Entre déclin du multilatéralisme, coalitions ad hoc et externalisation de la sécurité, un paysage africain saturé et fragmenté

Le Rubicon en code morse
Juin 19

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Ce texte est une traduction de l’article « A Crowded and Fragmented Security Landscape in Africa: Identifying Three Trends and Their Consequences » publié le 26 mars 2026 sur le site de l’institut Egmont.


Traduction en code morse

Cela fait plus d’une décennie que l’Organisation des Nations unies (ONU) n’a pas autorisé de mission de maintien de la paix en Afrique, bien que, dans le monde, ce continent soit le plus marqué par les conflits interétatiques. L’Afrique a aussi vu une prolifération exponentielle des groupes djihadistes menant à une hausse de 300 % de la violence militante islamiste durant la décennie 2012-2022, le nombre de victimes liées à cette violence ayant encore augmenté entre 2022 et 2025. Dans le même temps, l’Afrique a été témoin d’une nouvelle vague de coups d’État avec 11 coups qui ont abouti et 19 tentatives entre 2020 et 2025, qui ont établi de nouveaux gouvernements militaires et acté un tournant autoritaire, notamment dans la région du Sahel. Ces évolutions se sont produites alors que le continent a connu une multiplication de nouvelles formes de coalitions régionales ad hoc, de groupes de mercenaires et de sociétés militaires privées, déployés pour réprimer les rébellions, lutter contre les extrémistes et stabiliser certaines zones, mais qui, bien souvent, ont au contraire contribué à les déstabiliser.

Dans cette note d’orientation, nous identifions trois tendances du paysage sécuritaire africain qui ont émergé au cours de la dernière décennie : 1) le déclin du multilatéralisme ; 2) la multiplication des missions régionales ad hoc ; et 3) l’externalisation de la sécurité vers des acteurs privés et issus d’accords bilatéraux. Nous estimons que ces tendances actuelles contribuent largement à une fragmentation de la gouvernance en matière de sécurité et à une érosion des normes relatives à la démocratie, aux droits de l’homme et à la responsabilité, ce qui risque d’alimenter un cycle de violence incontrôlé entre les acteurs étatiques chargés de la sécurité et les acteurs armés non étatiques, les civils étant les premiers à en faire les frais. L’essor continu de puissances moyennes en tant qu’exportateurs de services de sécurité, telles que la Turquie, le Rwanda et les Émirats arabes unis, ainsi que le recours accru aux acteurs du secteur de la sécurité privée, devraient façonner le paysage sécuritaire de l’Afrique pour les années à venir.

Le déclin du multilatéralisme

Une première tendance en matière de sécurité est le déclin du multilatéralisme en Afrique, illustré par l’éloignement du modèle multidimensionnel de consolidation de la paix par des missions de l’ONU avec des mandats étendus. En effet, depuis 2014, l’ONU n’a pas envoyé de mission de maintien de la paix sur le continent africain, alors que ce dernier détient le triste record de conflits interétatiques : en 2024, sur les 61 conflits recensés dans le monde, 28 ont lieu en Afrique. Cependant, la crise du multilatéralisme s’étend au-delà de l’Afrique et est accentuée par un nombre grandissant de conflits armés, une réémergence de la compétition entre les grandes puissances et la gestion de la pandémie de COIVD-19, qui ont contribué à une érosion de la légitimité des institutions internationales telles que l’ONU, qui est de plus en plus perçue comme étant ineffective et politisée.

L’élection de Donald Trump en tant que président des États-Unis en 2016 et son retour à la présidence en 2025 a encore davantage affaibli le multilatéralisme en raison du retrait du pays de plusieurs positions d’où il exerçait son leadership au sein de certaines institutions multilatérales. Les deux administrations Trump ont particulièrement visé l’ONU : arrêt des financements pour plusieurs agences de l’ONU et retrait du Conseil de l’ONU pour les droits humains à deux reprises, tout en imposant une réduction de 600 millions de dollars étasuniens du budget annuel consacré au maintien de la paix en 2017 et en proposant la suppression du financement des opérations de maintien de la paix de l’ONU en 2025. Dans le même temps, la montée en puissance des dirigeants autoritaires qui résistent au contrôle international et à leur responsabilité, combinée aux résultats plutôt médiocres de l’ONU sur le terrain, a davantage érodé la volonté des États hôtes d’accorder leur consentement, l’un des trois piliers de la réglementation des opérations de maintien de la paix, à une intervention onusienne.

La crise du consentement en Afrique va de pair avec une nouvelle vague de discours panafricanistes qui s’appuie sur un récit superficiel de la souveraineté. Superficiel, car le discours sur la souveraineté a été construit et instrumentalisé par les régimes autoritaires qui ont expulsé les partenaires sécuritaires occidentaux. Pourtant, certains régimes africains ont instauré des partenariats avec des États autocratiques non occidentaux, telle que la Russie, tout en rencontrant des difficultés à maintenir un contrôle effectif sur leur territoire.

Le rejet des opérations multilatérales de maintien de la paix a pris plusieurs formes, d’une obstruction subtile ou manifeste à la réalisation des mandats des missions de maintien de la paix par les gouvernements hôtes à une expulsion fracassante de l’opération dans son entièreté. Au Mali, la junte militaire, qui a pris le pouvoir à la suite d’un coup d’État en 2020 et qui a renforcé son contrôle après un second coup d’État en 2021, a systématiquement pris des mesures pour empêcher la mission de l’ONU de remplir son mandat. Elle a imposé des zones d’exclusion aérienne, exigé une autorisation préalable de 48 à 72 heures pour l’utilisation de drones – en retardant sa réponse voire en refusant souvent des demandes – et, ainsi, a rendu bien plus dangereux, pour les médiateurs, la conduite des patrouilles sans une reconnaissance adéquate. À un moment donné, l’armée malienne a tiré des missiles près des Casques bleus britanniques membres des forces de maintien de la paix dans le pays, puis, en 2023, elle a brusquement demandé le retrait complet de la mission.

Bien que le cas du Mali illustre la forme la plus explicite de la crise du consentement, d’autres exemples récents peuvent être analysés. Le cas du Soudan du Sud en fait partie. En novembre 2025, le gouvernement du pays a pris des mesures par lesquelles il demande que l’ONU retire 70 % de ses forces de maintien de la paix, immobilise ses hélicoptères et ferme ses bases d’opérations et les sites de protection civile. Dans une réponse intransigeante, en mars 2026, l’ONU a défié les appels du gouvernement concernant la fermeture d’une de ses bases à proximité de la frontière éthiopienne, pour conserver une présence protectrice pour les civils. Toutefois, une réponse aussi frontale de la part de l’ONU reste l’exception qui confirme que l’action de l’organisation est en déclin.

Les coalitions régionales ad hoc

La deuxième tendance est la forte augmentation des missions ad hoc localisées chargées de lutter contre l’insurrection et le terrorisme sur l’ensemble du continent africain. Ces nouvelles missions créées pour l’occasion ne relèvent pas du cadre international et régional mis en place pour les opérations de maintien de la paix, mais recourent souvent aux forces interopérables et à la culture commune développées dans ces cadres dans une sorte d’exploitation institutionnelle. La Force multinationale mixte, composée de troupes de cinq pays en Afrique de l’Ouest et centrale (Bénin, Cameroun, Niger, Nigeria et Tchad) mandatée pour lutter contre Boko Haram et sécuriser le bassin du lac Tchad, est un des exemples de cette tendance. Elle a été mise en place en 1994, mais n’a reçu un mandat de lutte contre le terrorisme qu’en 2012. Elle a été relancée en 2014 avec une autorisation – et non un mandat – de l’Union africaine, bénéficiant ainsi d’une certaine légitimité de l’institution multinationale tout en échappant à des mécanismes de contrôle plus poussés.

L’ancienne force conjointe au Sahel, largement supportée par la France, est un autre exemple de force régionale ad hoc contre le terrorisme, autorisée par l’Union africaine en 2017, sans pour autant détenir un mandat officiel. La force conjointe a été dissoute à la suite d’une vague de coups d’État au Sahel et de la sortie des trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) : le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Ces derniers ont ensuite annoncé la création d’une nouvelle force conjointe de lutte contre le terrorisme en mars 2024, qui a été lancée en décembre 2025. La force est censée être financée par des fonds patriotiques nationaux, tout en bénéficiant d’équipements et d’armes venant de Russie, de Turquie, d’Iran et de Chine – aucun de ces pays n’étant réputé pour accorder une importance particulière à la responsabilité, au contrôle civil ou à la protection des civils.

La région des Grands Lacs est une autre zone clé pour rendre compte d’une prolifération de coalitions régionales ad hoc ces dernières années, en partie motivée par la notion de « forum shopping ». Ce phénomène désigne la manière dont divers États africains adhèrent à plusieurs communautés économiques régionales (CER) qui se recoupent afin de définir leur identité régionale et nationale, mais surtout, dans ce contexte, pour poursuivre des objectifs politiques différents. La position centrale de la République démocratique du Congo (RDC) en Afrique en a fait la championne du « forum shopping », puisqu’elle fait partie de sept organisations régionales en plus de l’Union africaine.

La République démocratique du Congo a mis à profit son appartenance à ces organisations régionales pour demander la mise en place de coalitions ad hoc afin de contribuer à la répression de rebelles sur son territoire. En 2022, juste après en être devenue membre, la RDC a demandé à la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE) d’envoyer une force à l’est du pays pour neutraliser les groupes armés et stabiliser la région. La force régionale de la CAE a été déployée sous mandat en novembre de la même année, mais n’a été que soutenue, et non autorisée, par l’Union africaine. Elle a ainsi contourné le cadre de l’Architecture de paix et de sécurité de l’Union africaine (APSA). Cependant, un an seulement après avoir été déployée, le gouvernement de la RDC, déçu par les faibles progrès de la force et le peu d’opérations offensives, a demandé son retrait.

À la place, le gouvernement congolais a utilisé son adhésion à la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) pour appeler au déploiement d’une nouvelle force plus offensive. La Mission de la Communauté de développement d’Afrique australe en République démocratique du Congo (SAMIDRC) a été déployée en décembre 2023 en tant que force d’intervention régionale fondée sur le principe de la légitime défense collective issu du Pacte de défense mutuelle de la SADC de 2003, mais elle n’a été approuvée par l’Union africaine qu’en mars 2024, évitant ainsi un cadre multilatéral régional plus large. En mars 2025, après avoir échoué à empêcher les rebelles de prendre le pouvoir dans deux villes majeures de l’Est de la RDC, Goma et Sake, la force régionale a commencé son retrait.

La prolifération de ce type de coalitions régionales ad hoc contribue à la fragmentation du paysage sécuritaire. Leur priorité accordée aux objectifs de lutte contre le terrorisme conformément aux demandes des gouvernements hôtes, plutôt qu’au maintien ou à la consolidation de la paix illustre qu’il n’y a pas de tentative explicite pour une solution politique de la situation. Si elles parviennent à mater les rebelles ou les terroristes, ce dont aucune de ces missions n’a pu se targuer jusqu’à présent, l’effet sera probablement de courte durée, étant donné que les causes profondes du conflit restent sans réponse. Le fait qu’elles contournent la surveillance, les réglementations et les cadres institutionnels en ne s’appuyant pas sur une organisation multilatérale signifie également que ces opérations échappent aux exigences en matière de responsabilité et de transparence. Pour revenir à la RDC, après le départ de deux forces régionales en deux ans, le président congolais Félix Tshisekedi a décidé de se tourner plutôt vers des acteurs privés, ce qui illustre la troisième tendance au sein du continent africain : l’externalisation de la sécurité.

L’externalisation de la sécurité

La dernière décennie a vu une montée en puissance des contractuels militaires privés et des activités mercenaires sur le continent africain, les plus visibles étant ceux du groupe russe Wagner. Aux côtés de ces acteurs sécuritaires privés, il y a également des États qui concluent des accords bilatéraux en matière de lutte contre le terrorisme et de sécurité avec des voisins régionaux, comme le Rwanda, surnommé le gendarme de l’Afrique en raison de ses nombreux déploiements à l’étranger. Les fournisseurs de sécurité bilatéraux, tels que le Rwanda, ont en commun avec les prestataires privés leur inclination à proposer et accepter des offres de gouvernements nécessitant une assistance sécuritaire sans imposer de conditions spécifiques en lien avec les règles internationales des conflits armés ou poser des questions délicates au sujet de la légitimité et de la légalité du régime en charge, ou même de l’opération. Pourtant, alors que le Rwanda s’est imposé comme l’un des principaux fournisseurs de forces de maintien de la paix de l’ONU et jouit d’une bonne réputation dans ce domaine (contrairement à son engagement militaire en RDC), les acteurs sécuritaires privés sont souvent associés à des violations des droits humains, à des actes de torture et à des attaques visant des civils.

Le groupe Wagner mène des opérations en Afrique depuis 2017-2018, quand il s’est impliqué dans l’exploitation aurifère et dans la formation à la sécurité au Soudan, dans la guerre civile libyenne en 2019, tout en faisant de la République centrafricaine son opération phare de déploiement global à travers une coopération militaire, politique et économique, après une brève tentative infructueuse au Mozambique en 2018. En effet, bien qu’au Soudan le groupe ait été relativement discret, en République centrafricaine, il a combiné une exploitation de ressources naturelles (telles que le bois ou le diamant), la fourniture de services militaires, notamment la protection par des gardes du corps du président Faustin-Archange Touadéra, l’interférence politique dans la réélection de ce dernier et l’organisation de cours de russe à Bangui. Ces actions ont fait de la capitale et du pays en général l’épicentre et l’exemple de la disponibilité du groupe russe. Cette description passe sous silence les nombreuses violations des droits de l’homme dont Wagner s’est rendu coupable en République centrafricaine, notamment un « usage excessif de la force, des meurtres sans distinctions, l’occupation d’écoles et du pillage à grande échelle » selon des experts des Nations unies.

Toutefois, c’est au Mali que le groupe Wagner a consolidé sa réputation d’agresseur plutôt que de protecteur. Le massacre dans la ville malienne de Moura en mars 2022, où presque 500 civils ont été tués, est l’un des événements les plus médiatisés. De plus, Wagner a été impliqué dans des attaques visant des civils dans plusieurs autres régions du pays, et est également accusé d’avoir transformé des bases militaires en centres de torture, tandis que les enlèvements, les arrestations arbitraires et la torture systématique font partie de la stratégie antiterroriste brutale mise en œuvre par les Russes. Plus généralement, le groupe Wagner – qui, en mai 2025, a été remplacé par son successeur, l’Africa Corps, une entité davantage liée à la Défense russe – s’est battu contre les séparatistes touaregs et des groupes djihadistes aux côtés des forces armées maliennes. Cependant, le groupe n’a jusqu’à présent guère réussi à empêcher la propagation des djihadistes dans le pays et au-delà, bien qu’il dispose également d’« instructeurs » au Niger et au Burkina Faso voisins. Au contraire, il s’est aliéné la population locale du fait de ses abus et à lui-même subi de lourdes pertes, illustrant les limites de son approche brutale. Toutefois, les groupes de mercenaires russes ne sont pas les seuls en Afrique.

Le président congolais Félix Tshisekedi, dont l’enthousiasme pour externaliser ses affaires sécuritaires à des acteurs étrangers dépasse largement ses efforts pour réformer et améliorer les forces de sécurité nationales, a également mis un pied dans les eaux troubles des affaires de mercenaires. Personne n’a oublié les photos quelque peu humiliantes de mercenaires roumains se rendant aux forces de l’ONU en janvier 2025, lors de la prise de Goma par le M23. La majorité des mercenaires venaient de l’une des deux sociétés militaires privées recrutées par le gouvernement de la République démocratique du Congo fin 2022 : Agemira. Composée d’une quarantaine d’anciens agents de sécurité français, cette société est la deuxième dirigée par un ancien légionnaire français originaire de Transylvanie, et elle aurait à un moment donné compté environ 1 000 hommes en RDC. Le gouvernement congolais n’a cependant pas été découragé par cette expérience, et a conclu un accord avec le mercenaire américain Erik Prince, le créateur de la société militaire privée Blackwater, en 2025. L’accord comprend le déploiement de mercenaires principalement colombiens pour assurer la sécurité des mines du pays et superviser le système de collecte des taxes. Prince ne s’est toutefois pas limité à la RDC, puisqu’il a proposé ses services pour protéger les chrétiens au Nigeria, le récent projet qui a toutes les faveurs du président Trump pour s’assurer du soutien des chrétiens aux États-Unis.

Du fait de la surmédiatisation du groupe Wagner et de la carrière (tristement) célèbre de Prince, la société militaire privée turque SADAT, aussi appelée la « Wagner turque », a en parallèle réussi à étendre sa présence sur le continent relativement discrètement. Démarrant avec des missions en Libye dès 2013, elle a étendu ses opérations dans le pays depuis 2019, tandis que de multiples sources rapportent sa présence sous la forme d’instructeurs et de soldats dans des opérations de lutte contre le terrorisme en Somalie, un important partenaire de la Turquie, ce que l’organisation a nié en 2025. Selon certaines rumeurs, la SADAT aurait également déployé environ 1 000 soldats au Niger pour protéger des mines, des bases militaires et d’autres infrastructures, mais il n’y a aucune confirmation officielle à ce sujet. Néanmoins, ce qui est clair c’est qu’à travers SADAT, la Turquie est capable d’étendre sa propre politique étrangère en Afrique en plus de sa diplomatie des drones, tout en évoluant dans la fameuse zone grise des sociétés militaires privées étroitement liées à des gouvernements.

Il en va de même, bien sûr, pour les nombreuses sociétés de sécurité privées ou publiques chinoises qui fleurissent autour des sites miniers et d’infrastructure chinois sur le continent. Un réseau d’entreprises de sécurité liées à Pékin opère maintenant au sein de 14 États africains employant d’anciens agents de l’Armée de libération du peuple pour protéger leurs employés. Jusqu’ici cependant, ces entreprises diffèrent des sociétés militaires privées russes ou turques dans le sens où elles sont focalisées sur la protection de leurs propres compagnies et citoyens et non sur l’offre de leurs services à des gouvernements étrangers. Cependant, ce n’est probablement qu’une question de temps, compte tenu de la rapide prolifération de ces sociétés en Afrique, et le marché qui s’y développe.

Le paysage sécuritaire africain a également vu l’émergence du Rwanda en tant que gendarme du continent, désireux et capable d’intervenir pour lutter contre les rebelles et les terroristes, tant dans sa propre région qu’au-delà. En République centrafricaine, le Rwanda a déployé ses propres forces aux côtés de la mission de maintien de la paix de l’ONU dans le cadre d’un accord bilatéral de défense conclu en 2021, tout en poursuivant parallèlement sa contribution à la mission de l’ONU. Depuis lors, il s’est partagé l’espace avec le groupe russe Wagner, avec qui il se répartit les tâches et l’influence dans les secteurs de la sécurité et de l’économie dans ce pays. Depuis 2021, le Rwanda a également déployé des troupes pour réprimer une insurrection djihadiste dans la province de Cabo Delgado, au Mozambique, ce qui a donné lieu à une relation étroite avec la France, celle-ci ayant récemment autorisé la société française TotalEnergies à reprendre son projet gazier de 20 milliards de dollars à Palma, après 5 ans de suspension. Il y a 3 ans, le Rwanda semblait également sur le point de déployer des troupes au Bénin dans le cadre d’une opération antiterroriste visant à protéger les frontières, après avoir signé un accord de coopération militaire, mais cela ne s’est pas encore concrétisé.

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Le paysage sécuritaire de l’Afrique reflète la situation sécuritaire globale, caractérisée par un regain de puissance autoritaire, la militarisation et la privatisation de la sécurité. Les trois tendances identifiées dans cet article – le déclin du multilatéralisme, la régionalisation des coalitions ad hoc et l’externalisation de la sécurité – contribuent toutes à la fragmentation de la gouvernance sécuritaire et à l’érosion des normes de responsabilités, de transparence et de démocratie. Ces tendances mettent également en évidence un glissement par rapport aux anciens types d’opérations de paix multilatérales, qui visaient des règlements politiques et une consolidation durable de la paix, vers des interventions militaires directes face à des menaces immédiates, sans ambition claire de s’attaquer aux causes profondes du conflit armé ou de l’insurrection.

À court et moyen terme, un retour des grandes missions de maintien de la paix de l’ONU en Afrique semble peu probable. Si l’ONU veut surmonter la crise actuelle, elle devra s’adapter au contexte et se réinventer grâce à des mandats hybrides et des missions sur mesure. Cependant, dans le contexte actuel des conflits, il est également probable qu’elle doive renoncer à certains de ses principes fondamentaux, tels que l’impartialité, pour se faire une place dans le paysage des conflits africains. L’ONU a déjà clairement pris le parti des gouvernements en place face aux insurgés et au terrorisme ; le Mali et la RDC en sont des exemples. Cependant, elle n’a cessé de dénoncer les violations des droits de l’homme et les abus commis par ces mêmes gouvernements, ce qui lui a permis, en fin de compte, de préserver sa légitimité et le principe d’impartialité. Si l’ONU venait à renoncer à ce rôle de garde-fou, elle perdrait également l’un de ses principaux atouts.

La privatisation et l’externalisation croissantes des services de sécurité vers des acteurs privés et accords bilatéraux devraient se poursuivre dans les années à venir, et ce pour trois raisons. Tout d’abord, les conflits armés (non) étatiques qui ravagent actuellement le continent ne sont pas près de prendre fin. D’une part, parce que les réponses nationales sont de nature militaire plutôt que politique et évitent ainsi de s’attaquer aux causes profondes et, d’autre part, parce que les économies de guerre génèrent des profits pour certains acteurs, ce qui réduit les incitations à mettre fin aux conflits. Deuxièmement, les dirigeants militaires qui ont pris le pouvoir à la suite de coups d’État au cours des cinq dernières années ont clairement fait savoir qu’ils comptaient bien rester au pouvoir. Les services maintenant ces régimes continueront donc d’être sollicités, qu’ils soient fournis par des sociétés militaires privées ou, à l’occasion d’accords bilatéraux, des acteurs autoritaires du secteur de la sécurité.

Enfin, la guerre en Ukraine risque d’entraîner un afflux de soldats démobilisés et aguerris tant russes qu’ukrainiens, qui chercheront de nouvelles sources de revenus. Les conflits africains figurent très certainement en tête de liste des destinations à envisager, surtout compte tenu de la demande constante. Même si les soldats ukrainiens pourraient choisir des pays occidentaux généreux, désireux de développer leurs capacités en matière de guerre de drones, il est peu probable qu’ils puissent absorber les quelque 350 000 à 500 000 soldats qui devraient être démobilisés, ce qui fait des pays africains une deuxième option viable, d’autant plus que cela les amènerait à combattre les Russes sur un autre théâtre d’opérations.

Pour remédier à cette fragmentation, il faudra un engagement politique renouvelé en faveur du multilatéralisme et des mécanismes plus solides pour encadrer les nouveaux acteurs de la sécurité, en Afrique et au-delà. Or, jusqu’à présent, la volonté politique et la capacité nécessaires pour y parvenir font défaut.

Crédits photo : SSgt Ryan Crane via Wikimedia Commons.

Auteurs en code morse

Nina Wilén, Jonathan Fisher

Nina Wilén (@ninawilen) est directrice du programme Afrique à l’institut Egmont pour les relations internationales et professeure associée au département des Sciences politiques de l’université de Lund. Elle est également Global Fellow à l’Institut de recherche sur la paix d’Oslo (PRIO).

Jonathan Fisher est professeur de sécurité globale à l’université de Birmingham.

Comment citer cette publication

Nina Wilén, Jonathan Fisher, « Entre déclin du multilatéralisme, coalitions ad hoc et externalisation de la sécurité, un paysage africain saturé et fragmenté », trad., Le Rubicon, vol. 6, 19 juin 2026 [https://lerubicon.org/entre-declin-du-multilateralisme-coalitions-ad-hoc-et-externalisation-de-la-securite-un-paysage-africain-sature-et-fragmente/].