- à 3 h 52 : Angelov et Filipov s’approchent du Mur des Justes, devant le Mémorial de la Shoah, et y apposent des empreintes de mains rouges;
- à 3 h 56 : un agent de sécurité intervient, les obligeant à prendre la fuite. Milushev entre dans l’allée des Justes, filme les pochoirs – une trentaine au total – et s’enfuit. Quelques heures plus tard, des images du mémorial vandalisé deviennent virales, relayées par les autorités locales, les médias français et un réseau de faux comptes liés à l’écosystème informationnel russe Doppelgänger. Le débat enflammé qui s’ensuit dure plusieurs semaines.
Tenu à Paris du 29 au 31 octobre 2025, le procès des « Mains rouges », est la première procédure judiciaire en France visant un réseau présumé d’agents liés aux services de renseignements russes. À l’instar de collègues qui avaient assisté au grand procès pour espionnage au Royaume-Uni plus tôt dans l’année, j’étais présent dans la salle d’audience pendant toute la durée des débats. L’affaire des « Mains rouges » illustre la logique d’adaptation des opérations clandestines russes. Elle démontre que les structures de renseignements traditionnelles coexistent avec des structures plus décentralisées. L’imprudence opérationnelle des auteurs reflète également une caractéristique récurrente des méthodes russes : le recrutement délibéré d’individus issus de milieux où se croisent précarité matérielle, instabilité personnelle et extrémisme idéologique, permettant ainsi aux commanditaires d’externaliser les risques et de minimiser les chances d’être directement mis en cause. L’affaire révèle en outre un schéma émergent selon lequel une même recrue peut participer à plusieurs opérations, remettant en question l’idée répandue selon laquelle les agents ne sont utilisés qu’une seule fois.
L’affaire des « Mains rouges » s’inscrit dans la stratégie guerrière générale de la Russie en Europe. Elle montre comment les services de renseignements russes combinent pratiques clandestines traditionnelles et méthodes contemporaines de subversion politique afin de semer la confusion et de fragiliser la cohésion des sociétés démocratiques. Ces opérations se sont fortement intensifiées depuis le début de la guerre russo-ukrainienne.
Un réseau de renseignements traditionnel
Les méthodes traditionnelles du renseignement russe sont au cœur de l’opération « Mains rouges ». La structure du réseau révélée par le procès se caractérise par une hiérarchie opérationnelle très classique. À sa tête se trouve un individu agissant comme agent principal, responsable de la coordination générale et de la supervision logistique de l’opération. Les conclusions de l’enquête indiquent que cet agent principal communiquait régulièrement en russe avec son officier traitant via Telegram, une relation vraisemblablement entretenue au profit du service de renseignement militaire russe (GRU). Dans ce cas précis, Ivanov semble avoir joué le rôle d’agent principal, supervisant l’organisation de l’opération, gérant les fonds et coordonnant le transport ainsi que la logistique d’exfiltration.
Au niveau intermédiaire, un deuxième individu a été recruté directement par l’agent principal. Cette personne assurait l’exécution de la mission sur le terrain tout en maintenant un contact régulier avec l’agent principal. Dans l’opération « Mains rouges », ce rôle a été occupé par Angelov, recruté par Ivanov lui-même, et qui a à son tour recruté d’autres agents. Angelov n’était pas présent au procès, n’ayant pas encore été appréhendé. Il fait l’objet d’un mandat d’arrêt international.
Au bas de cette structure, des agents opérationnels exécutaient donc les instructions transmises par l’échelon intermédiaire. Milushev et Filipov semblent avoir agi en tant qu’agents opérationnels, mais avec des niveaux de responsabilité différents. Milushev, arrivé à Paris le lendemain de la première nuit d’action, n’a pas participé directement au marquage au pochoir du Mémorial de la Shoah. Il a en revanche maintenu un contact étroit avec l’agent principal durant l’opération. Les éléments de preuve présentés lors du procès suggèrent qu’il était chargé de faire le guet, surveiller la zone, photographier les tags pour prouver la réussite de la mission et en rendre compte à l’agent principal, ainsi que pour diffuser ces images sur les réseaux sociaux.
La structure opérationnelle du réseau « Mains rouges » présente un intérêt particulier en ce qui concerne les pratiques contemporaines du renseignement russe. Tout d’abord, elle était tout à fait traditionnelle. Ce réseau ressemble aux schémas établis et bien documentés observés dans les opérations de renseignements russes : un officier traitant basé en Russie, un agent intermédiaire issu des anciennes républiques soviétiques et des agents opérationnels recrutés dans l’entourage immédiat de l’intermédiaire, chargés d’exécuter des missions spécifiques à l’étranger.
Pourtant cette structure diffère aussi nettement des réseaux plus complexes et décentralisés utilisés pour des opérations d’espionnage et de sabotage en Europe ces dernières années, notamment celle jugée au Royaume-Uni en mars 2025. Comme l’a documenté Daniela Richterova, la structure dans ce cas précis ressemblait davantage à un modèle multiniveaux externalisé, dans lequel un « commanditaire » – Jan Marsalek – déléguait l’élaboration des plans opérationnels à un « responsable pays » désigné, qui à son tour confiait d’autres responsabilités à un proche collaborateur.
L’affaire des « Mains rouges » démontre donc que les cadres traditionnels continuent d’être utilisés parallèlement à des structures plus décentralisées. La coexistence de ces différents modèles souligne l’adaptabilité opérationnelle des services de renseignements russes, qui semblent capables d’ajuster leurs structures de réseau aux objectifs, contextes et seuils de risque spécifiques à chaque mission.
Opération secrète pour les (pas si) nuls
Alors que les opérations d’influence russes en Europe deviennent de plus en plus clandestines ces dernières années, l’affaire des « Mains rouges » révèle que les récentes actions secrètes russes se caractérisent par une persistance de l’improvisation et de la négligence opérationnelle. Tout au long du procès, les trois accusés ont feint l’incompétence exacerbée, apparaissant comme des participants inconscients du danger et rejetant toute la responsabilité sur la personne absente : Angelov. Leur comportement rappelait parfois l’absurdité surjouée des agents du GRU impliqués dans l’empoisonnement des Skripal, qui avaient prétendu lors d’une interview télévisée être des touristes visitant la cathédrale de Salisbury. Comme l’a souligné David Père, avocat du Mémorial de la Shoah lors du procès : « Nous sommes face à des prévenus qui se présentent comme les “malgré-nous” de l’antisémitisme, un nazi sympathique qui porte le t-shirt d’Adolf Hitler pour dormir, un vidéaste alcoolique, un GO très serviable… Et cette bande surjoue le côté “pieds nickelés” de leur épopée. »
Le manque de professionnalisme de l’opération a été d’autant plus flagrant que les enquêteurs ont pu recueillir une quantité considérable de preuves immédiatement après l’incident et que les suspects ont été identifiés très rapidement. Tous les membres du réseau agissaient sous leur véritable identité, utilisant leurs téléphones portables personnels dans leurs déplacements et pour leurs communications. Bien que des applications de messagerie cryptée aient été utilisées, cela n’a guère eu d’impact sur l’enquête : après avoir identifié les auteurs sur les images de vidéosurveillance, les forces de l’ordre ont remonté leur piste jusqu’à un hôtel où ils avaient laissé des copies de leurs papiers d’identité et ont découvert que leurs téléphones avaient borné pendant l’opération.
Ce recours aux méthodes clandestines témoigne d’une adaptation pragmatique des services de renseignements russes face à la réduction de leur accès opérationnel et au renforcement des mesures de sécurité, suite aux nombreuses expulsions d’agents après l’empoisonnement des Skripal en 2018 et l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, ainsi qu’aux difficultés croissantes pour accréditer de nouveaux agents dans de nombreux pays européens. Plutôt que d’investir dans des capacités clandestines plus sophistiquées, les services russes semblent privilégier une couverture opérationnelle minimaliste, conçue principalement pour masquer toute implication directe. L’accent n’est pas mis sur le secret professionnel au sens classique du terme, mais sur le maintien d’un déni plausible, bien qu’invraisemblable. Loin de minimiser la gravité de l’opération, cet apparent amateurisme reflète une caractéristique récurrente des actions clandestines russes en Europe : des opérations peu coûteuses et peu rigoureuses, conçues pour obtenir un impact rapide, où l’intention stratégique est dissimulée derrière un voile de déni et une incompétence feinte.
Des tendances récurrentes en matière de recrutement
Les profils des acteurs de l’affaire « Mains rouges » correspondent étroitement aux schémas de recrutement observés dans différents réseaux d’influence liés à la Russie en Europe. Comme dans d’autres cas documentés, le recrutement semble être déterminé par une combinaison de vulnérabilité financière, d’affinités idéologiques et de relations personnelles. Identifié comme le coordinateur de l’opération, Ivanov se trouve à l’intersection de ces phénomènes. Né à Louhansk, en Ukraine, il a servi dans l’armée bulgare, a vécu plusieurs années en Russie et a été affilié pendant près de dix ans à un parti nationaliste bulgare, ce qui suggère une certaine convergence idéologique avec le gouvernement russe. Bien qu’il affirme avoir renié ses convictions passées, Filipov porte des tatouages représentant des croix gammées et des symboles du Troisième Reich, et vivait dans la précarité en Bulgarie, où il enchaînait les emplois mal rémunérés. Angelov présentait également des tatouages nazis, ce qui suggère un profil idéologique similaire.
Ces éléments s’inscrivent dans une tendance plus générale selon laquelle les services de renseignements russes recrutent des agents dans des milieux où se mêlent précarité matérielle, personnalité instable et idéologie extrémiste. L’affiliation politique, notamment d’extrême droite ou ultranationaliste, sert à la fois de facteur motivant et d’outil pour renforcer la cohésion et la loyauté au sein de réseaux peu structurés.
Parallèlement, du fait de leur appartenance à des groupes socio-économiques marginalisés, ces individus sont généralement inconnus du public ou des services et ne bénéficient d’aucune protection étatique, ce qui facilite leur recrutement et leur envoi à l’étranger pour des missions clandestines. Cette situation les rend particulièrement utiles pour des opérations peu coûteuses et réfutables, ce qui permet aux services russes de les déployer pour un prix dérisoire – Filipov aurait perçu 1 200 dollars et Milushev 600 dollars – tout en externalisant le risque opérationnel et en réduisant la probabilité d’une attribution directe au service commanditaire.
Ces agents russes ne sont pas à « usage unique »
Les schémas récurrents de recrutement s’accompagnent de plus en plus d’une évolution notable dans l’utilisation opérationnelle de ces individus. Le procès des « Mains rouges » remet en question l’idée largement répandue selon laquelle les agents russes sont recrutés pour des opérations isolées et uniques. Filipov est impliqué dans l’affaire des « Cercueils » de juin 2024, qui avait consisté à déposer des cercueils recouverts de drapeaux français et peints en rouge pour symboliser le sang français versé pendant la guerre en Ukraine. Milushev est également soupçonné d’avoir participé à deux autres opérations : la profanation de la tombe de Stepan Bandera à Munich peu après les incidents parisiens et la distribution, dans une commune suisse, d’autocollants « pro-paix » au sujet de l’Ukraine.
Les profils des personnes impliquées dans les opérations clandestines illustrent donc une tendance émergente : le recours répété aux mêmes agents pour de multiples actions. Cette tendance est corroborée par des conclusions récentes du Centre international de lutte contre le terrorisme, qui bat en brèche l’idéal-type d’agents isolés et jetables, engagés en ligne pour des missions ponctuelles. Selon son rapport, environ 62 % des recrues liées à la Russie ont participé à plus d’une opération.
Ces affaires révèlent une stratégie consistant à déployer de manière répétée des agents subalternes dans le cadre d’actions symboliques et peu coûteuses, menées dans plusieurs pays européens. Ce nouveau schéma suggère une approche coordonnée visant à maximiser visibilité et nuisance par une série d’actions discrètes réalisées sur une courte période. Il pourrait également s’agir de ce que l’on appelle dans le renseignement des « essais opérationnels », où les agents recrutés se voient confier des tâches – souvent des actes modérément illégaux ou d’autres à la limite de la légalité – afin d’évaluer leur fiabilité, de les tester et de les conditionner avant leur éventuel déploiement dans des opérations plus complexes. D’autres arrestations et investigations sont nécessaires pour déterminer s’il s’agit d’un modèle opérationnel à part entière ou d’une réponse spécifique à des contraintes de ressources.
Pour une subversion en temps de guerre
L’affaire des « Mains rouges » n’est pas un incident isolé, mais s’inscrit dans une campagne plus vaste d’actes subversifs liés aux services de renseignements russes en France ces deux dernières années. Au moins dix opérations similaires, vraisemblablement liées à la Russie ont eu lieu dans le pays. Parmi les plus notables figurent les étoiles de David peintes sur divers bâtiments en octobre 2023 – attribuée par les services de renseignements français au 5e Bureau du FSB –, une nouvelle profanation du Mémorial de la Shoah à la peinture verte en mai 2025 et les têtes de porc déposées devant des mosquées en septembre 2025. Ces opérations exploitent délibérément des symboles historiques et religieux très sensibles en France afin de provoquer l’indignation, de polariser la société et d’éroder la confiance du public.
Cette tendance croissante reflète un changement stratégique des priorités des services de renseignements russes depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022. Les structures clandestines russes, initialement axées sur le ciblage des opposants politiques, mènent désormais des opérations de sabotage et d’influence afin de façonner l’environnement informationnel et de soutenir les objectifs de guerre. Ces réseaux jouent un rôle déterminant en ce qu’ils manipulent l’opinion publique, élaborent des récits spécifiques et font pression sur des États européens clés. La France, en particulier, est devenue une cible prioritaire en raison de sa position ferme contre l’agression russe et de son rôle moteur dans la promotion de l’autonomie stratégique européenne et la construction de la Coalition des volontaires. Elle est également perçue comme vulnérable, politiquement instable et déchirée par de profondes divisions politiques et ethniques. L’opération « Mains rouges » contribue à affaiblir la cohésion interne et l’influence française dans la réponse occidentale à la guerre russo-ukrainienne.
Toutefois, ce qui unit ces incidents apparemment sans lien, ce n’est pas seulement leur ciblage symbolique ou leur exécution clandestine, mais aussi le fait qu’ils soient systématiquement amplifiés par des réseaux de désinformation liés à la Russie. Dans chaque cas, l’action n’est pas une fin en soi, mais la première étape d’un mécanisme d’influence plus vaste. Ces actes ont tous été rapidement suivis de leur diffusion sur les médias sociaux et de leur insertion dans des réseaux de désinformation liés à la Russie, tels que Doppelgänger. Les images des « mains rouges » sont devenues virales en ligne quelques heures seulement après l’acte de vandalisme lui-même, l’écosystème russe de faux comptes X et de chaînes de bots coordonnés injectant du contenu manipulé dans le débat public.
Ces opérations démontrent que les services de renseignements russes combinent structures clandestines traditionnelles et outils modernes d’influence numérique. Bien que souvent peu coûteuses et rudimentaires sur le plan opérationnel, ces actions sont conçues dès le départ pour une amplification en ligne. Grâce à des réseaux de bots, des médias inauthentiques et des contenus générés par l’IA, ces perturbations à petite échelle se transforment rapidement en campagnes d’influence de grande envergure. Cette approche reflète l’évolution des tactiques de renseignements russes, où les actes de vandalisme servent principalement de déclencheurs à des opérations d’information plus vastes.
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En définitive, ces activités d’ingérence témoignent de l’importance stratégique croissante que Moscou accorde à la subversion de l’opinion publique en Europe dans un contexte de guerre. Ces actes de subversion ne sont pas périphériques, mais étroitement liés aux objectifs de guerre plus larges de la Russie, et se déroulent en parallèle avec des opérations d’espionnage et de sabotage. Ensemble, ils reflètent une doctrine cohérente d’action offensive, ancrée dans les traditions ancestrales du renseignement russe. L’affaire des « Mains rouges » illustre donc à la fois la capacité d’adaptation tactique de la Russie face à la contrainte et rappelle que même des opérations en apparence amatrices peuvent contribuer à une stratégie intégrée de déstabilisation de l’intérieur des sociétés démocratiques.
Crédits image : gorodenkoff via iStock.
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