Parmi l’arsenal actuel des armes de destruction massive à surveiller au cours des prochaines décennies, les armes biologiques constituent-elles la menace majeure ? La question peut légitimement se poser à la suite du discours prononcé par Donald Trump le 23 septembre 2025 devant l’Assemblée générale des Nations unies (AGNU), renforcé par un contexte géopolitique et sécuritaire international marqué par l’intensification des conflits armés, le regain de la course aux armements, le non-respect croissant du droit international et la fragilisation des mécanismes de paix.
Lors de cette allocution, Donald Trump a en effet lancé un appel aux nations à « mettre fin une fois pour toutes au développement des armes biologiques », qu’il a qualifiées de « terribles » et « extrêmement dangereuses », faisant écho à une préoccupation ancienne de la politique américaine. Dans cette optique, le président américain a annoncé la préparation, par son administration, d’un plan destiné à renforcer l’application de la Convention sur l’interdiction des armes biologiques (CIAB). Cette initiative aurait pour objectif de réunir les « principaux dirigeants mondiaux » et s’appuierait sur un « système d’intelligence artificielle de vérification auquel chacun pourrait faire confiance ». Deux jours plus tard, lors d’une conférence de presse organisée à Moscou et en partie consacrée aux annonces américaines à l’AGNU, Dmitry Peskov, porte-parole du Kremlin, a qualifié cet appel d’« initiative brillante » et affirmé que la Russie était « prête à participer à un processus de renoncement général aux armes biologiques ».
Conclue en 1972 et entrée en vigueur en 1975, la CIAB prohibe le développement, la production et le stockage d’armes biologiques. Elle a atteint une adhésion quasi universelle, avec 189 États parties, dont les États-Unis et la Russie, ainsi que quatre États signataires. Néanmoins, contrairement aux conventions régissant les armes chimiques et nucléaires, elle ne prévoit aucun mécanisme de vérification ni d’organisation internationale dédiée, en raison notamment de l’opposition historique de plusieurs États, en particulier des États-Unis, qui ont rejeté le protocole de vérification en 2001.
Dans ce contexte, la déclaration de Donald Trump à l’AGNU conduit à s’interroger sur une possible évolution des priorités et des enjeux relatifs aux armes biologiques. Que révèlent réellement les prises de position américaines et russes au regard du contexte international actuel ? Éclairent-elles les priorités stratégiques liées aux armes biologiques ou contribuent-elles à masquer une autre menace tout aussi préoccupante, voire plus immédiate : celle des armes chimiques ?
Pour répondre à ces questions, cet article revient tout d’abord sur les différentes dimensions qui entourent les armes biologiques. Il s’interroge ensuite sur la réalité du danger qu’elles représentent, tout en soulignant un absent notable des déclarations américaines et russes : les armes chimiques. Enfin, sur cette base, l’article examine les implications que ce « système d’intelligence artificielle » pourrait avoir sur les traités internationaux.
Armes biologiques : de quoi parle-t-on exactement ?
Les armes biologiques sont l’une des quatre composantes d’armements régulés par le droit international de la maîtrise des armements (DMA), aux côtés des armes chimiques, nucléaires et des techniques de modification de l’environnement à des fins militaires ou hostiles. Elles sont définies comme des armes qui « diffusent des organismes pathogènes – tels que des bactéries, virus ou champignons – ou des toxines afin de porter atteinte aux êtres humains, aux animaux ou aux plantes ». À l’heure actuelle, plus de 180 agents pathogènes et toxines susceptibles d’être pris en compte dans ce cadre ont été recensés. À ce titre, les armes biologiques sont souvent qualifiées d’armes de destruction massive (ADM), expression qui relève avant tout d’un usage politique. Elles sont également largement reconnues comme des armes non conventionnelles, moins en raison de l’ampleur des pertes qu’elles provoquent que de leur caractère indiscriminé, de leurs effets difficilement contrôlables, ainsi que de leur impact psychologique et environnemental durable.
Comment ces substances deviennent-elles des armes ? Leur emploi repose sur deux éléments principaux : un agent pathogène ou une toxine, qui est ensuite intégré à un vecteur ou à un mécanisme de dissémination, pouvant relever d’un emploi de masse, via des procédés d’aérosol, des missiles, des bombes, voire des agents biologiques tels que des insectes ou d’autres animaux vecteurs ; ou d’une utilisation plus ciblée, par l’intermédiaire d’aliments ou d’objets du quotidien. En ce sens, les armes biologiques répondent toujours aux mêmes objectifs macabres : nuire, affaiblir, provoquer une maladie à court ou à long terme, ou entraîner la mort.
En raison de la relative accessibilité de ces agents pathogènes et toxines, ces armes peuvent être mobilisées dans divers cadres et par divers acteurs : dans le cadre de la guerre biologique, par des États, impliquant généralement les autorités scientifiques pour leur production, puis les forces armées, ainsi que les services de sécurité et de renseignement, pour leur utilisation ; dans le cadre du bioterrorisme, par des groupes restreints animés par des motivations spécifiques, comme les attentats perpétrés par la secte Aum Shinrikyo, avec une première tentative à l’anthrax en 1993, puis une seconde attaque réussie au sarin en 1995 ; ou enfin dans le cadre du crime biologique, par des individus isolés aux intentions malveillantes, à l’image des lettres contaminées à l’anthrax aux États-Unis en 2001.
L’une des principales forces des armes biologiques réside néanmoins dans leur dimension psychologique, capable de susciter une peur d’une rare intensité en exploitant la crainte profonde que peuvent provoquer les maladies et les crises sanitaires, comme l’a illustré la pandémie de COVID 19 et les réactions internationales qu’elle a suscitées. Ainsi, une question se pose : la déclaration de Donald Trump devant l’AGNU s’appuie-t-elle sur cette peur largement répandue ou repose-t-elle sur des éléments fondés ?
Programmes d’armes biologiques : entre secret, tabou et réalité
Le premier point évoqué par Donald Trump dans son discours est son appel à « mettre fin une fois pour toutes au développement des armes biologiques », qu’il justifie en affirmant que de « nombreux pays poursuivent des recherches extrêmement risquées ». Une telle déclaration relance le débat sur l’existence éventuelle de programmes d’armes biologiques encore actifs ou, du moins, sur les suspicions persistantes qui entourent ce type d’activité dans le monde.
Si l’emploi d’agents pathogènes à des fins militaires est attesté dès le Moyen Âge et à l’époque moderne, les premiers programmes étatiques d’armes biologiques ont émergé au début des années 1900, à une période où sont élaborées des méthodes de recherche, de développement, de production et de stockage de ces armes. Leur nature et leur composition ont cependant différé selon la période et le contexte national dans lesquels ils ont été instaurés et ont évolué.
Dans cette dynamique, c’est donc entre 1900 et 1945 que plusieurs États mettent progressivement en place de tels programmes, certains allant jusqu’à utiliser des agents biologiques au cours des deux guerres mondiales. A cet égard, l’emploi d’agents biologiques par les forces armées de l’Empire allemand lors de la Première Guerre mondiale constitue le premier cas d’utilisation organisée à l’ère contemporaine. Au cours de la guerre froide, plusieurs de ces initiatives ont ensuite été développées et de nouveaux programmes voient le jour : les États-Unis et l’Union soviétique en conduisent de grande ampleur ; mais d’autres pays, notamment la Rhodésie, l’Afrique du Sud, ou l’Irak en mettent également en place. En dépit de progrès technologiques significatifs, ces programmes demeurent néanmoins caractérisés par une portée opérationnelle limitée. À partir des années 1970, en particulier avec l’élaboration de la CIAB, les États s’engagent dans un processus d’abandon, transformant leurs programmes offensifs en programmes défensifs ou les privatisant.
S’agissant des programmes d’armes biologiques, il est toutefois nécessaire de prendre en compte le fait que les éléments et actions qui les entourent, voire la connaissance de leur existence, demeurent très partiels et, dans de nombreux cas, tout bonnement inconnus. Cela s’explique principalement par le fait que les armes biologiques restent un sujet peu étudié, par le tabou qui les entoure et par la grande difficulté de les documenter : absence ou rareté d’archives, destruction d’une large partie des documents existants, classification au titre du secret défense et de la non-prolifération, ainsi qu’une réticence des individus sachant à témoigner. La connaissance actuelle repose donc sur un ensemble fragmentaire de sources : archives ayant échappé à la classification, déclarations de défecteurs, témoignages de victimes comme de bourreaux, ou encore travaux de commissions gouvernementales ou internationales.
Dans ces conditions où les programmes se déploient dans la plus grande confidentialité et où une part significative de l’information reste inconnue ou inaccessible, que sait-on donc réellement aujourd’hui ? Le nombre d’États soupçonnés de développer des armes biologiques semble aujourd’hui atteindre son niveau le plus bas. L’une des principales sources d’information est américaine : le rapport du Département d’État des États-Unis (DOS) publié en 2025 évoque les États suivants comme étant susceptibles d’être engagés dans des activités associées à des programmes de recherche liés aux armes biologiques : la République populaire de Chine, la République populaire démocratique de Corée (Corée du Nord), l’Iran et la Russie.
Il demeure également difficile d’obtenir des informations fiables concernant les États qui ne sont pas pleinement parties à la CIAB. Certains d’entre eux pourraient, à l’heure actuelle, détenir des programmes actifs, bien qu’aucune preuve publiquement accessible ne permette de confirmer une telle hypothèse. Parmi ces États, le cas d’Israël apparaît particulièrement préoccupant, dans la mesure où il n’a adhéré à aucune des principales conventions et demeure largement absent des initiatives américaines évoquées. Ce constat est d’autant plus renforcé par le contexte régional, caractérisé par la perception d’une prolifération nucléaire israélienne, qui conduit à envisager les armes biologiques et chimiques comme des « armes du pauvre ».
Par ailleurs, lorsque Donald Trump affirme que de « nombreux pays poursuivent des recherches extrêmement risquées », il est possible de se demander s’il ne fait pas ici référence aux nombreux centres de recherche nationaux qui étudient des agents biologiques à des fins scientifiques, de santé publique ou de protection. Ces centres, en raison de la nature de leurs travaux, font en effet régulièrement l’objet d’allégations quant à l’existence potentielle de programmes à caractère offensif.
Washington et Moscou, un bras de fer narratif sous forme d’allégations
En ce sens, le deuxième point avancé par Donald Trump est l’accusation selon laquelle « il y a à peine quelques années, des expériences menées à l’étranger ont provoqué une pandémie mondiale dévastatrice ». Le président américain fait ici explicitement référence à la pandémie de COVID 19 et, par extension, aux controverses persistantes liées à l’institut de virologie de Wuhan, portant sur la nature des activités de recherche conduites dans le laboratoire, sur les conditions de biosécurité (certaines visites américaines antérieures ayant signalé des failles dans la sécurité), ainsi que sur les origines du virus.
En juin 2025, le Scientific Advisory Group for the Origins of Novel Pathogens (SAGO) de l’Organisation mondiale de la santé(OMS) a publié un rapport examinant les hypothèses relatives aux origines du virus de la COVID 19 : une introduction naturelle d’origine zoonotique ; un événement accidentel ; une introduction par une voie environnementale ou commerciale ; ou une manipulation délibérée du virus. Parmi ces pistes, il a retenu la première, tout en soulignant que les autres ne pouvaient être entièrement écartées, faute de données suffisantes. La Maison-Blanche, pour sa part, a publié en avril 2025 un autre rapport indiquant plutôt pencher en faveur de la seconde hypothèse. À ce jour, aucune conclusion définitive ne peut toutefois être établie, en raison du manque d’accès à certaines sources de première main.
L’institut de virologie de Wuhan n’est pas le seul laboratoire à avoir fait couler beaucoup d’encre ces dernières années au sujet de suspicions liées à l’existence de programmes de recherche et de développement d’armes biologiques. D’autres allégations ont également été formulées par la Russie. Depuis 2011, le gouvernement russe accuse effectivement les États-Unis, à travers leurs capacités de financement, de mener des expériences au sein du laboratoire biomédical Luga, situé en Géorgie. Officiellement, ce dernier est cependant présenté comme un laboratoire national engagé dans le dépistage de maladies infectieuses, la formation en biosécurité, ainsi que dans le dépistage de la COVID 19. Une seconde allégation, formulée par les autorités russes depuis le début de la guerre russo-ukrainienne en 2022, soutient que, sous couvert de recherche en santé publique, des laboratoires de recherche biologique basés en Ukraine mèneraient des travaux clandestins sur les armes biologiques et que ceux-ci seraient également financés par les États-Unis. Ces allégations sont fermement démenties par Washington.
Ainsi, l’ensemble de ces suspicions et allégations contemporaines concernant des activités de recherche susceptibles d’être liées au développement d’armes biologiques vise avant tout des centres nationaux conduisant des travaux à visée scientifique. Elles doivent donc être abordées avec la plus grande prudence : elles demeurent en effet extrêmement éloignées des programmes offensifs historiquement documentés.
Par ailleurs, la déclaration du Kremlin selon laquelle la « Russie est prête à participer à un processus général de renonciation aux armes biologiques » invite à s’interroger sur l’éventualité d’une stratégie de diversion, dans la mesure où le pays lui-même fait l’objet de soupçons persistants. Certains observateurs avancent en effet l’hypothèse selon laquelle les accusations russes de ces dernières années s’inscriraient précisément dans une telle logique, afin de détourner l’attention de ses propres recherches dans le domaine biologique. À l’appui de cette thèse, ils évoquent la possible poursuite ou reprise d’activités au sein d’anciennes installations soviétiques de recherche militaire biologique, la présence de laboratoires biologiques russes sur le continent africain, lesquels auraient pu être à l’origine de certaines épidémies virales, ainsi que l’existence de soupçons relatifs à la création de centres dédiés à la lutte contre le bioterrorisme. L’ensemble de ces éléments semble d’autant plus conforté par des déclarations officielles récentes laissant entendre que le gouvernement chercherait à développer ses propres armes génétiques. Il convient toutefois de souligner que ces allégations n’ont, à ce stade, pas été confirmées.
Les armes biologiques : peur exagérée ou menace réelle ?
Dans ce contexte, où accusations et enjeux politiques se mêlent, les déclarations de Donald Trump reposent principalement sur la menace supposée des armes biologiques, qu’il qualifie d’« extrêmement dangereuses ». Pourtant, l’examen de leurs usages historiques et des suspicions contemporaines conduit à nuancer la portée du danger qu’elles représentent.
Les recherches menées par divers pays dans le cadre des programmes d’armement étatiques du XXe siècle, notamment en France, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, ont mis en évidence les limites des armes biologiques, en particulier comme armes de champ de bataille. Ces limites tiennent aux propriétés des agents biologiques, soit la latence, la contagiosité, l’infectivité variable, la prolifération et l’instabilité hors hôte, qui rendent leurs effets difficilement contrôlables, y compris quant au risque de rétrocontamination. Les armes biologiques continuent par ailleurs de susciter un opprobre particulier, en raison de leur interdiction tant conventionnelle que coutumière, sans pour autant exclure le risque de transgressions ponctuelles ou d’erreurs d’appréciation.
De plus, si des usages d’armes biologiques ont été allégués ou documentés au cours de conflits contemporains, un seul cas d’emploi à grande échelle par un programme étatique en contexte de guerre a été identifié à ce jour : celui de l’unité japonaise 731 pendant la Seconde Guerre mondiale, dont le nombre de victimes fut considérable. Les actes de cette unité relevaient toutefois moins d’une stratégie militaire que de programmes d’expérimentation humaine d’une extrême violence et cruauté. L’une des raisons de sa fermeture réside également dans le fait que les Japonais ont eux-mêmes subi des pertes liées à l’usage de ces agents biologiques.
Ainsi, en dépit des efforts engagés par les États pour en faciliter l’emploi, ces derniers n’auraient pas nécessairement d’intérêt stratégique ou militaire à recourir à des armes biologiques sur un champ de bataille. Cela n’exclut toutefois pas que des autorités étatiques puissent être tentées de les employer dans d’autres contextes. L’usage de ces armes contre des individus pourrait en ce sens apparaître particulièrement attractif pour un État malveillant dans le cadre d’assassinats ciblés, d’autant plus si des agents biologiques génétiquement modifiés pouvaient accroître la sélectivité et limiter le problème de la diffusion incontrôlée. L’attrait qu’elles représentent s’explique par le caractère difficilement détectable de ces armes, ainsi que par leur capacité à produire des effets sanitaires graves et durables, permettant de réduire au silence, dans le plus grand secret, de potentiels dissidents politiques, tout en facilitant la dissimulation ou la fuite de l’auteur.
Dans des situations de crime biologique ou de bioterrorisme, si l’histoire a montré que certains individus ou groupes ont manifesté un intérêt pour ces moyens, la probabilité qu’ils parviennent à les employer reste faible, dans la mesure où ils devraient d’abord acquérir des agents, puis disposer des capacités nécessaires pour les employer et les diffuser.
Lorsqu’on évoque le danger que représentent, ou pourraient représenter, les armes biologiques, un autre argument porte sur les avancées scientifiques et technologiques contemporaines. Celles-ci renvoient aux progrès rapides des technologies génétiques, à la démocratisation de la science et des infrastructures de recherche, ou encore à l’utilisation de l’intelligence artificielle. Ces évolutions comportent des risques indéniables et particulièrement préoccupants. Cependant, elles ne devraient pas pour autant favoriser une « course à l’armement biologique », dans la mesure où, comme expliqué, les États n’ont historiquement qu’un intérêt stratégique et militaire limité à recourir à ce type d’armement, et donc à investir dans son développement, à moins que ces évolutions ne permettent de réduire les aléas qui ont jusqu’ici contraint son emploi.
Armes chimiques : les grandes absentes des discussions en dépit de leur véritable danger
C’est donc dans ce contexte que Donald Trump, dans son discours, s’est largement concentré sur le risque que représenteraient les armes biologiques et sur la manière de le maîtriser dans les années à venir, notamment à travers un « effort international » destiné à renforcer la CIAB. Donald Trump a également indiqué que cet effort engloberait les armes nucléaires, rappelant que celles-ci « sont si puissantes que nous ne pouvons tout simplement jamais les utiliser », sous peine que le « monde prenne littéralement fin ».
Pendant que l’attention se focalisait sur les armes biologiques et nucléaires, un éléphant demeurait pourtant dans la pièce de l’AGNU ce 23 septembre 2025 : les armes chimiques. Pas même mentionnées une seule fois, elles constituent pourtant un danger majeur, actuel comme futur. Les armes chimiques sont définies comme des « armes utilisant des substances chimiques toxiques pour infliger la mort, des blessures ou provoquer des incapacités », avec plusieurs dizaines d’agents chimiques pouvant être employés dans ce cadre. Leur utilisation est encadrée par la Convention sur l’interdiction des armes chimiques (CIAC), mise en œuvre par l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC).
Contrairement aux armes biologiques, les armes chimiques ont fait la preuve de leur emploi effectif dans divers contextes historiques, bien que leur emploi demeure difficile : sur le champ de bataille, en particulier durant la Première Guerre mondiale, puis dans le cadre de la guerre du Rif, de l’agression italienne contre l’Éthiopie, ainsi que de la guerre Iran-Irak ; comme outil de répression ou d’extermination, comme ce fut le cas en Irak contre les Kurdes ; ou encore dans le cadre d’assassinats ciblés, notamment post-Seconde Guerre mondiale. De manière générale, l’emploi d’armes chimiques s’avère le plus efficace contre des adversaires non préparés, non équipés et non entraînés.
En raison du fait que la menace représentée par les armes chimiques est historiquement bien établie, elles auraient dû occuper une place centrale dans le discours du président étatsunien. Cette absence est d’autant plus surprenante que de nombreuses allégations, ainsi que des usages avérés, ont été recensés au cours des dernières années, faisant poindre le risque d’une normalisation de leur usage : sur des théâtres d’opérations militaires, comme dans la guerre entre la Russie et l’Ukraine ; dans des actions de répression contre des populations civiles, notamment en Syrie ; ou encore dans des opérations d’assassinats ciblés, attribuées à la Russie ou à la Corée du Nord. Plus récemment, les Forces de soutien rapide (FSR) ont été accusées d’avoir eu recours à des agents chimiques au Soudan, tandis que le gouvernement géorgien a également été accusé d’avoir utilisé du camite, un gaz incapacitant, contre des manifestants.
Le plan américain : l’intelligence artificielle au service des normes internationales ?
Ainsi, compte tenu de l’ensemble des éléments présentés, l’annonce de Donald Trump concernant la mise en place d’un « effort international visant à faire respecter la Convention sur les armes biologiques […] grâce à un système d’intelligence artificielle » soulève de véritables interrogations. À ce jour, la CIAB ne dispose d’aucune organisation internationale dédiée à la supervision des activités biologiques, contrairement aux programmes nucléaires ou chimiques, respectivement encadrés par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et l’OIAC. Il n’existe également aucun mécanisme de vérification, le protocole négocié en 2001 ayant été rejeté par les États-Unis. La seule référence est la résolution 1540 de 2004 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui impose aux États de s’abstenir de tout appui aux acteurs non étatiques impliqués dans des activités liées aux armes nucléaires, chimiques ou biologiques. Les efforts actuels reposent donc sur la coopération volontaire des États, le partage limité d’informations, ainsi que la tenue de conférences. Dans cette mesure, et en l’absence de précisions sur cet « effort international », il demeure difficile de déterminer si Washington envisage de relancer les discussions autour de la mise en place d’une organisation internationale ou d’un protocole de vérification, de proposer un nouveau mécanisme ou simplement de produire un effet d’annonce.
L’idée d’appliquer l’intelligence artificielle à la vérification des traités internationaux relatifs aux armes de destruction massive apparaît néanmoins peu pertinente sur le fond. La vérification des informations et des données consiste en effet à juger si un acteur respecte ou non les dispositions de ces traités, or une telle évaluation ne peut être entièrement déléguée à une intelligence artificielle. Dans l’hypothèse où les traités et les données seraient précis, celle-ci pourrait constituer un excellent outil. Cependant, tel n’est pas le cas, tant pour les traités que les données. Dès lors, cette évaluation requiert avant tout un jugement humain pour justement en palier les limites, en tenant compte des contexte propres aux États, des nuances qu’ils impliquent et de la fiabilité variable des informations disponibles. En outre, dans la mesure où il s’agit d’un domaine extrêmement sensible et engageant la responsabilité humaine, cette fonction ne peut en tout état de cause être intégralement abandonnée à un outil automatisé, même performant, impliquant donc le maintien d’une expertise humaine.
Cette approche apparaît d’autant plus discutable que les enjeux majeurs posés par l’intelligence artificielle ne concernent pas tant la vérification de ces armes que leur développement. Ce qui mérite donc véritablement une attention particulière réside dans le fait que l’intelligence artificielle contribue à accélérer et à faciliter les processus de recherche et de conception, tout en offrant un accès accru à des informations et à des techniques en constante expansion. Elle pourrait notamment constituer un tournant majeur via la démocratisation des infrastructures scientifiques (laboratoires à distance, plateformes de synthèse accessibles via le cloud, fabrication distribuée), les avancées en biologie génétique et synthétique, ainsi que l’émergence de technologies de vectorisation plus précises pouvant être utilisées sur le terrain. Il est ainsi complexe de comprendre ou d’apprécier la réalité et la faisabilité d’un tel projet.
Ce projet soulève également, sur la forme, de nombreuses réserves. Donald Trump a affirmé que cette initiative « regrouperait les principaux dirigeants mondiaux » et a exprimé l’espoir que l’Organisation des Nations unies (ONU) puisse jouer un « rôle constructif ». Un renforcement du contrôle des armes biologiques ne saurait cependant se limiter à quelques puissances : il doit impérativement viser l’adhésion et la participation du plus grand nombre possible d’États. En laissant davantage de côté des États isolés ou instables, cela pourrait avoir pour conséquence de leur permettre de développer des programmes dans le plus grand secret. Cela ne permettrait pas non plus d’avoir une visibilité suffisante sur les individus ou les organisations au sein de ces États. Se pose également la question du rôle de l’ONU, tant du point de vue de l’administration étatsunienne, qui s’est retirée de plusieurs agences internationales en faveur d’une participation sélective orientée par des priorités nationales, que du point de vue de l’organisation elle-même, aujourd’hui confrontée à une crise profonde et à des critiques majeures quant à sa gestion des conflits.
Donald Trump a conclu son annonce en affirmant que ce projet constituerait même un « exemple ». Une autre question émerge alors : l’administration américaine envisagerait-elle d’étendre cette approche à d’autres traités internationaux, tels que la Convention sur les armes chimiques ? Car si la CIAB souffre de faiblesses structurelles anciennes, la CIAC, elle, traverse aujourd’hui une période de profonde fragilisation. Comme évoqué précédemment, les dernières années ont été marquées par une multiplication d’usages – allégués et confirmés – d’armes chimiques sur divers théâtres. Le non-respect répété de la CIAC par plusieurs États membres conduit ainsi à s’interroger sur la nécessité de mettre en place un nouveau système de vérification, de contrôle, voire de sanctions, à l’encontre des États, parties ou non à la convention.
La proposition de l’administration américaine se heurte enfin à une limite structurelle majeure : l’effectivité du droit international repose avant tout sur la volonté des États de s’y conformer. Or, force est de constater que cette volonté s’érode drastiquement. Au-delà du non-respect des traités internationaux en matière d’armement, le monde semble en effet progressivement passer d’un ordre fondé sur des institutions et des normes à un cadre marqué par leur affaiblissement progressif. Le problème apparaît donc moins d’ordre technique que fondamentalement politique : aucune solution technologique, aussi sophistiquée soit-elle, ne saurait pallier le désengagement croissant de nombreux États à l’égard des normes du droit international, au premier rang desquels figurent les États-Unis, comme en témoignent l’opération « Epic Fury » et les frappes israélo-américaines contre l’Iran, dont celle du 28 février contre une école à Minab, accusée d’avoir fait plus de 168 morts, en majorité des enfants.
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Au regard de ces constats, une certitude s’impose et demeure : le contrôle des armes de destruction massive reste primordial. Cependant, à mesure que le cadre mondial et interne à de nombreux pays évolue, si les armes biologiques suscitent une inquiétude légitime, les armes chimiques pourraient constituer une menace bien plus préoccupante, du fait de leur emploi possible dans de multiples contextes.
Crédit photo : Stanislav Gvozd via iStock.
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