D’une Assemblée du cercle arctique à l’autre : la coopération, envers et contre tout ?

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Juil 01

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L’Assemblée du cercle arctique (Arctic Circle Assembly) s’est tenue du 16 au 18 octobre 2025 à Reykjavik, en Islande. Quels sont les enseignements de cette édition 2025, alors que les inscriptions pour l’édition 2026 viennent d’ouvrir ? Cet événement annuel très attendu rassemble des scientifiques, des représentants d’institutions étatiques – qu’il s’agisse de nations polaires ou non –, d’organisations non gouvernementales (ONG), d’entreprises privées et d’autres acteurs de la société civile. En 2025, quelque 2 000 participants, venus de 70 pays, s’y sont retrouvés. Cette assemblée constitue un lieu d’échanges scientifiques et diplomatiques essentiel pour l’Arctique, où les sciences sociales côtoient les sciences naturelles, comme en témoigne la présence de la plateforme « Tara Polar Station ». Elle se positionne ainsi comme une conférence rassemblant des acteurs divers et abordant les enjeux majeurs de la région.

Or, ces enjeux, qui reposent sur la coopération scientifique et diplomatique pour le développement de l’Arctique et la lutte contre les effets du changement climatique, sont aujourd’hui accentués par le contexte géopolitique. Les multiples déclarations du président étasunien Donald Trump, évoquant l’annexion du Groenland, ont fracturé les relations jusqu’ici privilégiées et coopératives entre alliés dans la région circumpolaire. De plus, la montée des tensions avec la Russie et les États-Unis s’est imposée au cœur des discussions. L’Arctic Circle Assembly est une plateforme à la fois politique et politisée : il s’agit d’un événement de prestige pour les universités et centres de recherche, ainsi que pour les États qui y participent. Il s’agit donc pour tous de se faire une place dans cet écosystème géopolitique et de consolider ses partenariats.

Entre enjeux environnementaux, économiques et militaires, l’assemblée de 2025 a été dominée par des questions de sécurité, tant humaine que militaire, marquées par un possible réalignement des alliances et une redéfinition du multilatéralisme régional. La sécurité humaine englobe ici la résilience face au changement climatique, le développement des infrastructures, la sécurité alimentaire et les opportunités économiques, notamment dans le secteur minier. Parallèlement, les enjeux de sécurité militaire ont mis en lumière les tensions avec la Russie, les déclarations du président américain Trump concernant le Groenland, ainsi que l’avenir de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) dans la région. Ces discussions rappellent fortement celles de 2022, au lendemain de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, et placent à nouveau la question du multilatéralisme au centre du débat. Ainsi, quelles leçons tirer de cette assemblée pour l’avenir du multilatéralisme en Arctique ? L’analyse présentée ici repose sur l’observation du contenu des sessions et sur une revue du programme.

La diplomatie multilatérale à l’épreuve de la sécurisation

La conférence se compose de sessions plénières, réunissant des experts et représentants d’organisations d’importance pour l’Arctique, ainsi que des représentants d’institutions étatiques ; des sessions thématiques en parallèle, où scientifiques et experts exposent les résultats de leurs recherches ; et des groupes de travail portant sur des questions précises. L’Assemblée sert également de plateforme pour la diplomatie circumpolaire, permettant aux représentants des États de négocier des modalités de collaboration en Arctique, notamment dans des domaines tels que la garde côtière, l’adaptation aux effets du changement climatique ou la gestion des ressources. Le programme intègre également des projections de films sur l’Arctique, réalisées par ses habitants, ainsi que des soirées de réseautage. En 2024, le Polar Dialogue a été intégré au programme, sous la forme de sessions plénières dédiées et de tables rondes à huis clos, organisées selon les règles de Chatham House.

Ainsi, la première session thématique de l’Assemblée a d’emblée marqué le ton pour les sciences sociales : « Trump and Putin are in the same room. Can multilateralism survive in the Arctic? » (« Trump et Poutine sont dans la même pièce. Le multilatéralisme peut-il survivre en Arctique ? »). Plusieurs sessions ont adopté un ton similaire, prêtant une attention particulière au contexte de durcissement sécuritaire de la région. On a ainsi recensé environ 24 sessions sur 200 consacrées à la géopolitique et à la sécurité. Certaines institutions américaines, comme l’université de l’Alaska à Fairbanks, l’université Harvard, ainsi que des représentants du Sénat américain, ont partagé le podium avec des institutions canadiennes (entre autres le North American and Arctic Defence and Security Network, les départements gouvernementaux, fédéraux, provinciaux et territoriaux, ainsi que des universités) et des institutions des pays nordiques. D’autres domaines, comme la coopération scientifique et les savoirs autochtones, figuraient également parmi les thèmes centraux de cette édition.

La sécurisation de la souveraineté des États membres du Conseil de l’Arctique (Canada, Danemark – Groenland –, États-Unis, Finlande, Islande, Norvège, Russie, Suède), ainsi que la collaboration avec la Russie, ont occupé une place centrale dans les sessions plénières et thématiques. Rappelons que le Conseil de l’Arctique est un forum intergouvernemental qui promeut la coopération circumpolaire. Il réunit 8 États membres, 6 participants permanents représentant les organisations des peuples autochtones de l’Arctique, 6 groupes de travail et 38 membres observateurs. Ces groupes de travail portent sur des domaines aussi variés que la prévention, la préparation et les réponses aux urgences, la protection de l’environnement marin, ou encore le développement durable et la lutte contre les contaminants. Ces domaines de collaboration sont fortement ancrés dans la recherche scientifique et la collaboration intersectorielle, notamment en matière de recherche et de sauvetage. Au-delà de ces enjeux de sécurité, le Conseil de l’Arctique a lui-même fait l’objet de plusieurs sessions et plénières, et ses experts et représentants ont partagé leur expertise lors d’une vingtaine de rencontres.

Avec la Russie, qui représente environ 50 % du littoral de l’océan Arctique, certaines collaborations scientifiques ont ralenti ou cessé, ce qui compromet sérieusement le travail de collecte des données scientifiques relatives aux impacts écologiques du changement climatique, à la gestion de la navigation maritime et à la gouvernance de la région dans son ensemble. À cela se sont ajoutées les tensions avec les États-Unis, notamment la proposition d’achat du Groenland et les menaces d’annexion du Canada, fortement condamnées par les pays concernés et par des pays européens, comme la France, le tout ayant conféré à cette édition 2025 une atmosphère inédite. Va-t-il falloir redéfinir les alliances dans la région ? Lors de la première session plénière, Vivian Motzfeldt, ministre des Affaires étrangères du Groenland, a été claire à ce sujet : « Nous ne pourrons jamais assumer seuls nos dépenses de défense. Nous avons besoin des autres », a-t-elle affirmé. Dès lors, il faut s’adapter et trouver des solutions. Si le Groenland est un vaste territoire à faible densité de population, sa position géographique est stratégique et impose une coopération avec d’autres États et acteurs.

Le Canada adopte une position similaire. Rebecca Chartrand, ministre des Affaires du Nord et de l’Arctique et responsable de l’Agence canadienne de développement économique du Nord, a réitéré l’engagement du Canada en faveur d’un multilatéralisme « on our terms » (« selon nos conditions »). Les menaces proférées par le président américain – évoquant le Canada comme 51e État de la fédération – restent au cœur de la position canadienne, qui défend sa souveraineté malgré les liens économiques étroits avec Washington. La ministre a mis l’accent sur les infrastructures à double usage, la gouvernance partagée avec les peuples autochtones du Nord (comme au Nunavut) et le développement des énergies renouvelables, présentés comme des plans de sécurisation de la souveraineté canadienne, en coopération avec les peuples, organisations et gouvernements autochtones dans l’Arctique. Elle a également abordé le développement économique et la sécurisation de la région : le nouveau gouvernement Carney a en effet annoncé des investissements visant à renforcer les capacités militaires du pays dans le Nord. Cependant, la ministre a souligné que le Golden Dome, poussé par les États-Unis – également appelé le Canadian Shield de ce côté de la frontière – ne faisait pas partie des discussions sur ces investissements dans le Nord. Au contraire, l’accent a été mis sur des projets majeurs visant à soutenir la rationalisation et le développement des intérêts nationaux. Ainsi, la stratégie du gouvernement canadien se situe à la croisée du militaire et du développement économique : les infrastructures à double usage – tant militaires que civiles – sont désormais au cœur de la stratégie de développement du Nord canadien.

Des positions plus critiques à l’égard des États-Unis

L’ambassadeur français en charge des pôles et des enjeux maritimes, Olivier Poivre d’Arvor, a toutefois infléchi le ton diplomatique de l’Assemblée en évoquant un « multilatéralisme complexe » et en critiquant fortement les États-Unis lors de la session plénière du 17 octobre : « Si le traité sur le plastique à Genève a été un échec en août, c’est parce que certains pays – l’Arabie saoudite et les États-Unis – ont tout fait pour qu’il échoue. Et la mauvaise nouvelle, c’est qu’il y a 5 minutes à Londres, nous venons d’apprendre que le merveilleux accord sur la décarbonisation du transport maritime – zéro carbone en 2050 – a été reporté d’un an en raison du mauvais activisme des États-Unis. […] Ils ne sont pas des leaders sur les questions océaniques. Ils ne méritent pas d’être la première zone économique [maritime] ».

Un discours nuancé se dessine ainsi. Si la coopération avec les États-Unis reste importante pour tous les acteurs de la zone arctique, elle est aujourd’hui fortement endommagée. Certains États, comme le Canada ou le Groenland, ont réaffirmé que cette coopération devait se faire dans le respect de leurs intérêts et de leur souveraineté. Ce discours résume bien l’esprit de l’Arctic Circle Assembly 2025 : malgré les tensions géopolitiques et diplomatiques, la coopération scientifique et économique doit se poursuivre pour assurer l’avenir de la région et de ses peuples, en matière de résilience face aux effets du changement climatique et de développement d’avenues économiques pour les populations locales. Cette possible redéfinition du multilatéralisme, en raison des tensions géopolitiques, soulève toutefois plusieurs questions. Premièrement, les représentants et participants canadiens et groenlandais, tant scientifiques que gouvernementaux, ont mis l’accent sur le développement industriel des ressources minières par l’extraction de minéraux critiques. Comment ces changements géopolitiques vont-ils influencer le potentiel de développement de l’industrie minière dans la région ? Deuxièmement, les tensions avec la Russie et les États-Unis vont-elles provoquer un réalignement des alliances héritées de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide ? Et troisièmement, comment définir et comprendre ce potentiel nouveau multilatéralisme ?

Le Groenland perçoit un fort potentiel de coopération « North to North » (« entre les Nords ») pour reprendre les termes de ses représentants lors de la première session plénière, en particulier pour le développement minier avec le Canada, avec lequel il partage de nombreuses réalités socio-économiques, comme le besoin d’éducation et d’opportunités économiques pour les jeunes locaux. Le Groenland appelle à une coopération à long terme avec l’Union européenne (UE), non en tant que membre de l’UE ni en tant que colonie du Danemark, mais en tant que partenaire à part entière. Le Groenland et le Canada ont par ailleurs insisté sur la nécessité d’intégrer les savoirs autochtones et locaux dans la planification économique, bien que leurs approches diffèrent. Le Groenland se détache du terme « savoir autochtone », rappelant que les Groenlandais sont majoritaires sur leur territoire et refusant toute opposition entre savoirs traditionnels et modernité. Le Canada, quant à lui, met en avant la réconciliation comme vecteur du développement régional, ainsi que le rôle du gouvernement fédéral dans la prise en compte des intérêts et savoirs autochtones. Ainsi, les dynamiques géopolitiques régionales, comme les tensions avec les États-Unis, se heurtent à une réalité ancrée dans la collaboration concrète avec les populations et les décideurs locaux. Ce registre de coopération contredit le discours de Realpolitik des grandes puissances, souvent relayé par les médias, selon lequel les petites et moyennes puissances seraient à la merci de géants politico-économiques. En effet, allant à l’encontre d’un discours grandissant antagoniste entre les puissances de la région arctique, la réalité institutionnelle pointe plutôt vers un besoin de collaboration – scientifique et diplomatique – entre les pays, au sein desquels les nations autochtones traversent les frontières étatiques. C’est précisément contre ce discours de confrontation que des pays et territoires comme le Groenland, le Canada et les États nordiques cherchent à préserver un climat coopératif « North to North ».

Les enjeux liés aux ressources minières au cœur des négociations

Le développement des ressources naturelles est également considéré comme un enjeu d’importance nationale, tant pour le Canada que pour le Groenland, et cette priorité s’est pleinement reflétée dans les discussions de l’Assemblée. Les deux gouvernements misent en particulier sur les minéraux critiques et les discours d’influence géopolitique contrastent avec les réalités du secteur : les investissements miniers se planifient à long – voire très long – terme. Les montants nécessaires à un projet d’envergure en Arctique sont considérables, dépassant facilement plusieurs dizaines de millions de dollars américains. Les impacts du changement climatique, comme le dégel du pergélisol, constituent un risque majeur pour les infrastructures liées à l’exploitation minière ainsi que pour les infrastructures secondaires, comme les habitations et les routes. L’Arctique canadien – en particulier le Nunavut – et le Groenland disposent par ailleurs de très peu de routes, ce qui rend l’accès très difficile et coûteux. Ces territoires sont également confrontés à une crise du logement, avec une offre insuffisante, même pour leurs propres habitants. Enfin, le manque de personnel local qualifié freine le développement du secteur ; la solution consiste souvent à faire appel à de la main-d’œuvre extérieure, ce qui représente un coût important pour les entreprises.

Malgré ces limites, les deux pays choisissent d’investir dans ce secteur, qu’ils considèrent comme un vecteur de développement économique à long terme. Pour le Groenland en particulier, il s’agit aussi d’une base économique pour assouvir son autonomie territoriale, telle que définie par les deux actes d’autodétermination de 1978 (entrée en vigueur en 1979) et 2008 (entrée en vigueur en 2009 après le référendum). Les enjeux sont en effet cruciaux : pour concrétiser leur autonomie et, à terme, leur indépendance vis-à-vis du Danemark, les partis politiques groenlandais sont divisés entre ceux qui souhaitent un processus d’indépendance rapide et ceux qui privilégient un développement économique préalable pour soutenir cette indépendance. Le secteur de l’exploitation des ressources naturelles est donc critique à long terme pour le territoire autonome. Toutefois, comme l’ont rappelé les ministres groenlandais lors de l’Arctic Circle Assembly 2025, le Groenland n’est pas à vendre et défend fermement son droit à l’autodétermination.

La question des ressources minières ne se prête donc pas à des réponses simples. D’un côté, de grandes puissances économiques et politiques comme les États-Unis et la République populaire de Chine ont manifesté leur intérêt pour la région – les États-Unis allant jusqu’à menacer directement la souveraineté du Canada et du Danemark concernant le Groenland. De l’autre, on observe une démonstration de souveraineté de la part de ces derniers, qui investissent dans leur développement économique et recherchent des opportunités de coopération à long terme avec des acteurs de l’Arctique, mais aussi non arctiques à l’image de l’Union européenne. Ces tensions géopolitiques ont servi de réveil pour le Canada, le nouveau gouvernement fédéral investissant davantage dans ses capacités militaires et infrastructurelles dans le Nord. Elles confortent aussi le Groenland dans sa politique de développement de ses relations diplomatiques avec des alliés de l’UE et d’ailleurs. En bref, il est très difficile de prédire l’évolution de ces tensions, étant donné la nature volatile du comportement de l’administration américaine.

Des sujets de tensions aux racines historiques

Les tensions géopolitiques entre les États-Unis et la Russie, incluant les autres pays membres du Conseil de l’Arctique, ainsi que la montée de tensions entre les États-Unis et le Groenland (et donc, par extension, le Danemark et l’UE) et le Canada, marquent une dynamique naissante inédite par rapport au contexte géopolitique de la Seconde Guerre mondiale. Durant ce conflit, le Groenland fut le sujet d’un accord de défense en 1941 suite à l’invasion nazie du Danemark. À la fin de la guerre, le Groenland a conservé de forts liens militaires avec les États-Unis, notamment à travers la base militaire de Pituffik. La guerre froide avait ensuite fait de l’Arctique un espace stratégique de premier plan, constituant la frontière géographique la plus proche entre les États-Unis, l’Union soviétique et le Canada. En 1951, la base militaire de Thule (renommée Pituffik Space Base en 2023) a été construite par les États-Unis au nord du Groenland. En 1954, la Distant Early Warning Line (DEW Line), ligne de défense de 63 radars et stations de communication s’étendant de l’Alaska à l’île de Baffin, a été érigée comme alerte avancée contre les bombardiers soviétiques (elle est devenue opérationnelle en 1957). Bien que la DEW Line ait officiellement été fermée en 1993 et que son démantèlement soit un sujet important pour le gouvernement canadien, l’héritage des infrastructures militaires dans le Nord et la conception de cette région comme ligne de défense stratégique continuent d’imprégner l’imaginaire de l’Arctique de l’Ouest.

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement américain tente d’acheter le Groenland ou menace la souveraineté du Canada. Après la Seconde Guerre mondiale, l’administration Truman avait proposé d’acheter le Groenland en 1946, proposition rejetée par le Danemark. L’administration Trump a tenté de relancer cette idée à deux reprises, la première fois en 2019 et la seconde en 2025. En 2019, cette proposition paraissait ridicule et absurde aux yeux du Danemark et du Groenland. En 2025, toutefois, combinée à des menaces contre le Canada et une stratégie impérialiste globale des États-Unis, cette proposition sonne comme une menace directe d’invasion.

Concernant le Canada, les États-Unis ont tenté de l’envahir à plusieurs reprises ; les années 1775 ou 1812 marquent autant de moments décisifs pour le Canada, qui a dû défendre sa souveraineté contre son voisin du sud. Cet héritage conflictuel demeure dans l’imaginaire collectif malgré une relation économique étroite. Pour soutenir sa souveraineté, le Canada doit investir dans son économie, ce que le budget 2025 du gouvernement Carney s’efforce de faire. La relation entre les États-Unis et le Canada est donc complexe et ne peut être résumée de manière manichéenne sur une échelle alliés-ennemis. Au contraire, elle est dynamique et entre aujourd’hui dans une potentielle nouvelle ère, au sein de laquelle le gouvernement fédéral canadien et les provinces et territoires se positionnent et cherchent des voies de coopération en dehors de celle entretenue avec leur voisin. Il est encore trop tôt pour analyser les résultats du gouvernement Carney et du budget 2025. Quoi qu’il en soit, les remarques du président Donald Trump façonnent une nouvelle dynamique multilatérale non seulement dans la zone arctique, mais aussi dans la relation avec la Russie – la position du président américain envers son homologue russe restant elle-même incertaine.

Ainsi, tout comme pour les ressources naturelles, les discours des représentants gouvernementaux à l’Arctic Circle Assembly 2025 rassurent et suggèrent la poursuite des coopérations malgré la montée des tensions. Il en va de la sécurité géoéconomique des pays visés. Ces dynamiques forgent ainsi un nouveau terrain géopolitique par rapport à la guerre froide, avec l’arrivée sur l’échiquier géopolitique de nouvelles puissances régionales comme l’Union européenne et avec un nouveau contexte politique intérieur pour le Canada. En effet, les territoires du Canada – les Territoires du Nord-Ouest, le Yukon et le Nunavut – disposent désormais d’accords de dévolution leur conférant des droits sur la gestion de leurs ressources naturelles et de leurs revenus. Ce transfert des compétences du fédéral vers le territorial offre aux gouvernements et parlements territoriaux une marge d’action pour conduire leur propre politique de développement et leur confère une place à part entière sur l’échiquier politico-économique régional. Le contexte colonial et impérial de la guerre froide, à travers l’expansion militaire en Arctique, n’est plus d’actualité de la même façon : le cadre juridique, tant au Canada qu’au Groenland, a fondamentalement changé la donne.

Un multilatéralisme arctique redéfini ? Quelques enseignements pour l’édition 2026

C’est ainsi que le multilatéralisme arctique de 2025 doit être redéfini. Alors que les enjeux environnementaux semblent parfois passer après les considérations souverainistes ou diplomatiques, il serait erroné de ne pas les intégrer à l’analyse du multilatéralisme régional. En effet, les activités économiques en Arctique requièrent une attention particulière eu égard aux effets des changements climatiques, ainsi qu’à la prise en compte de l’analyse environnementale – par obligation juridique dans le cas de projets de développement et, plus largement, pour les populations locales. Ce multilatéralisme comprend ainsi de nombreuses facettes :

Chacun de ces points est complexe et résiste à toute lecture binaire ou manichéenne. Il est également important de considérer la place des institutions de coopération régionale comme le Conseil de l’Arctique qui, depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, a fortement diminué ses activités malgré un certain retour depuis 2024. En effet, l’Arctique a été considéré, depuis la fin de la guerre froide, comme une zone de coopération exceptionnelle, focalisée sur la collaboration scientifique, environnementale et maritime (recherche et sauvetage). Cette coopération s’est principalement traduite, depuis 1996, par la création du Conseil de l’Arctique, sur le fondement de la Déclaration sur la création du Conseil de l’Arctique (Ottawa, Canada, 1996), dont les membres sont les huit États circompolaires et les « participants permanents » (les « organisations de peuples autochtones de l’Arctique »). Cette institutionnalisation de la coopération régionale jetait les bases du multilatéralisme, aujourd’hui mis à mal et redéfini. L’invasion russe de l’Ukraine a fortement remis en question cette notion d’institutionnalisation de l’Arctique et a mis sur le devant de la scène les États souverains eux-mêmes. Alors que la région jouissait d’un climat de coopération pacifique, la décision des États membres du Conseil d’arrêter toute collaboration avec la Russie a secoué le monde scientifique et diplomatique de l’Arctique, changeant fondamentalement la donne, car les institutions sont assez peu résilientes face aux changements politiques des États souverains.

Le multilatéralisme circumpolaire de 2025 est ainsi compris au niveau des zones, elles-mêmes confrontées à leurs propres conflits internes où des alliances anciennes sont peut-être à redéfinir, malgré la position actuelle des États concernés. Ce multilatéralisme est ainsi dépendant d’un point non négligeable : le respect du droit international par tous les acteurs. Le gouvernement russe est déjà considéré comme ayant enfreint le droit international en envahissant l’Ukraine. Or, l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003, considérée par beaucoup d’experts comme une violation du droit international, n’avait pas entraîné l’arrêt de la collaboration dans l’Arctique. Par ailleurs, les menaces américaines contre l’autonomie du Groenland et contre la souveraineté du Canada marquent un tournant : le risque est dorénavant interarctique et conduit à s’interroger pour savoir jusqu’où l’administration américaine est prête à aller.

La perspective d’un conflit armé dans l’Arctique est-elle réaliste ? J’estime qu’il faut prendre au sérieux les menaces de dirigeants étatiques et les croire lorsqu’ils les profèrent. Rejeter ces déclarations comme imbéciles, ridicules ou absurdes constituerait une erreur. Elles ne sont ni imbéciles, ni ridicules, ni absurdes, mais héritières de dangers existants et historiques, entretenus par un dirigeant peu scrupuleux par rapport aux normes démocratiques et au droit international – comme le prouvent les manque de respect pour le scrutin présidentiel de 2020 ou encore la publication (depuis supprimée) d’une caricature raciste du couple Obama sur son réseau social. Même si les États-Unis n’envahissent pas le Canada, même s’ils n’annexent pas le Groenland, une question importante demeure : comment forger une résilience face à ces menaces à l’avenir ? Comment créer des institutions capables de résister aux changements géopolitiques des États ?

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C’est sur ces interrogations géostratégiques que l’Arctic Circle Assembly 2025 s’est terminée. Elles devraient servir d’enseignements pour l’édition 2026. Malgré une coopération et des efforts de recherche scientifique en Arctique mis à mal par la montée des tensions et le retrait d’une grande partie du financement scientifique américain, il est impératif de poursuivre et de prioriser les efforts de mitigation et d’adaptation face aux changements climatiques. Il convient également de ne jamais perdre de vue que l’Arctique est une région habitée par des peuples autochtones et gouvernée par des institutions censées les représenter et qui ont juridiction sur ce qui s’y passe. Pour reprendre les mots de la politique étrangère du gouvernement groenlandais, « nothing about us without us » (« rien sur nous sans nous »).


Crédits photo : Leamus

Auteurs en code morse

Anna Soer

Anna Soer (@soer_anna) a obtenu une licence en études anglaises à Bordeaux, puis un pré-master et un master (avec mention) en géographie humaine à l’université Radboud, avec une spécialisation en conflits, territoires et identités. Elle est actuellement doctorante en sciences politiques à l’université d’Ottawa. Ses recherches, supervisées par le professeur Ryan Katz-Rosene, portent sur la gouvernance du développement des énergies renouvelables au Nunavut et au Groenland, et examinent les relations territoriales-fédérales, la collaboration intersectorielle, l’engagement communautaire et la dynamique entre les sexes.

Comment citer cette publication

Anna Soer, « D’une Assemblée du cercle arctique à l’autre : la coopération, envers et contre tout ? », Le Rubicon, vol. 6, 1 juillet 2026 [https://lerubicon.org/dune-assemblee-du-cercle-arctique-a-lautre-la-cooperation-envers-et-contre-tout/].