À l’est, du nouveau ? Le déploiement allemand en Lituanie pourrait servir de modèle en Europe - Le Rubicon

À l’est, du nouveau ? Le déploiement allemand en Lituanie pourrait servir de modèle en Europe

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Août 29

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Cet article est une traduction de « Blueprints on the Border: Germany’s Lithuania Deployment May Be Europe’s New Template », publié sur le site de l’European Council on Foreign Relations (ECFR) le 4 juin 2025.

 

En stationnant des troupes en Lituanie, l’Allemagne crée un précédent que d’autres puissances européennes pourraient bientôt se trouver contraintes d’imiter.

La place de la cathédrale de Vilnius a été le théâtre d’un événement historique le 22 mai : la cérémonie d’activation de la 45e brigade blindée (l’Armoured Brigade 45), qui constitue le premier déploiement permanent à l’étranger d’une unité de combat de cette envergure depuis la fondation de la République fédérale en 1949. Des responsables civils et militaires de Lituanie et d’Allemagne étaient présents, ainsi que de nombreux spectateurs lituaniens, sans oublier les 400 militaires du quartier général de la brigade déjà présents dans le pays. D’ici fin 2027, ils formeront une force de 4 800 hommes et femmes, chargée de dissuader et, si nécessaire, de repousser une attaque russe.

Il y a seulement deux ans, les responsables allemands et lituaniens se disputaient au sujet de l’ampleur de cet engagement de l’Allemagne envers la Lituanie. Vilnius s’attendait à ce que Berlin déploie l’ensemble de la brigade – soit entre 3 000 et 5 000 soldats – dans leur pays, mais leurs homologues allemands prévoyaient initialement d’envoyer uniquement le quartier général et quelques troupes de combat. Le reste de la brigade aurait été maintenu en réserve en Allemagne pour renforcer les troupes déjà en Lituanie en cas de besoin. La décision prise fin juin 2023 par le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, d’envoyer l’intégralité de la brigade en Lituanie a surpris tout le monde, y compris de nombreux membres de son propre ministère. Lors de la cérémonie à Vilnius, Boris Pistorius a assuré : « Nous serons – toujours –aux côtés de nos amis. »

L’impact sur l’armée allemande

La brigade doit relever des défis majeurs dans un délai de 30 mois afin d’être pleinement opérationnelle d’ici 2027. Néanmoins, le transfert d’unités vers la Lituanie met également à rude épreuve le reste des forces armées allemandes, la Bundeswehr, causant des maux de tête aux responsables et aux planificateurs militaires à Berlin.

Pour créer l’Armoured Brigade 45, Berlin procède dans les faits à un remaniement de la Bundeswehr. Le bataillon blindé 203 (l’Armoured Battalion 203), qui compte environ quatre douzaines de chars Leopard 2, sera transféré de Rhénanie-du-Nord-Westphalie vers la Lituanie, où il sera rejoint par le bataillon d’infanterie blindée 122 (Armoured Infantry Battalion 122), qui dispose d’un nombre similaire de véhicules blindés de combat d’infanterie Puma provenant de Bavière. Le groupement tactique multinational en Lituanie (Multinational Battlegroup Lithuania), dirigé par la Bundeswehr et comprenant des troupes néerlandaises, norvégiennes et d’autres pays alliés, complètera la formation et deviendra la première des trois unités de combat rattachées à la brigade au début de 2026. Les autres suivront dès que la Lituanie aura construit les infrastructures nécessaires : logements pour les troupes et leurs familles, zones d’entraînement, entrepôts pour le matériel et les munitions. Des éléments supplémentaires de la brigade assureront la reconnaissance, le soutien logistique, les communications et transmissions, le génie et l’artillerie.

La décision de recourir en grande partie à des unités existantes plutôt que d’en créer de nouvelles raccourcit le délai de déploiement. Cela dit, elle crée également des lacunes dans les formations d’origine des deux bataillons. Leur remplacement prendra du temps : il faudra recruter et former de nouveaux soldats et acquérir de nouveaux équipements. Équiper la brigade lituanienne avec le matériel le plus moderne de la Bundeswehr signifie également que d’autres unités seront confrontées à des pénuries temporaires, alors que leur état général de préparation opérationnelle est déjà médiocre. Cette situation s’est encore aggravée à cause des dons d’équipements allemands à l’Ukraine, qui ont été remplacés lentement ; par exemple, 18 chars Leopard 2 ont été retirés d’une unité de la Bundeswehr et envoyés en Ukraine. Pour respecter l’échéance de 2029 fixée par le chef de l’armée allemande pour que l’ensemble des forces soit pleinement opérationnel, les commandes de nouveaux équipements militaires et d’armes auraient dû être passées « hier », afin que le « temporaire » ne devienne pas « indéfini ».

Les deux domaines dans lesquels la brigade dispose de peu de ressources, même provenant d’autres branches de la Bundeswehr, sont les drones et la défense aérienne à courte portée. Comme le montre la guerre en Ukraine, ces deux éléments sont essentiels à la survie et à l’efficacité des forces terrestres dans les opérations de combat modernes à grande échelle. Par conséquent, les dirigeants de la Bundeswehr accordent la priorité à l’acquisition et à l’intégration de drones de surveillance et de combat, ainsi que de systèmes permettant de contrer, entre autres, ces menaces aériennes. La brigade lituanienne sera la première à en bénéficier. Toutefois, cela pourrait bien prendre plus de temps que prévu, bien au-delà de 2027.

D’autres déploiements à venir

À terme, la 45e brigade blindée sera l’unité la plus performante de l’armée allemande, renforçant considérablement la puissance de feu des forces de défense lituaniennes. Cela s’inscrit dans l’ambition affichée par l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) à Madrid en 2022 de mettre en place une défense avancée multinationale qui soit robuste le long de son flanc oriental. D’autres États importants de l’OTAN ont également commencé à renforcer leurs déploiements, mais ils suivent des modèles différents de celui de l’Allemagne. Par exemple, le Canada et le Royaume-Uni ont convenu respectivement avec la Lettonie et l’Estonie de leur affecter des brigades à haut niveau de préparation, de stocker l’équipement de celles-ci dans ces pays et d’y répéter régulièrement des déploiements au lieu d’y stationner en permanence l’ensemble de leurs brigades.

Trois développements pourraient contraindre les dirigeants de l’OTAN à renforcer leurs forces terrestres avancées. Premièrement, la Russie prévoit de reconstituer ses forces d’avant l’invasion et de les porter à un maximum de 1,5 million de militaires en service actif. Parallèlement, elle construit des infrastructures à la frontière avec la Finlande et les pays baltes pour héberger ces troupes, signe que le Kremlin s’attend à ce que la guerre contre l’Ukraine tourne à son avantage. Une présence militaire considérablement renforcée et expérimentée dans les régions occidentales de la Russie pourrait bien obliger l’OTAN à réagir en déployant davantage de formations avancées sur son flanc nord-est.

Deuxièmement, les conditions selon lesquelles la guerre de la Russie contre l’Ukraine prendra fin auront une incidence sur les besoins en forces armées le long du flanc sud-est de l’OTAN. Si l’Ukraine perd et que la Russie occupe son territoire, les troupes russes menaceront directement trois autres alliés de l’OTAN, à savoir : la Hongrie, la Slovaquie et la Roumanie, ce qui nécessiterait un déploiement beaucoup plus important de l’OTAN dans le sud-est de l’Europe. Cependant, l’Ukraine a réussi à repousser la Russie et, si elle continue à le faire, les deux parties pourront décider de conclure un cessez-le-feu (pour l’instant, la Russie est la seule à s’y opposer). Les Européens discutent actuellement de la manière dont ils pourraient contribuer à stabiliser un tel accord en déployant des troupes européennes en Ukraine. Même si cela mettait à rude épreuve les armées européennes, cet engagement militaire serait moins important que si l’OTAN devait déployer des forces afin de dissuader une menace immédiate contre trois alliés.

Troisièmement, bien que l’administration Trump soit encore officiellement en train d’évaluer les déploiements militaires nationaux à l’échelle mondiale, de plus en plus d’indices laissent présager une réduction significative des forces américaines en Europe. À la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, les États-Unis ont dépêché 20 000 soldats supplémentaires en Europe, principalement auprès de leurs alliés sur le flanc est de l’OTAN. Comme il s’agit pour l’essentiel de déploiements rotatifs, ils sont également plus faciles à retirer et à réorienter vers la protection du « territoire national », ou au profit de la stratégie de dissuasion envers la Chine. Néanmoins, même les formations de combat et les quartiers généraux américains implantés de longue date en Europe pourraient être réduits. Les grandes puissances militaires européennes pourraient intervenir pour combler les lacunes en matière de dissuasion et de réassurance provoquées par le retrait orchestré par l’administration Trump sur le flanc est au cours des mois et des années à venir.

Que la brigade allemande en Lituanie devienne ou non un modèle pour d’autres pays, le stationnement permanent de forces opérationnelles issues des poids lourds militaires de l’Europe pourrait bientôt redevenir monnaie courante. Pendant la guerre froide, les Allemands de l’Ouest étaient les principaux bénéficiaires de tels déploiements dépêchés par leurs alliés. À l’avenir, c’est bien l’Allemagne qui devra assumer une part toujours plus importante de cette responsabilité qui consiste à dissuader résolument ses adversaires et à rassurer ses alliés. Selon les termes de Boris Pistorius, la brigade « est un symbole de confiance entre les nations, entre les peuples, entre amis ».

L’ECFR ne prend pas de position collective. Les publications de l’ECFR ne reflètent que les opinions de leurs auteurs respectifs.


Crédits photo : Michele Ursi

Auteurs en code morse

Rafael Loss

Rafael Loss est chargé de mission à l’ECFR. Ses travaux portent sur la sécurité et la défense dans la zone euro-atlantique, les opérations militaires, l’innovation et la technologie, ainsi que la stratégie nucléaire et le contrôle des armements.

Comment citer cette publication

Rafael Loss, « À l’est, du nouveau ? Le déploiement allemand en Lituanie pourrait servir de modèle en Europe », Le Rubicon, 29 août 2025 [https://lerubicon.org/a-lest-du-nouveau-le-deploiement-allemand-en-lituanie-pourrait-servir-de-modele-en-europe/].