Drones au-dessus de l’Europe : entre anticipation et stupeur

Le Rubicon en code morse
Avr 27

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Les multiples incursions de drones dans l’espace aérien de plusieurs pays européens au cours des derniers mois posent un nouveau défi à la sécurité nationale des États concernés, la sécurité de l’Union européenne (UE) et la sécurité transatlantique. La grande majorité des États visés sont en effet membres de l’UE et de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), ce qui soulève des questions sur les actions collectives à prendre. Si des avions de chasse russes MiG-31 ont pu être interceptés en septembre 2025 et clairement identifiés dans l’espace aérien de l’Estonie, il est difficile d’attribuer officiellement une provenance aux drones. Pour cette raison, les réactions de représentants d’États membres et de l’UE varient. Certaines ont été immédiates et sans équivoque pour dénoncer ces violations « non provoquées » sans précédent de l’espace aérien européen, attribuées à la Russie ; d’autres ont été plus prudentes, à défaut de preuves sur l’origine de ces drones. Pour sa part, la Russie continue de nier toute implication.

Quoi qu’il en soit, les nombreux incidents impliquant des drones en Europe ont renforcé les craintes des Européens face à la menace russe. Ce qui retient l’attention et inquiète, c’est la multiplication des survols suspects d’infrastructures critiques civiles et militaires : surtout des aéroports, mais aussi des installations énergétiques et des sites militaires (comme la base belge Kleine-Brogel, qui abriterait des armes nucléaires américaines pour l’OTAN, et la base navale française de l’île Longue, où se trouvent des sous-marins nucléaires) et l’intensification de la présence de drones dans plusieurs pays, dont l’Estonie, le Danemark, la France, l’Allemagne, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Roumanie et la Belgique.

Le Conseil européen – qui rassemble les chefs d’État et de gouvernement, son président et la présidente de la Commission européenne – s’est ainsi mobilisé dès sa rencontre informelle du 1er octobre 2025, à Copenhague, dans le cadre de la présidence danoise du Conseil. Il a réitéré sa volonté d’assurer la sécurité du continent et de renforcer la défense européenne, notamment en renforçant les capacités de défense des États membres de l’UE. Si la réponse de l’organisation régionale aux incursions de drones semble forte, cette mobilisation n’est, en soi, pas nouvelle.

Depuis l’invasion militaire à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, le 24 février 2022, les représentants de l’UE et de ses États membres ont pris acte du « retour de la guerre » sur le continent. Dès mars 2022, la « Boussole stratégique en matière de sécurité et de défense », approuvée par le Conseil, vise à renforcer la posture de défense des États membres avec le soutien de l’UE. Le Conseil européen a de plus qualifié, dans ses conclusions, la guerre d’agression de la Russie en Ukraine de « défi existentiel » pour l’UE. Dès lors, l’UE se prépare à tous les scénarios à l’horizon 2030, dont une éventuelle guerre d’agression, y compris de haute intensité, et facilite ainsi le réarmement de ses États membres via différentes initiatives.

Ce changement de posture de l’UE, qui lui permettrait d’être suffisamment puissante en matière de défense pour dissuader toute agression armée, contraste avec les fondements de la construction européenne et surtout avec le rapport historique de l’UE face à la puissance, laissée aux États membres. L’UE a eu tendance à préférer l’influence par les normes plutôt que par la force et a pu préserver la paix sur le continent par des moyens essentiellement non militaires (l’Union économique et monétaire, la politique d’élargissement, ou encore la politique de voisinage), qui lui ont d’ailleurs valu le prix Nobel de la paix en 2012.

Cet article s’intéresse ainsi à la réaction de l’UE face aux intrusions de drones dans l’espace aérien européen, dans le contexte de la guerre en Ukraine. Il vise à comprendre l’impact de ces incursions sur le positionnement stratégique européen – des incursions qui sont attribuées par les représentants de l’UE et plusieurs États membres à la Russie. L’article démontre que si les survols de drones semblent avoir surpris l’Union, cette dernière avait pourtant anticipé les risques posés par les drones en général et la menace russe – notamment depuis 2022. Plus que jamais, les États membres de l’UE se mobilisent face à la menace que constitue l’utilisation de drones dans son espace aérien, qualifiée d’hybride tant par les officiels européens que par les observateurs.

L’invasion russe de l’Ukraine en 2022 avait déjà relancé le débat sur les concepts de guerre hybride et de menace hybride. La référence à la notion de « menace hybride » par les représentants de l’UE et de plusieurs États membres est toujours contestée et continue d’alimenter ce débat. Pour les fins de cet article qui cerne la réponse de l’UE, on se réfère à la définition utilisée par le Conseil de l’UE, qui peut se résumer par : une activité préjudiciable, difficile à détecter et à prévenir, visant un État ou une institution, menée avec une intention malveillante par divers moyens conçus « pour rester en dessous du seuil qui pourrait constituer ou être perçu comme un acte de guerre ». Les survols de drones semblent, selon certains experts, surtout servir à provoquer, intimider, perturber, surveiller et tester la réponse des pays membres de l’UE et de l’OTAN, qui ont aussi en commun d’avoir apporté un soutien à l’Ukraine.

Par conséquent, l’article met en lumière la manière dont les intrusions de drones ajoutent une pression supplémentaire sur l’UE et ses États membres pour intensifier leur préparation en matière de défense, déjà amorcée avec le livre blanc sur la défense européenne en mars 2025, puis renforcée avec la feuille de route d’octobre 2025. Il se concentre aussi sur le contexte dans lequel surviennent les survols de drones et étudie l’état de préparation de l’UE et des États membres pour faire face à ce type d’incident. Il analyse ensuite la réponse européenne, notamment les initiatives proposées par la Commission européenne afin d’adapter les moyens de l’UE à la nouvelle menace posée par les drones et de développer suffisamment les capacités militaires des États membres pour dissuader toute agression armée. Enfin, il évalue la portée des actions de l’UE et ce qu’elles révèlent sur l’état de la défense européenne.

La politique européenne antidrone

Les incursions récentes de drones ont largement choqué en Europe, mais ce n’est pourtant pas la première fois que des engins survolent des infrastructures critiques sur le continent. On se souvient du cas notoire de l’aéroport de London-Gatwick au Royaume-Uni, où, en décembre 2018, on avait signalé la présence de nombreux drones au-dessus du site, obligeant pour la première fois un aéroport de cette importance à la fermeture. Cet incident et d’autres par la suite, au sein de l’UE, avaient attiré l’attention de Bruxelles sur les risques et les mesures à prendre face à un usage malveillant de drones, y compris à des fins terroristes.

Il faut toutefois attendre 2020 avec, d’une part, un programme de lutte antiterroriste pour l’UE, qui identifie formellement la menace posée par les drones et l’importance de renforcer la résilience des infrastructures critiques et, d’autre part, une stratégie pour l’union de la sécurité, qui recommande des mesures concrètes. Face à l’augmentation du nombre d’incidents impliquant des drones autour des aéroports, l’Agence européenne pour la sécurité aérienne (EASA) publie un guide en 2021 pour aider les autorités à mieux se préparer et à faire face à ce genre de situation. Dans cette perspective, en 2022, la Commission européenne adapte son approche relative aux drones qui, depuis 2014, était axée essentiellement sur leur potentiel économique et technologique. La « Stratégie Drone 2.0 » élargit ainsi l’approche européenne aux menaces posées par leur utilisation malveillante. Dans ce document, la Commission européenne annonce notamment le Paquet antidrone (C-UAS), qui est proposé en 2023 avec la « Communication relative à la lutte contre les menaces potentielles posées par les drones », accompagnée de deux manuels portant sur les aspects techniques, visant la mise en place d’une politique antidrone globale d’ici 2030.

Il est intéressant de noter que la Communication fait état (page 3) de la menace posée par les drones à la lumière des incidents survenus ailleurs, à l’occasion de conflits armés comme au Yémen et en Syrie, où des « drones conçus à des fins civiles » ont été utilisés « dans des attaques destructrices ». Elle souligne également le potentiel des drones qui ont « stimulé l’innovation en matière de défense dans la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine ». Par la suite, tant les représentants de l’UE que ceux des États membres ont suivi de près l’évolution de l’usage des drones civils et militaires sur le champ de bataille et ont sollicité l’expertise ukrainienne. Toutefois, la Commission européenne ne semblait pas encore soupçonner qu’un pays tiers, potentiellement la Russie, puisse utiliser des drones malveillants dans l’espace aérien européen. La surprise face aux incursions des derniers mois est donc complète, malgré le fait que l’UE avait anticipé la possibilité pour des drones malveillants de survoler ses infrastructures critiques.

S’il n’y a pas eu d’attaque, la seule présence de drones à proximité de ces équipements stratégiques a perturbé les activités courantes en Europe. Au Danemark, en Allemagne et en Belgique, les drones aperçus près d’aéroports ont entraîné le report et la redirection de nombreux vols, voire, là où cela s’est avéré nécessaire, la fermeture du site pendant plusieurs heures. Au-delà de leur impact important sur le trafic aérien, ces survols ont alimenté un sentiment d’insécurité parmi les voyageurs et la population en général. En outre, des sociétés de livraison comme DHL ont annoncé des retards importants dans les envois de colis urgents à la suite des survols de drones au-dessus de l’aéroport de Bruxelles-Zaventem, en novembre 2025. Malgré les orientations données par l’UE, les autorités nationales (les forces policières surtout), ont semblé mal préparées pour intervenir et évaluer la menace.

En outre, la législation afin de définir qui, entre le civil et le militaire, est compétent pour ce type d’intervention en temps de paix varie d’un pays à l’autre. Dans ce contexte, certains États, dont l’Allemagne et le Danemark, ont proposé une modification de leurs lois respectives sur la sécurité aérienne afin de permettre à l’armée d’« intercepter les engins illégaux » en temps de paix, alors que la Lituanie et la Roumanie ont d’ores et déjà octroyé cette prérogative à leurs forces armées, ce qui porte en germe un risque d’« escalade dans la posture sécuritaire européenne ». Quoi qu’il en soit, le Parlement européen a appelé à une action coordonnée face aux violations attribuées à la Russie dans sa résolution adoptée le 9 octobre 2025.

Avant même les premières incursions, le Conseil européen, réuni en juin 2025, avait pourtant mentionné clairement dans ses conclusions que la « défense de toutes les frontières terrestres, aériennes et maritimes de l’UE contribue à la sécurité de l’Europe dans son ensemble, en particulier pour ce qui a trait à la frontière orientale de l’UE, compte tenu des menaces que font peser la Russie et la Biélorussie ». Malgré cette anticipation, les intrusions de drones, surtout à la frontière orientale, provoque la stupeur en Europe et met en lumière sa vulnérabilité.

La réponse de l’UE : la Commission européenne à l’avant-plan

En réponse aux survols de plusieurs pays européens par des drones, la présidente de la Commission européenne ainsi que la haute représentante de l’Union pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité – également vice-présidente de la Commission européenne – ont présenté le 16 octobre 2025 une feuille de route sur la préparation de la défense européenne à l’horizon 2030. À l’appui du livre blanc de mars 2025, l’objectif est d’assurer qu’en 5 ans la « posture de défense européenne [soit devenue] suffisamment puissante pour dissuader ses adversaires et réagir à toute agression de manière crédible ».

Ce document énumère une série de propositions autour de quatre projets phares, dont l’initiative de défense antidrone européenne. Cette initiative consolide le concept de mur antidrone (« drone wall »), discuté par certains ministres de la Défense avec le commissaire européen à la Défense et à l’Espace à la fin septembre, puis proposé par la présidente de la Commission européenne au Conseil européen du 1er octobre 2025, à Copenhague. Un concept qui circule d’ailleurs depuis un certain temps dans les pays baltes, préoccupés par la surveillance de leurs frontières avec la Russie. Outre les initiative de défense antidrone européenne et de surveillance du flanc oriental, présentées comme les plus urgentes, les projets visent la constitution d’un bouclier aérien européen (contre les menaces aériennes et balistiques) et un bouclier spatial européen (pour assurer la protection et la résilience des équipements et des services spatiaux). Ces projets ambitieux conduisent l’UE, selon certains experts, à développer une « territorialisation verticale » afin d’assurer sa sécurité de sa souveraineté à l’heure numérique.

Pour renforcer cet argument, il est pertinent de souligner que c’est à l’initiative de la vice-présidente exécutive chargée de la Souveraineté technologique, de la Sécurité et de la Démocratie, Henna Virkkunen, que la Commission européenne a proposé le 11 février 2026 un « Plan d’action sur la sécurité des drones et des contre-drones ». Ce nouveau plan d’action a l’avantage de s’appuyer sur une approche globale et d’identifier les moyens existants de l’UE liés à la sécurité aérienne, à la sécurité intérieure et à la défense, pour faire face à la prolifération des drones et des drones malveillants. Il contribue donc à la feuille de route d’octobre 2025, dans le contexte de préparation de la défense européenne à l’horizon 2030, avec de nouvelles initiatives pour mener des actions concrètes qui mobilisent l’expertise ukrainienne liée aux drones. Il s’appuie aussi sur les moyens déjà mis en place par l’UE, tout en proposant de les adapter à la menace actuelle posée par les drones.

Pour récapituler la chronologie de la réponse de l’UE aux survols des drones, la feuille de route d’octobre 2025 propose des initiatives afin de faire face aux incursions de drones – bien qu’elle ait été demandée par le Conseil européen du 26 juin 2025 pour suivre l’avancement de la préparation de la défense européenne à l’horizon 2030. Il a d’ailleurs été décidé qu’un rapport annuel sur la mise en œuvre des objectifs précis – sur la base des indicateurs proposés dans la feuille de route – soit présenté à chaque Conseil européen d’octobre.

Ainsi, en plus d’offrir une première réponse aux survols de drones, la feuille de route opérationnalise le livre blanc sur la défense européenne, qui appelait dès mars 2025 à réarmer l’Europe. D’une part, il identifiait les besoins et les domaines critiques où l’investissement était nécessaire pour construire la défense européenne. – parmi lesquels figuraient déjà les drones et la lutte antidrone, ainsi que la protection des infrastructures critiques. Il réitèrait la priorité à donner à la protection des frontières, surtout à l’est, qui devait être renforcée face à la menace russe. D’autre part, pour financer le développement des capacités à l’horizon 2030, il proposait le plan ReArm Europe. Sans offrir de nouveaux financements aux États membres, ce plan doit donner des leviers financiers pour mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros afin de stimuler les investissements dans les capacités de défense. Il doit permettre, entre autres, une plus grande flexibilité dans les budgets nationaux, en assouplissant le Pacte de stabilité et de croissance, avec l’autorisation d’activer la clause dérogatoire pour augmenter les dépenses de défense. Le plan propose également un nouvel instrument de prêts communs à longue échéance à des conditions avantageuses, dans le cadre de l’instrument Agir pour la sécurité de l’Europe (SAFE), doté de 150 milliards d’euros.

Les conclusions du Conseil européen du 23 octobre 2025 soutiennent la feuille de route du 16 octobre (Commission européenne et haute représentante pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité) pour mettre en œuvre le livre blanc, tout en prenant en compte les lacunes révélées par les survols de drones, et condamnent à nouveau la violation de l’espace aérien de plusieurs États membres de l’UE. Le Conseil européen confirme qu’il faut « en priorité une réponse aux menaces immédiates pesant sur le flanc oriental de l’UE », assurer la défense des frontières extérieures et renforcer les capacités de défense et de sécurité – en se concentrant sur les capacités antidrone et de défense aérienne. Ces mêmes conclusions chargent à nouveau la Commission européenne de suivre la préparation de la défense avec l’Agence européenne de défense (AED). Dans la foulée, la Commission européenne a présenté, en novembre 2025, des mesures visant à faciliter la mobilité militaire et la transformation de l’industrie de défense. Ainsi, plus que jamais, la Commission européenne se retrouve à l’avant-plan des propositions et contribue à renforcer la défense européenne avec les moyens à sa disposition, dans ses domaines de compétence.

La défense européenne face à la guerre hybride

Après plusieurs tentatives infructueuses pendant la guerre froide, comme la Communauté européenne de défense (CED), l’action de l’UE en matière de défense s’est finalement développée en temps de paix, dans le contexte post-guerre froide, pour prévenir les conflits, essentiellement dans le cadre intergouvernemental de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC). L’article 21 du traité sur l’UE (TUE), qui porte sur l’action extérieure, énonce que l’Union contribue à renforcer la sécurité internationale ; ce que précise l’article 42 du TUE sur la PSDC, avec entre autres des missions civiles et militaires hors de l’UE selon les capacités des États membres. L’article 42.7, qui évoque la possibilité d’une agression armée à l’encontre d’un État membre de l’UE, constitue une clause de défense mutuelle. Cet article n’a pas été invoqué dans le cas des récents survols de drones, peut-être en raison de la nature hybride de la menace et de la difficulté d’attribution.

Dans les dernières années, plusieurs initiatives comme le Fonds européen de défense ont été mises en place par l’UE pour construire la défense européenne, notamment en stimulant la compétitivité de l’industrie de défense et de l’innovation avec les moyens communautaires (le marché, la recherche et le cadre réglementaire). Pour les pays membres de l’UE, il s’agissait surtout de pouvoir répondre aux défis posés par la sécurité internationale et d’avoir les moyens de prendre leurs responsabilités internationales. Avec l’agression russe de l’Ukraine, l’UE et ses États membres changent rapidement de rhétorique. Lors du Conseil européen informel à Versailles, le 11 mars 2022, les chefs d’État et de gouvernement précisaient dans leur déclaration vouloir assumer davantage de responsabilités dans leur sécurité. Dans une réunion extraordinaire, le 6 mars 2025, le Conseil européen est plus explicite dans ses conclusions, précisant que « dans le droit fil de la déclaration de Versailles de mars 2022 et de la Boussole stratégique en matière de sécurité et de défense […], l’Europe doit devenir plus souveraine, assumer une plus grande responsabilité en ce qui concerne sa propre défense et être mieux à même d’agir, ainsi que de faire face de manière autonome aux menaces et aux défis immédiats et futurs ».

Pour concrétiser les initiatives proposées, l’UE mobilise dès lors tous ses moyens, instruments, ressources et institutions. La Commission européenne a ainsi présenté le programme européen pour l’industrie de la défense (EDIP) et a encouragé les États membres à utiliser les prêts à long terme offerts dans le cadre de l’instrument SAFE, qui place déjà en priorité l’achat de drones et le développement de systèmes antidrone. Pour sa part, la Banque européenne d’investissement est désormais disposée à investir dans la défense – après avoir revu ses critères d’admissibilité au financement – et à contribuer à la défense européenne antidrone. En outre, le Conseil européen souhaite un rôle accru pour l’AED et les ministres de la Défense qui, jusque-là, étaient en retrait par rapport aux ministres des Affaires étrangères, au cœur des décisions du Conseil. Si l’UE promeut depuis longtemps l’approche globale dans son action, elle la concrétise dans l’urgence pour assurer sa propre défense.

Par ailleurs, la réponse de l’UE aux incursions de drones et l’accélération de l’état de préparation de la défense européenne soulèvent, encore et toujours, le débat sur la relation avec l’OTAN et le risque de compétition. Le Conseil européen du 23 octobre 2025 réitère que toutes les actions prises par l’UE et ses États membres s’inscrivent « en parfaite cohérence avec l’OTAN ». Les pays de l’UE dont l’espace aérien a été violé sont aussi des membres de l’OTAN : c’est le cas de la Pologne, qui a invoqué l’article 4 du traité de l’OTAN. Cela a conduit, le 15 octobre 2025, les ministres de la Défense de l’OTAN à discuter également de leur état de préparation face à la menace russe et à identifier des mesures antidrone appropriées. Pour la première fois, des avions de l’OTAN ont abattu des drones en Pologne, ce qui a soulevé des questions sur les moyens mal adaptés pour faire face à ce genre d’incursions : d’un côté, un équipement militaire imposant, ultrasophistiqué et extrêmement coûteux, armé de missiles et outil de dissuasion par excellence (les avions de combat F-35). De l’autre, un petit objet non armé, à très faible coût, qui se déplace lentement et à basse altitude. À cet égard, déjà en mai 2025, l’exercice militaire « Hedgehog » de l’OTAN, mené avec des dronistes ukrainiens en Estonie, avait mis en lumière les faiblesses de l’Alliance à faire face à ce type d’affrontement.

Ainsi, à la suite de la violation de l’espace aérien de la Pologne, que l’OTAN attribue sans équivoque à la Russie, l’Allliance a lancé la mission « Eastern Sentry » afin de renforcer sa présence sur le flanc oriental et d’adapter sa réponse à la menace posée par les drones. Si l’UE et l’OTAN ont multiplié les nouvelles initiatives pour répondre à la menace hybride russe, les deux organisations veillent à leur complémentarité. Le Plan d’action sur la sécurité des drones et des contre-drones, présenté par la Commission européenne en février 2026 réitère d’ailleurs l’importance de la coopération avec l’OTAN et prévoit des « échanges réguliers et structurés » entre la Commission européenne, la haute représentante pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité et l’OTAN sur les mesures prises afin de favoriser les synergies et surtout d’éviter les duplications.

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En somme, le présent article apporte un éclairage sur la réaction de l’UE face aux intrusions de drones dans son espace aérien alors que la guerre en Ukraine se poursuit. Il a ainsi souligné le contexte dans lequel les survols de drones sont survenus en Europe, aidant à mieux comprendre pourquoi la réponse européenne a d’abord semblée mal adaptée, même si les risques liés aux drones malveillants avaient été anticipés. Puis, il a cerné les initiatives proposées par l’UE pour adapter ses moyens et surtout accélérer sa préparation déjà en cours en matière de défense. Une défense européenne qui s’articule toujours en complémentarité avec l’OTAN et repose sur une approche globale, mobilisant toutes les ressources de l’UE, avec l’ambition d’être en mesure d’ici 2030 de dissuader toute agression armée sur son territoire ou, à défaut, de réagir de manière crédible.

Toutefois, si la majorité des États membres s’entendent sur la menace russe, on note quelques exceptions. À cet égard, le Conseil européen n’hésite plus à nuancer la position de ses membres, en précisant dans ses dernières conclusions le soutien ferme à l’Ukraine par 26 des 27 chefs d’État et de gouvernement. Sans avoir besoin de le nommer explicitement, on devinait la dissidence de Viktor Orbán, qui fut le Premier ministre hongrois de 2010 à 2026. La Hongrie d’Orbán, qui ne cachait pas ses affinités avec la Russie de Vladimir Poutine, avait d’ailleurs fini par admettre que des drones hongrois avaient effectivement pénétré l’espace aérien ukrainien, à partir de la Hongrie, à la fin septembre 2025. Avec le départ de Victor Orbán du pouvoir en avril 2026, tous les regards se portent désormais sur son successeur, Péter Magyar, pour savoir dans quelle mesure la position de la Hongrie évoluera.

Par ailleurs, les États baltes craignent, quant à eux, de devenir des « victimes de dommages collatéraux » à la suite d’incidents liés à des drones ukrainiens qui, de toute évidence, désorientés par des systèmes électroniques russes, ont dévié de leur trajectoire. L’un d’eux avait par exemple explosé dans un champ en Lettonie quand un autre avait frappé la cheminée d’une centrale électrique en Estonie, à la fin du mois de mars 2026. Dans les deux cas, les radars n’avaient pas pu détecter les drones, mettant en lumière les lacunes qui demeurent dans la protection de l’espace aérien européen. En Irlande, des drones qui n’avaient pas pu être interceptés près de Dublin, lors de la visite du président ukrainien de décembre 2025, mettant en lumière la vulnérabilité du pays qui assurera la présidence de l’UE à partir du 1er juillet 2026, ce qui n’a pas manqué de relancer le débat sur sa neutralité.

Quoi qu’il en soit, l’UE change de paradigme, en ambitionnant depuis mars 2022 d’être capable d’assurer sa propre défense face à la Russie. Elle est cependant mise à l’épreuve par les survols de drones. Le contexte d’incertitude croissante quant au soutien étasunien, voire à la menace que pose l’administration Trump, accentue ce défi. Le président américain dénonçait ouvertement, dans la « Stratégie de sécurité nationale américaine », rendue publique en décembre 2025, les activités de l’UE qui porteraient entre autres « atteinte à la liberté politique et la souveraineté » des États-Unis et risqueraient de conduire à l’« effacement civilisationnel » de l’Europe. Il a aussi menacé d’annexer le Groenland, territoire autonome faisant partie du Danemark, qui est membre de l’UE et de l’OTAN, tout comme il menaçait de quitter l’OTAN alors que, dans le contexte actuel de la guerre qu’il mène en Iran, il semble vouloir mettre sous pression certains États membres qui ne le soutiendraient pas suffisamment.

Depuis un an, la Commission européenne a ainsi proposé une série de mesures pour renforcer la sécurité et la défense européennes, notamment en soutenant les États membres dans le développement de leurs capacités militaires. Le principal défi demeure celui de la mise en œuvre, tributaire du partage des compétences au sein de l’UE, et surtout de la nécessité de suivre le rythme d’un cycle d’évolution technologique qui ne cesse de s’accélérer.

Crédit photo : Olena Bartienieva

Auteurs en code morse

Chantal Lavallée

Chantal Lavallée (@ChantalLavallee) est professeure agrégée en études internationales au Collège militaire royal de Saint-Jean au Canada. Elle est chercheuse invitée au département de science politique de Carleton University, à Ottawa, pour l’année universitaire 2025-2026. Elle est chercheuse associée à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM, Paris), au Centre Jean Monnet de Montréal et au GRIP (Bruxelles). Elle fut co-chercheuse, avec Bruno Oliveira Martins, dans le projet de recherche RegulAIR: The integration of drones in the Norwegian and European Airspaces au Peace Research Institute Oslo (PRIO), financé par le Research Council of Norway (2021-2025).

Comment citer cette publication

Chantal Lavallée, « Drones au-dessus de l’Europe : entre anticipation et stupeur », Le Rubicon, vol. 6, 27 avril 2026 [https://lerubicon.org/drones-au-dessus-de-leurope-limpact-des-incursions-russes-sur-la-strategie-europeenne/].