Alerte avancée et retour à Albion : l’avenir de la dissuasion nucléaire française ?

Le Rubicon en code morse
Jan 07

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Depuis le mois de janvier 2025, la politique brouillonne de Donald Trump aura considérablement dégradé la relation transatlantique. D’une part, l’importante erreur de diagnostic au sujet de la guerre en Ukraine l’aura conduit à exercer des pressions indignes sur Kiyv et à ménager l’agresseur russe au-delà de toute logique. D’autre part, les différents diktats (droits de douane augmentés sans réciprocité, achats forcés d’armes et d’hydrocarbures, etc.) imposés à l’Union européenne (UE), que Thierry Breton évalue à plus de 1 000 milliards de dollars américains, rendent cette coopération transatlantique de plus en plus contre-productive pour les Européens, puisqu’elle a désormais un coût de plus en plus élevé.

Au-delà des facteurs économiques et stratégiques, une des raisons de cette « capitulation » est politique : l’UE redoute au fond que les États-Unis n’assurent plus sa défense, abandonnent l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), ou mettent fin au peu d’aide matérielle qu’ils accordent encore à l’Ukraine. Ces mêmes Européens, qui ont bénéficié pendant 80 ans d’une alliance qui a peut-être été la meilleure de l’histoire, doivent pourtant envisager sa disparition, ou au moins constater son délitement. Or, la fin du parapluie nucléaire américain impliquerait de choisir un nouveau déterrent : et puisque la France est la seule puissance nucléaire de l’UE, elle seule peut jouer ce rôle, pour plusieurs décennies encore.

Cette autonomie forcée de la France et de l’Europe est introduite ici comme subie et négative. Elle peut cependant être aussi une opportunité exceptionnelle pour recouvrer une indépendance, voire une identité perdue. Nous allons donc mener cette analyse en suivant cette hypothèse, celle d’une UE qui devrait assurer seule sa défense à la suite d’une rupture du lien otanien et où la France serait le nouveau déterrent. Dans ce cas, plusieurs questions se posent : le volume de son arsenal, les types de vecteurs et, surtout, le problème de l’alerte avancée.

Le volume de l’arsenal français : accroître le nombre de têtes nucléaires ?

Pour le moment, la France possède 290 têtes nucléaires, 240 têtes nucléaires océaniques (TNO, puissance unitaire de 100 kilotonnes), embarquées par les sous-marins nucléaires lanceur d’engins (SNLE), et 50 missiles air-sol moyenne portée amélioré (ASMP-A, puissance unitaire de 300 kt) à la disposition des Rafale de l’armée de l’air et de l’espace ou à bord du porte-avions Charles de Gaulle.

Au nom du principe de « stricte suffisance », ce volume a semblé raisonnable pour défendre les intérêts vitaux français dans le monde de l’après-guerre froide, notamment face à la Russie. Est-ce réellement le cas ? Une étude récente du think tank américain RAND Corporation, consacrée à l’évaluation des forces nucléaires britanniques et françaises par le haut commandement russe sur la période 2014-2025 est, de fait, élogieuse pour la dissuasion française. Les responsables russes reconnaissent, eux, que celle-ci est plus indépendante, plus efficace, plus fiable politiquement et bénéficie d’un soutien populaire plus assuré que son homologue britannique. Les Russes ne cachent pas leur admiration devant le missile M51, le SNLE Suffren ou la recherche et développement française, entre autres.

Si la qualité de nos forces est reconnue, la quantité serait-elle suffisante si nous voulions assurer la défense de l’Europe ? Le général de Gaulle avait confié à Alain Peyrefitte ses doutes à ce sujet : « On ne nous croirait pas si nous prétendions engager [notre armement atomique] pour les autres. Nous ne sommes pas assez forts pour ça. […] Il faut par-dessus tout avoir le courage de risquer sa vie et la vie de tous pour les siens […] ; mais on ne peut pas le faire pour des étrangers. » Passer à l’échelle continentale impliquerait donc une double évolution : psychologique et politique, pour assumer de « risquer sa vie pour les autres », comme aurait dit de Gaulle, et technique pour « être assez forts », afin d’affronter une grande puissance au nom d’une coalition.

Si le format actuel de l’arsenal est certainement dissuasif pour la France vis-à-vis de la Russie, puisqu’il garantit qu’il infligerait environ 50 millions de morts à cette dernière (soit presque l’équivalent de notre population), il serait certainement trop juste s’il s’agissait de défendre 500 millions d’Européens. Certes, il n’existe pas de proportionnalité stricte en la matière, surtout compte tenu du pouvoir égalisateur de l’atome. Cependant, là aussi, la « masse » compte. Nous aurions en effet du mal à être craints avec un arsenal représentant moins de 10 % de celui de la Russie, et concentré sur trois bases seulement. Avoir le pouvoir de nuire, c’est avoir le pouvoir de négocier, comme le disait le prix Nobel d’économie 2005 Thomas Schelling.

En effet, si la réflexion actuelle est largement (et logiquement) focalisée sur la Russie, cette dernière ne sera peut-être pas la seule que l’Europe devra affronter à l’avenir. Ainsi, la Chine risque de devenir une menace qui ne sera pas seulement commerciale, surtout en cas de disparition de l’OTAN. Par ailleurs, la vassalisation croissante de la Russie par cette dernière peut nous conduire à nous mesurer à un bloc Moscou-Pékin, éventuellement soutenu par la Corée du Nord, dont une partie de l’armée combat déjà en Europe contre l’Ukraine. Cette coalition hypothétique est d’ailleurs reconnue par nos adversaires potentiels. L’étude de la RAND citée supra le confirme en citant une source russe, le journal Krasnaya Zvezda, qui déclarait dès 2011 : « Malgré un potentiel nucléaire relativement modeste, la France met ouvertement l’accent sur un type de stratégie nucléaire très offensive, visant à porter des frappes massives et ciblées contre des adversaires traditionnels, des États voyous et, plus récemment, contre la Chine. »

Il faut également s’interroger sur les plans de frappe qui seront choisis. Actuellement, la France appliquerait une stratégie en deux temps, c’est-à-dire qu’en cas d’atteinte à ses intérêts vitaux, elle recourrait d’abord à une première frappe nucléaire relativement limitée, l’« ultime avertissement » (point clé de la doctrine française) pour stopper l’agresseur, en faisant par exemple exploser une ogive à haute altitude pour générer une impulsion électromagnétique (EMP) ou en frappant de façon ponctuelle des concentrations de forces ennemies qui envahiraient un pays ami ou leurs bases de lancement. Si l’adversaire persistait, une frappe massive « contre-valeur » serait alors réalisée en visant, selon le Livre blanc de 2008, « ses centres de pouvoir politiques, économiques et militaires ». Dans les faits, cela reviendrait à une salve anti-cités dévastatrice.

La France aujourd’hui, l’Europe peut-être demain, doivent-elles se limiter à une stratégie aussi impitoyable, puisqu’en représailles il y a fort à parier que cet agresseur détruirait lui aussi en retour toutes nos grandes agglomérations ? Le fait est que si la Russie – comme les États-Unis – prévoit évidemment elle aussi en dernier recours des frappes « contre-valeur », elle envisage surtout des plans « contre-force », qui ont pour objet de détruire uniquement le potentiel nucléaire militaire de l’adversaire (silos de missiles, bases de bombardiers, radars, etc.).

La France pourrait-elle adopter elle aussi un scénario contre-force ? Ce serait en fait difficile. D’abord, sur le plan conceptuel, les stratèges français refusent depuis l’origine le concept de bataille nucléaire où on échangerait coup pour coup atomique. En effet, ces schémas – frappe contre force, voire guerre nucléaire tactique à grande échelle – considèrent qu’on pourrait « gagner » une guerre nucléaire par la destruction des forces ennemies, ce qui est une illusion totale pour les théoriciens français (une critique d’ailleurs certainement justifiée). D’autre part, sur le plan matériel, une frappe contre-force exige un très grand nombre de vecteurs. En effet, pour détruire les seuls SNLE russes et leurs bases, les plans américains prévoient d’utiliser pas moins de 137 missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) et autant de têtes nucléaires de 330 kt. L’ensemble du plan contre frappe exigerait 746 têtes nucléaires alors que la destruction des villes russes – toujours selon les plans américains – requerrait un peu plus de 240 têtes, soit guère plus que les plans français anti-cités. Pour conclure sur ce point, rappelons que les États-Unis disposent d’un large arsenal de 1 700 têtes nucléaires déployées, ce qui leur permet de choisir entre ces deux stratégies. Dans le pire des cas (c’est-à-dire une guerre nucléaire totale avec la Russie où ils utiliseraient donc près de 1 000 ogives), il leur en resterait encore plus de 700 pour menacer la Chine ou la Corée du Nord, si besoin était.

Enfin, au niveau mondial, à l’exception des États-Unis dont l’arsenal continue à diminuer et de ceux de la France et d’Israël qui sont constants, les autres puissances – à commencer par les régimes autoritaires comme la Russie, la Chine et la Corée du Nord, précédemment citées, ainsi que le Pakistan – fabriquent sans relâche de nouvelles armes. Face à la possible coalition de ces trois puissances nucléaires, même en s’en tenant à une simple stratégie anti-cités qui évite donc l’incroyable inflation des plans contre force, notre arsenal doit cependant très clairement et assez rapidement prendre du volume, non seulement pour être capable d’anéantir – et donc de dissuader – un de ces adversaires, mais aussi pour tenir en respect les deux autres.

Quelles évolutions pour les différentes composantes de la force de frappe ?

Face à cette exigence, il s’agit de savoir où porter notre effort, en confrontant à chaque fois trois critères : puissance, coût et survivabilité face à une première frappe surprise.

Très chers SNLE

Les SNLE doivent rester le fer de lance de la dissuasion, car ils disposent de plusieurs atouts irremplaçables. D’abord, leur furtivité et donc la quasi-impossibilité de les détecter et de les détruire, garantit la capacité de frappe en second, fondamentale. En effet, même dans le pire des cas où une frappe surprise ennemie ravagerait nos bases et tuerait nos dirigeants, il y aura toujours au moins un SNLE en patrouille pour effectuer des représailles, garantissant ainsi à l’adversaire une destruction mutuelle assurée (MAD), l’essence même de la dissuasion. Aussi, leur puissance de feu est incontestable, puisqu’un seul bâtiment, en lançant ses 16 missiles M51 (missiles balistiques tirés depuis la mer ou SLBM), tirera 80 ogives totalisant 8 mégatonnes (soit plus de 500 fois Hiroshima), occasionnant de terribles pertes pour n’importe quel adversaire, même pour des grandes puissances comme la Chine ou la Russie. Enfin, leur mobilité donne à la France une capacité de tir réellement mondiale, puisque, compte tenu de la portée des M51 (vraisemblablement d’environ 9 000 km), un sous-marin, moyennant un préavis de quelques jours, peut se mettre en position pour tirer sur n’importe quel point de la planète.

Devrions-nous alors lancer un 5e voire un 6e SNLE ? Probablement pas.

Le premier problème est le ratio coût/disponibilité. Il faut d’abord se rappeler que, si la France possède quatre SNLE, elle n’a que trois jeux de missiles : quand un bâtiment rentre de patrouille à Brest, ses missiles sont retirés et sont ensuite chargés à bord du sous-marin partant. Compte tenu de ces transbordements, des périodes d’entretien, voire de grand carénage, et des allers-retours de patrouille, la France ne pourrait certainement faire tirer, en cas de guerre, que deux sous-marins au maximum, soit 32 missiles totalisant 160 têtes.

Or, le coût de l’ensemble est très élevé. Le prix d’un SNLE classe Le Triomphant est classifié, mais certainement proche de 3 milliards d’euros, avec des frais annuels de fonctionnement de l’ordre de 300 millions d’euros. Sans compter le coût des M51, celui des bâtiments et aéronefs qui surveillent l’espace maritime jusqu’à leur dilution. Le tout pour un bâtiment qui ne pourra donc tirer au mieux que les deux tiers du temps.

Le deuxième problème est leur invulnérabilité de plus en plus relative. D’une part, les SNLE peuvent toujours être traqués par des sous-marins ennemis. Déjà, en 1983, Christopher Chant écrivait : « Il est à craindre qu’à l’avenir les quelques sous-marins lanceurs de missiles balistiques, qui représentent une part importante de la force stratégique de la France et de la Grande-Bretagne, ne soient menacés par les sous-marins d’attaque soviétiques. » D’autre part, avec les progrès de l’intelligence artificielle et le développement des drones sous-marins, les submersibles dans leur ensemble risquent d’être de plus en plus vulnérables. Confier notre capacité de seconde frappe, voire de première frappe à ces seuls SNLE devient de plus en plus risqué. La prudence exigerait de diversifier nos vecteurs.

Le tandem Rafale/ASMP-A : un vecteur polyvalent mais limité

Déployés sur la base de Saint-Dizier (ainsi que sur quelques sites de dispersion comme Avord ou Istres) ou embarqués à bord du Charles de Gaulle, la France dispose donc de 50 ASMP-A pouvant être tirés par les Rafale.

Ces vecteurs sont fondamentaux car ils ont plusieurs spécificités. Ils peuvent délivrer l’« ultime avertissement » (voir supra). Ils permettent aussi une souplesse dans la gestion d’une crise car, contrairement aux missiles, les aéronefs peuvent être rappelés si la tension retombe. Toujours en temps de crise, ils permettent de communiquer avec l’adversaire en manifestant un certain niveau d’exaspération : contrairement aux ICBM immobiles dans leurs silos ou aux SNLE qui doivent rester indétectables, les bombardiers peuvent par exemple être déplacés sur une base plus près du front, ostensiblement armés ou même envoyés en patrouille aux abords de l’espace aérien ennemi. Ce fut notamment le cas fin juillet/début août 2025, avec le probable déploiement de bombes nucléaires américaines au Royaume-Uni et le redéploiement de bombardiers stratégiques russes vers la base d’Engels. Enfin, à l’image des bombes H B-61 américaines actuellement, ils pourraient être déployées sur les bases de plusieurs de nos alliés afin de prouver la solidarité européenne et la détermination française à les défendre.

L’accroissement de leur volume serait cependant inutile. D’abord, même si l’allonge de l’ASMP-A a été portée à 500 km, ceci ne lui permet d’atteindre que des cibles relativement proches : Russie occidentale, Turquie, Moyen-Orient, Afrique du Nord, et ce, au prix de plusieurs ravitaillements en vol. Ensuite, les aéronefs sont les vecteurs nucléaires les plus vulnérables qui soient et il y existe une probabilité significative qu’ils soient abattus (eux ou leurs ravitailleurs) avant de pouvoir tirer. Il est même probable que la grande majorité d’entre eux soient atomisés sur leurs bases par les premiers échanges de missiles sans avoir eu la moindre chance de décoller. Enfin, le Charles de Gaulle – comme tous les autres porte-avions, y compris américains – est de plus en plus menacé par les missiles hypersoniques et il semble de plus en plus illusoire de l’envoyer au large de Mourmansk ou de n’importe quel port hostile du continent eurasiatique sans risquer qu’il soit coulé.

Développer des missiles balistiques mobiles

Une troisième solution serait de développer des missiles balistiques mobiles, un peu sur le modèle des Topol ou des Yars russes. Cette solution a déjà été envisagée et présente plusieurs atouts, puisqu’elle réduit ces problèmes de vulnérabilité grâce à leur mobilité et leur permet, comme la plupart des ICBM, d’avoir une portée d’environ 10 000 km. Également, ces « Topol français » pourraient être déployés comme les ASMP-A chez nos voisins, afin, là aussi, d’affirmer la solidarité européenne (et d’amener éventuellement nos partenaires à participer à leur financement).

Cette solution n’a, cependant, pas que des avantages. La France a une certaine expérience en matière de missiles mobiles, puisque jusqu’en 1997, elle a déployé des Hadès. Or, ces derniers n’avaient qu’une portée de 50 km, soit 20 fois moins que ce qu’on pourrait attendre d’un Topol : il faudrait donc reprendre les plans presque à zéro. Par ailleurs, la mobilité de ces missiles est en réalité très contrainte : pour des raisons de sécurité évidentes, personne ne les croisera sur une départementale et ils sont donc réduits au mieux à circuler d’un camp militaire à l’autre, cela avec d’extrêmes précautions (François Mitterrand était par exemple très sensible à ce problème, ce qui avait contribué à l’arrêt du programme Hadès). Ainsi, même en Russie, la zone de déploiement des Yars et des Topol est bien connue et finalement aussi vulnérable en temps de paix à une première frappe que des ICBM ou des aérodromes. Enfin, dépourvus de silos, ces vecteurs sont très vulnérables à des frappes surprises de drones du type « toile d’araignée » que les Ukrainiens ont lancées sur les bombardiers russes le 1er juin 2025. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’aucune puissance nucléaire de l’OTAN ne déploie de telles armes.

Les ICBM : retour à Albion ?

Finalement, une solution très simple et éprouvée serait que, comme entre 1971 et 1996, la France déploie à nouveau des missiles balistiques au sol, ce qui cumulerait de nombreux avantages.

Le choix de l’emplacement de ces champs d’ICBM serait moins problématique qu’auparavant, puisqu’à l’époque, il y avait deux contraintes pour l’emplacement des missiles balistiques de portée intermédiaire (IRBM) : il fallait choisir un lieu évidemment peu peuplé, mais la portée limitée des missiles S2 (3 000 km) limitait surtout les sites possibles à l’est d’une ligne Marseille/Dieppe pour être sûrs de pouvoir toucher le « triangle dissuasif majeur », c’est-à-dire Leningrad-Moscou-Minsk. Compte tenu de la portée du M51 (évaluée à plus de 9 000 km pour la version M51.3), un « S51 » (qui en serait une version terrestre et dont l’alonge pourrait certainement être un peu augmentée) serait en mesure de frapper non seulement tout le territoire russe, mais aussi l’intégralité des territoires chinois et nord-coréen, puisque la distance séparant Paris de Pékin est de 8 200 km et de 8 900 km pour Pyongyang.

Même si la base du plateau d’Albion a été totalement démantelée depuis 1996, sa remise en service serait certainement la meilleure option tant ce site présente d’avantages : région peu peuplée, terrain toujours militaire qui ne nécessite aucune expropriation, latitude plus basse qui facilite le lancement, relief vallonné qui isole chaque silo et renforce sa protection contre les ICBM ennemis, faible risque d’inondation. À l’origine, le site avait été prévu pour 54 missiles, la réduction de ce chiffre à 18 étant due uniquement aux contraintes financières. L’objectif pourrait donc être de se doter de 18 à 50 ICBM, ce qui représenterait environ l’équivalent d’un à trois SNLE.

Le coût serait relativement limité : la conversion des M51 en « S51 » ne pose guère de problèmes, puisque s’il peut être difficile de navaliser un ICBM à cause des contraintes propres aux SNLE, l’inverse est relativement simple. Le M51 est souvent évalué à environ 120 millions d’euros, certaines sources le donnant même à 150 millions d’euros l’unité. À cela, il faut ajouter la fabrication des ogives et la remise en service de la base. L’ensemble est difficile à évaluer, mais serait évidemment nettement plus faible que le prix des SNLE, que nous avons rappelé supra. De plus, une fois ce coût fixe initial payé, les frais d’entretien seraient beaucoup plus faibles que pour ces mêmes SNLE.

Ces « S51 » permettraient de déployer jusqu’à 250 têtes nucléaires supplémentaires, si on retient l’objectif de 50 vecteurs. Ceci représenterait un doublement de notre arsenal total et un triplement de notre puissance de frappe, puisque ces ICBM seraient opérationnels en permanence à plus de 90 % (ratio constaté avec les S3 dans les années 1980), alors que les SLBM ne le sont qu’à 60 % environ, comme nous l’avons vu. En outre, on ferait des économies en évitant de construire des silos très sophistiqués et durcis pour espérer les voir survivre à une première frappe ennemie et permettre les lancements ensuite. Les missiles balistiques, aujourd’hui, sont tellement précis qu’une telle résilience est illusoire. Les États-Unis, par exemple, qui prévoient d’affecter deux têtes nucléaires de 100 kt à chaque silo russe, considèrent qu’ils ont ainsi 99,5 % de chances de détruire chacun d’entre eux. Et même si un silo échappait miraculeusement à la destruction, il faudrait des heures, voire des jours, pour déblayer l’accumulation de débris (radioactifs de surcroît) qui obstrueraient l’ouverture : une éternité lors d’une guerre nucléaire qui ne dure que quelques dizaines de minutes. Les ICBM sont faits pour être tirés sur alerte lors d’un échange nucléaire, voire en premier. Envisager leur lancement pour une seconde frappe est une illusion ; seuls les SNLE peuvent éventuellement le faire.

Enfin, il existerait un dernier argument – assez délicat – qui pousserait la France à réimplanter des ICBM à Albion. D’une part, la situation des finances publiques françaises est très dégradée et Paris risque d’avoir besoin de la bienveillance voire de l’aide de ses partenaires européens pendant de nombreuses années. D’autre part, on observe depuis plusieurs années plusieurs déclarations de parlementaires importants ou de membres du gouvernement allemand désireux de dépouiller à leur profit la France de ses attributs de pouvoir les plus importants, comme son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, ou sa force nucléaire. Dernier en date, Jens Spahn, l’actuel président du groupe parlementaire formé par l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU) et l’Union chrétienne-sociale en Bavière (CSU) au Bundestag a déclaré le 29 juin dernier : « Nous devrions débattre d’un parapluie nucléaire européen indépendant. Et cela ne fonctionnera qu’avec le leadership allemand », sans être désavoué par le chancelier. Cela rappelle le roman d’anticipation de Philippe Jaffré et Philippe Riès, publié en 2006, dans lequel les auteurs imaginaient, à l’horizon 2012, une cessation de paiement de la France à laquelle Angela Merkel, pour prix du plan d’aide colossal alors nécessaire, répondait en exigeant en contrepartie le transfert au niveau européen des SNLE et bombardiers français, sous supervision allemande. Or, autant une puissance nucléaire en défaut pourrait être l’objet de pressions pour se séparer de ses forces nucléaires mobiles (avions et sous-marins), autant ce serait impossible pour ses ICBM. Enterrer ces vecteurs dans la terre de France serait la meilleure solution pour en interdire l’accaparement par une puissance étrangère.

L’alerte avancée, la mère de toutes les batailles

Ce qui nous ramène au dernier problème, qui est finalement depuis l’origine le seul talon d’Achille de la dissuasion française : l’alerte avancée, c’est-à-dire la capacité à détecter un tir de missile balistique terrestre ou naval instantanément, afin d’en informer le président et de permettre à ce dernier de donner l’ordre de tirer ses propres missiles avant qu’ils ne soient anéantis ou que lui-même ne soit tué.

Certes, la France n’est évidemment pas totalement dépourvue en la matière, puisqu’elle dispose des radars GRAVES (Grand Réseau adapté à la veille spatiale) et Nostradamus. Cependant, le premier est plutôt destiné à la surveillance satellitaire et le second est encore un démonstrateur. Également, dans les années 2010, elle a procédé au lancement de deux satellites expérimentaux SPIRALE (Système préparatoire infrarouge pour l’alerte) sur des orbites de Molnia, mais ces derniers sont restés au stade du prototype et n’ont pas été renouvelés. Enfin et surtout, la France n’a jamais lancé de satellites d’alerte sur orbite géosynchrone, qui sont pourtant la base d’un tel système.

De même, au niveau européen, la Commission européenne a lancé plusieurs programmes de recherche dans ce domaine ou dans celui de la défense antimissile. Cependant, il ne semble guère y avoir de ligne directrice, puisque l’alerte avancée est divisée entre deux programmes, Odin’s Eye, confié au groupe allemand OHB, et TWISTER (Timely Warning and Interception with Space-Based Theater Surveillance) à MBDA. Pire encore, le projet d’intercepteurs HYDEF (European Hypersonic Defence Interceptor Programme) n’a pas été attribué au champion européen MBDA mais, de façon déconcertante, à l’entreprise espagnole peu connue Sener, tout en excluant la France du projet. Pour couronner le tout, un quatrième projet – HYDIS (Hypersonic Defense Interceptor Study) – est lancé, qui réintègre cette fois-ci la France et MBDA. On peine à discerner l’unité et la cohérence de ces projets.

En matière d’alerte avancée, la France – comme l’ensemble des alliés européens – est en fait actuellement presque totalement dépourvue et donc très largement dépendante des États-Unis. Ces derniers, grâce à leur impressionnante flotte de satellites du système SBIRS (Space Based Infrared System) et à leurs puissants radars BMEWS (Ballistic Missile Early Warning System) sont en effet en mesure de détecter tout tir de missiles au niveau mondial et partagent ces données – pour le moment – avec leurs alliés. C’est donc grâce à ces données d’origine américaine que la dissuasion française est finalement réellement crédible et opérationnelle. De plus, la proximité géographique rend le problème encore plus urgent pour les Européens que pour les Américains, puisqu’un ICBM tiré depuis la Russie occidentale mettrait 15 minutes pour frapper la France, alors qu’il lui en faudrait 30 pour atteindre les États-Unis.

Relativisons cependant : même dans ce scénario catastrophe, il resterait probablement un ou deux SNLE intacts qui disposent d’ordres d’action par défaut et qui pourraient théoriquement riposter. Mais l’ennemi serait-il identifié à coup sûr ? Tirerait-on malgré tout sans ordre ? Ce n’est pas si évident. Des études officieuses américaines montrent que 10 à 20 % des officiers – surtout dans les postes de commandement d’ICBM, plutôt que dans les SNLE – refusent d’exécuter un ordre de tir lors des exercices (ce problème sert de trame de départ au film Wargames de John Badham et au roman Les Minutes de l’heure H de William Prochnau, tous deux sortis en 1983).

Finalement, pour une puissance nucléaire, ne pas disposer de système d’alerte avancée, c’est la garantie en cas de conflit de perdre immédiatement le contrôle de la situation et de devenir une cible beaucoup plus vulnérable, beaucoup plus tentante et donc de ne plus être dissuasif. De façon prioritaire, c’est donc ce modèle américain (SBIRS + BMEWS) que la France et l’Europe doivent reproduire, puisqu’il est le plus complet et aussi parce qu’il est multi-couches, ce qui permet d’être résilient en cas d’attaque, mais aussi, voire surtout, de confirmer cette attaque par des sources indépendantes. Cela permet ainsi d’éviter de tirer par erreur, ce qui a failli se produire à plusieurs reprises pour les Occidentaux comme pour les Soviétiques, les bugs sur des systèmes aussi complexes étant inévitables.

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Si l’OTAN survit sous sa forme actuelle, la meilleure solution opérationnelle et la plus économe sur le plan budgétaire pour la dissuasion française sera alors de ne rien changer : continuer à moderniser les vecteurs, maintenir le haut niveau de compétence des personnels et encore bénéficier du système d’alerte avancé étatsunien.

Dans le cas contraire, comme nous l’avons vu, il faudra accroître le volume de nos forces, le retour des ICBM étant certainement la meilleure solution, à condition de disposer toutefois d’un système d’alerte avancée, ce point crucial étant la clé de tout le reste. Là, on peut imaginer trois solutions. La première, la plus favorable, serait que les États-Unis continuent à nous faire bénéficier gratuitement de leur propre système, le plus fiable au monde actuellement. La deuxième impliquerait que ces mêmes États-Unis exigent de faire payer aux Européens le droit de bénéficier de ces informations (scénario assez probable, surtout de la part d’un président comme Donald Trump, toujours prêt à « racketter » ses amis) ; il ne faudrait pas hésiter à le faire, pour plusieurs dizaines de millions de dollars ou plus par an s’il le faut. Enfin, dernier cas de figure : en cas de rupture totale, il faudra créer des équivalents européens des systèmes SBIRS et BMEWS, pour un coût qui se chiffrera certainement en dizaines de milliards d’euros. Compte tenu de la divergence de vue croissante entre les deux rives de l’Atlantique (et ce, même avant l’élection de Donald Trump), la prudence impose de choisir résolument cette dernière option.

Crédit photo : Andy_Oxley

Auteurs en code morse

Jean-Pierre Loubet

Jean-Pierre Loubet est spécialiste de la dissuasion nucléaire, chargé de cours pour le master 2 Histoire militaire et Études de défense à l’université Montpellier 3, et professeur de sciences économiques et sociales au lycée Joffre à Montpellier.

Comment citer cette publication

Jean-Pierre Loubet, « Alerte avancée et retour à Albion : l’avenir de la dissuasion nucléaire française ? », Le Rubicon, vol. 6, 7 janvier 2026 [https://lerubicon.org/alerte-avancee-et-retour-a-albion-lavenir-de-la-dissuasion-nucleaire-francaise/].