organisations et bandes criminelles. En outre, l’introduction d’une nouvelle catégorie de délit dans le code pénal, qui recoupe des catégories existantes, est susceptible de générer de la confusion, voire d’être utilisée pour réprimer et punir plus sévèrement des manifestations.
Ces lois et initiatives constituent en fait des moyens détournés pour ne pas toucher au véritable problème de fond : une série de lois adoptées ces dernières années au parlement, qui ont considérablement affaibli le système judiciaire dans sa lutte contre le crime organisé. Ces dernières ont été portées par une alliance hétéroclite composée de députés de droite conservatrice (un peu plus de 70, sur 130 députés), mais également de figures du parti de gauche Perú Libre qui avait porté Pedro Castillo à la présidence de la République en 2021 et avec lesquelles Castillo était entré en conflit au cours de sa présidence, se retrouvant sans véritable soutien au Congrès.
L’une des lois les plus controversées est la loi 32108 adoptée en juillet 2024, puis modifiée en octobre 2024. Elle illustre la manière dont les partis politiques majoritaires au parlement ont cherché à détricoter le cadre législatif en leur faveur, sans prendre en compte les conséquences néfastes de telles modifications. Cette loi a introduit de nouveaux éléments nécessaires à la caractérisation d’une « organisation criminelle », dans le but d’exclure les partis politiques de cette qualification pénale. La figure de l’« organisation criminelle » a en effet été centrale dans les procédures judiciaires à l’encontre de plusieurs partis, en lien avec les scandales de corruption de ces dernières années.
Dorénavant, les critères flous de « structure complexe » et de « grande capacité opérationnelle » organisée en son sein par des « rôles corrélés les uns aux autres » doivent être pris en considération pour pouvoir mobiliser le cadre juridique s’appliquant aux organisations criminelles. Une distinction de poids a par ailleurs été introduite. Jusqu’alors, la loi prévoyait que pouvait être considéré comme organisation criminelle tout « regroupement de trois personnes ou plus dans le but de commettre des délits graves ». Aujourd’hui, il doit exister une finalité économique ou matérielle, ce qui exclut de fait des activités comme le trafic d’influence. Une telle définition, comme l’ont montré plusieurs analyses, rend beaucoup plus difficile l’accusation de crime organisé. En conséquence, les moyens exceptionnels d’enquête comme l’interception des communications, le recours à des agents sous couverture ou encore la levée du secret bancaire sont plus difficilement mobilisables pour lutter contre toute une série d’activités qui sont au cœur de la vague de violence que connaît actuellement le pays.
Outre cet enjeu relatif au cadre légal permettant de définir les « organisations criminelles », d’autres dispositifs controversés ont été adoptés par le Congrès et sont encore aujourd’hui en vigueur, malgré les avertissements du ministère public. On peut par exemple mentionner l’affaiblissement de l’Unité d’intelligence financière, en particulier dans sa capacité à saisir des biens ou des comptes en banque de personnes impliquées dans des activités criminelles. On peut également évoquer des mesures qui rendent compte d’une mansuétude, voire d’une complicité, des parlementaires vis-à-vis d’activités illégales. Le domaine le plus notable concerne le secteur de la mine artisanale, qui n’est pas un secteur illégal à proprement parler, mais qui est investi depuis plusieurs années par des organisations criminelles de haut vol, à l’origine d’une expansion notable des activités minières illégales, notamment dans le domaine aurifère. Ces dernières années, la majorité parlementaire s’est illustrée par des mesures favorables à de telles activités, dérogeant au décret législatif 1607, qui permettait notamment d’intervenir contre les mineurs artisanaux dont l’inscription au Registre intégral de formalisation minière (REINFO) était suspendue, et qui prolongeait l’existence de ce registre.
Le REINFO est un dispositif créé en 2016 pour traiter un véritable problème de fond : accompagner les petits entrepreneurs miniers informels dans leur processus de formalisation. Censé être temporaire, ce registre a été utilisé par des organisations criminelles pour donner une apparence de légalité à leurs activités. L’inscription au registre permet en effet de poursuivre des activités minières illégales, le temps que les auteurs de ces activités mènent à bien leur processus de formalisation. La prolongation du REINFO par le parlement péruvien est une mesure particulièrement controversée, car dix ans après sa mise en place, cet outil ne s’est pas révélé efficace pour encourager la formalisation des entrepreneurs miniers artisanaux. Pire, la prolongation du REINFO, sans évolution des mesures de contrôle et d’accompagnement des miniers artisanaux, est une véritable faveur faite à ceux qui, sous couvert de s’inscrire dans un processus de formalisation, souhaitent perpétuer des activités illégales de grande ampleur. De forts soupçons pèsent d’ailleurs sur l’existence de relais au sein du Congrès, notamment parce que ces acteurs disposent d’importants moyens pour financer la campagne électorale de 2026, qui voit s’affronter une trentaine de candidats pour la présidentielle, dont Keiko Fujimori et l’ancien maire de Lima, Rafael López Aliaga, tous deux situés à l’extrême droite.
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Ainsi, la crise sécuritaire que connaît aujourd’hui le Pérou est le résultat de plusieurs crises (sociales, politiques et économiques) qui atteignent aujourd’hui leur point d’orgue. De nombreuses dimensions complémentaires auraient également pu être développées, en particulier les facteurs juridico-institutionnels qui ont contribué à amplifier la crise politique. On peut par exemple mentionner l’évolution des rapports entre exécutif et législatif qui résulte d’un usage aujourd’hui quasiment systématique de l’article 113 de la constitution péruvienne, qui permet la destitution présidentielle pour « incapacité morale ». Cet usage se fonde sur une interprétation récente (depuis 2017) de la constitution, qui permet, dans la pratique, au parlement d’accuser et de mettre au vote la destitution du président pour n’importe quel motif. Néanmoins, le choix a été fait, dans le cadre de cet article, de mettre en lumière les facteurs et dynamiques sociales profondes qui sont le terreau des crises actuelles. En ce qui concerne la lutte contre la criminalité organisée, l’exemple péruvien démontre très clairement que les grandes déclarations de guerre à la délinquance et l’utilisation, par exemple, des forces armées sont vaines si elles ne prennent pas à bras le corps les véritables enjeux qui sous-tendent la montée de cette criminalité : une désarticulation sociale qui s’inscrit, au Pérou, dans des décennies d’exclusion socio-économique, mais également une crise de la confiance politique.
Au-delà de l’alliance de circonstance entre des organisations politiques que tout devrait, en principe, opposer, ce dernier point amène à revenir, pour conclure, sur le fonctionnement actuel de la démocratie péruvienne. Ce qui organise le jeu politique péruvien et ses institutions tient moins au résultat de rapports de force électoraux qu’à des luttes de pouvoir entre des fractions constituées autour d’intérêts sectoriels parfois puissants. Certains auteurs parlent, pour qualifier le Pérou, de « démocratie sans partis », en raison de la faiblesse notoire, depuis les années 1980, des partis politiques. Le triptyque trahison (des promesses électorales) – répression – corruption est important pour comprendre cette fragilité du champ politique. L’état de défiance vis-à-vis du pouvoir et des autorités politiques contribue à fragmenter un peu plus le jeu politique, augmentant la porosité de ces sphères à des intérêts sectoriels puissants. Et ce d’autant plus qu’une partie importante de la classe dirigeante (politique mais également entrepreneuriale) semble davantage préoccupée par le maintien d’un statu quo et la préservation de certains avantages à plus ou moins court terme.
Enfin, la crise sécuritaire péruvienne ne saurait être analysée uniquement dans une perspective nationale. Elle s’inscrit dans une dynamique régionale préoccupante, illustrée notamment par la déstabilisation rapide de l’Équateur voisin, qui connaît depuis 2023 une explosion de la violence. Le Pérou, deuxième producteur mondial de cocaïne, constitue un maillon central des réseaux de trafic qui irriguent la façade pacifique du continent. Au-delà de la cocaïne, l’orpaillage illégal et le trafic de bois en Amazonie génèrent des revenus considérables pour des organisations criminelles, nationales et internationales. Selon l’Institut péruvien d’économie, la valeur de l’or illégal exporté représenterait près de six fois celle de la cocaïne. Ces trafics, dont les débouchés s’étendent à l’Europe et à l’Asie, rappellent que la portée de cette criminalité dépasse le cadre national péruvien.
Crédits photo : Christian Vinces
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