Comment expliquer qu’un individu puisse passer du néonazisme au djihadisme – ou inversement – sans jamais y percevoir de contradiction majeure ? Ce phénomène n’est pas entièrement inédit : plusieurs chercheurs ont montré que certaines formes de radicalité contemporaine réactivent des imaginaires révolutionnaires hérités du XXᵉ siècle. Sous des habillages idéologiques différents, elles reprennent parfois des logiques d’avant-garde, de rupture et de violence rédemptrice que l’on associait autrefois aux mouvements révolutionnaires, notamment communistes. Longtemps perçue comme marginale, cette question s’impose aujourd’hui comme un défi central pour les services de renseignements, les armées et les décideurs publics. Elle n’interroge pas seulement des parcours individuels atypiques : elle révèle plus largement un angle mort persistant dans les manières institutionnelles et médiatiques de penser la violence politique contemporaine, souvent éloignées des acquis les plus récents de la recherche.
À de rares exceptions près, les cadres d’analyse institutionnels et médiatiques dominants reposent encore largement sur une distinction stricte entre les idéologies radicales, généralement appréhendées comme des univers cloisonnés et mutuellement exclusifs – alors même que de nombreux travaux académiques ont déjà mis en évidence leurs porosités. Or, si les référentiels doctrinaux diffèrent radicalement, les logiques d’engagement, de socialisation militante et de passage à la violence tendent, elles, à converger de plus en plus. Cette convergence est d’autant plus marquée que les profils engagés dans des dynamiques de radicalisation sont aujourd’hui de plus en plus jeunes, parfois dès l’adolescence (14-18 ans). Ces trajectoires précoces se caractérisent souvent par une faible maîtrise idéologique, une forte exposition aux environnements numériques et une grande perméabilité aux affects – colère, humiliation, désir de reconnaissance – qui précèdent et structurent l’engagement bien davantage que les contenus doctrinaux eux-mêmes.
L’argument défendu ici est volontairement simple : le cloisonnement analytique qui structure encore largement les approches institutionnelles et médiatiques des différentes formes de radicalisation constitue désormais un handicap stratégique. En continuant de penser ces phénomènes séparément – selon des catégories héritées, sectorisées et souvent hiérarchisées –, nous peinons à saisir des trajectoires hybrides, instables et de plus en plus transidéologiques, portées par des profils jeunes, mouvants et encore en cours de socialisation politique. Ces parcours déjouent les grilles de lecture classiques et rendent de plus en plus obsolètes les distinctions rigides entre les registres idéologiques. Plus encore, cette lecture compartimentée limite directement les capacités d’anticipation, de prévention et d’action des acteurs étatiques. En fragmentant artificiellement la menace, elle produit des angles morts opérationnels, complique l’identification des signaux faibles et fragilise la compréhension de trajectoires rapides, parfois fulgurantes, dans lesquelles l’entrée dans la radicalité précède toute structuration idéologique stabilisée. À mesure que les radicalisations contemporaines se juvénilisent, s’accélèrent et se numérisent, l’écart entre les catégories institutionnelles et les réalités observées sur le terrain ne cesse de se creuser.
Pourquoi notre lecture des menaces ne correspond plus à la réalité
Depuis les attentats de 2015, la violence à référentiel djihadiste s’est imposée comme la référence centrale de l’analyse de la radicalisation en France. Cette focalisation a permis des avancées réelles en matière de renseignement, de prévention et de coordination interservices. Mais elle a également contribué à reléguer structurellement au second plan d’autres formes de violence extrémiste, en particulier celles issues de l’ultradroite – entendue ici comme l’ensemble des mouvances situées à droite de l’extrême droite électorale, caractérisées par un rejet de la démocratie libérale et, dans certains cas, par une légitimation de la violence politique. Les données disponibles sont, sur ce point, sans ambiguïté. Les rapports annuels d’Europol montrent que l’extrême droite est aujourd’hui responsable d’une part croissante des projets d’attentats et d’actes de violence politique en Europe occidentale. Le Global Terrorism Index souligne, de son côté, que les violences d’extrême droite constituent désormais la première menace terroriste dans plusieurs pays occidentaux, notamment aux États-Unis, dans les pays nordiques et de nombreux pays de l’Est.
L’Allemagne a pleinement intégré cette évolution en plaçant le djihadisme et les réseaux néonazis à un niveau quasi équivalent de vigilance sécuritaire. En France, à l’inverse, une hiérarchisation implicite des menaces continue de structurer l’action publique. Elle repose à la fois sur des catégories juridiques différenciées, des priorités politiques héritées et sur un élément souvent avancé : contrairement à l’Allemagne, aux États-Unis, à la Nouvelle-Zélande ou à la Norvège, le territoire français n’a pas été frappé, ces dernières années, par des attentats d’extrême droite de grande ampleur causant des dizaines de morts.
Il serait pourtant naïf – et stratégiquement risqué – de reproduire les erreurs commises dans notre appréhension du djihadisme au début des années 2000. Entre les attentats du Groupe islamique armé (GIA) à Paris en 1995 et l’affaire Merah en 2012, la France avait été relativement peu touchée par le terrorisme djihadiste. Les pouvoirs publics en avaient alors tiré des conclusions hâtives : le djihadisme serait marginal sur le territoire national, en raison d’un appareil de renseignements performant et d’un supposé modèle d’intégration plus efficace que chez nos voisins européens. L’histoire récente a cruellement démenti cette lecture. À partir de 2012, la France est devenue le premier pourvoyeur de combattants européens à destination de l’État islamique, avant de s’imposer comme le pays occidental le plus durement frappé par le terrorisme djihadiste. Ce précédent devrait inviter à la prudence : l’absence d’attaques massives ne constitue ni un indicateur fiable du niveau de menace ni une garantie contre des recompositions brutales et rapides des violences extrémistes.
Vulnérabilités avant idéologie : ce que révèle le terrain
L’un des biais majeurs de l’analyse stratégique consiste à considérer l’idéologie comme le point de départ du passage à la violence. Les enquêtes de terrain racontent une autre histoire. Qu’il s’agisse de radicalisations se réclamant du djihadisme ou de l’ultradroite, l’entrée dans la violence s’enracine d’abord dans des vulnérabilités sociales, identitaires et émotionnelles. Violences familiales, échecs répétés, sentiment de déclassement, d’injustice ou d’humiliation, chocs moraux et désir de vengeance : ces expériences produisent une altération durable de l’estime de soi. L’idéologie intervient ensuite comme une solution narrative, offrant une lecture simplifiée du monde, des ennemis clairement identifiés et une légitimation du recours à la violence.
Cette dimension narrative de l’engagement militant a été largement documentée dans les travaux récents sur les radicalités contemporaines. Samuel Bouron montre ainsi, à propos de la mouvance identitaire, comment la trajectoire du « facho de rue » peut être progressivement reconfigurée en figure héroïque dans les espaces numériques, à travers un travail de mise en scène et de valorisation collective. Emmanuel Casajus souligne de son côté que l’idéologie fonctionne moins comme un système doctrinal stabilisé que comme un dispositif de stylisation de soi permettant d’organiser les blessures biographiques et de donner sens à une trajectoire fragmentée. Comme l’a également montré Xavier Crettiez dans ses travaux sur les trajectoires militantes et les ressorts de la violence politique, le passage à l’engagement radical s’inscrit fréquemment dans une logique de récit biographique visant à produire cohérence et reconnaissance dans des existences fragmentées. Ces travaux, parmi d’autres, convergent vers un constat désormais bien établi dans la littérature scientifique : les dynamiques d’engagement radical ne peuvent être réduites à leurs seules dimensions idéologiques.
Ces dynamiques apparaissent de manière particulièrement nette, notamment dans les enquêtes empiriques menées en milieu carcéral. Mon enquête Suprémaciste. Anatomie d’un parcours d’ultradroite analyse la trajectoire d’un leader de groupuscule à partir d’entretiens approfondis, de dossiers judiciaires et de sources ouvertes. Elle met en évidence le rôle central des humiliations précoces, du sentiment de déclassement et du désir de restauration narcissique dans le basculement vers la violence politique.
Le biais néo-orientaliste : un angle mort stratégique
Une partie de cette cécité analytique s’explique par ce que l’on peut qualifier de biais néo-orientaliste dans l’analyse du djihadisme. Celui-ci consiste à appréhender la violence djihadiste comme un phénomène radicalement autre – non seulement culturellement ou religieusement spécifique, mais plus largement civilisationnel – et à l’extraire des logiques sociales communes qui traversent pourtant l’ensemble des radicalités violentes contemporaines. Ce biais s’est renforcé après les attentats de grande ampleur commis en Europe, à mesure que le djihadisme a été pensé comme l’expression d’une altérité irréductible, extérieure aux dynamiques sociales occidentales. En traitant prioritairement ces violences à travers des prismes culturels, religieux ou civilisationnels, on tend à essentialiser des trajectoires qui relèvent pourtant de mécanismes largement partagés : désaffiliation, quête de reconnaissance, restauration narcissique, fascination pour la violence, héroïsation de la mort, perception d’injustice géopolitique.
L’exemple du concept de taqiyya illustre parfaitement les effets pervers de cette lecture. Ce terme, fréquemment surmobilisé par les experts de plateaux, est présenté comme un principe de dissimulation propre au djihadisme, voire à l’islam en général. Il renvoie historiquement à la pratique consistant à dissimuler ses convictions religieuses, en particulier chez les chiites évoluant dans des contextes répressifs sunnites. Or, l’idée de dissimulation stratégique, de double discours ou d’adaptation contextuelle n’a rien de spécifique au djihadisme : elle se retrouve dans toutes les mouvances idéologiques radicales, qu’elles soient révolutionnaires, terroristes ou extrémistes. Les groupes d’ultradroite violente, les organisations clandestines d’extrême gauche ou les mouvements insurrectionnels nationalistes ont historiquement mobilisé des pratiques analogues pour se protéger, recruter ou contourner la répression. Présenter la dissimulation comme un trait civilisationnel singulier du djihadisme revient à masquer des logiques organisationnelles universelles propres à l’action clandestine.
Cette lecture néo-orientaliste produit plusieurs effets stratégiques négatifs. Elle isole artificiellement le djihadisme du reste des radicalités violentes, conduit à surinvestir la variable religieuse ou civilisationnelle et rend plus difficile l’identification de trajectoires hybrides ou transidéologiques. Elle empêche surtout de percevoir les continuités empiriques observables avec d’autres formes de radicalité violente, notamment celles issues de l’ultradroite, pourtant de plus en plus centrales dans les configurations sécuritaires contemporaines. Cette essentialisation a également pour effet de masquer un basculement plus profond : dans un ensemble croissant de trajectoires, l’adhésion idéologique apparaît moins structurante que le rapport à la radicalité elle-même. Comprendre pourquoi l’idéologie devient parfois secondaire suppose alors de s’intéresser à un moteur largement sous-estimé des radicalisations violentes : le désir de restauration narcissique.
Le désir de restauration narcissique : un moteur transversal des radicalisations violentes
Un facteur central demeure insuffisamment intégré dans les politiques publiques de prévention et de lutte contre le terrorisme : le besoin des individus de réhabiliter leur estime de soi. Celle-ci désigne un processus par lequel un individu cherche à réparer une image de soi dégradée ou blessée, en recourant à des cadres symboliques, relationnels ou idéologiques susceptibles de lui restituer un sentiment de valeur, de puissance ou de reconnaissance. Chez de nombreux individus engagés dans des radicalités violentes, l’idéologie ne constitue pas tant un point de départ qu’un instrument. Elle permet de reconfigurer une trajectoire marquée par l’humiliation, l’échec ou le déclassement en mission héroïsée. La haine de soi est ainsi convertie en haine de l’autre ; l’échec personnel devient preuve de clairvoyance ; la marginalité se mue en sacrifice. Cette dynamique n’est pas propre à une idéologie particulière. Elle traverse, avec des déclinaisons différentes, l’ensemble des univers radicaux.
Cette dynamique possède également une dimension fortement genrée, encore insuffisamment intégrée dans l’analyse stratégique des radicalisations. Plusieurs travaux ont montré que ces univers militants proposent des formes de masculinité compensatoire à des individus confrontés à des expériences d’humiliation, de déclassement ou d’insignifiance sociale. Cynthia Miller-Idriss souligne ainsi que les mouvances d’extrême droite mettent en circulation des rôles masculins fortement codifiés – soldat, rebelle, protecteur de la nation – qui offrent aux jeunes militants des scripts identitaires immédiatement disponibles. Christopher Forth montre pour sa part comment certaines cultures radicales construisent des figures d’hypermasculinité en opposition à un monde perçu comme affaibli ou décadent. Le djihadisme contemporain mobilise également ces registres virilistes : Olivier Roy a notamment montré que l’engagement djihadiste moderne repose largement sur une dimension narrative et performative, dans laquelle la violence, le sacrifice et la transgression deviennent des modes de réaffirmation identitaire.
Comme je le montre dans Suprémaciste. Anatomie d’un parcours d’ultradroite, l’idéologie fonctionne moins comme un corpus doctrinal stabilisé que comme un dispositif de réparation symbolique, restaurant une dignité blessée et conférant un sentiment d’utilité, de grandeur et d’existence à des trajectoires profondément fragilisées. C’est précisément cette fonction réparatrice qui permet de comprendre certaines circulations idéologiques déroutantes. Lorsque la radicalité devient avant tout un moyen de se réhabiliter symboliquement, la cohérence doctrinale tend à perdre de son importance. La violence, en revanche, s’impose comme un point de fixation central. Autrement dit, ce ne sont pas seulement des idéologies qui communiquent entre elles, mais des dispositions à la violence qui circulent d’un univers à l’autre. Ce glissement permet de comprendre des trajectoires longtemps jugées énigmatiques par les services de renseignement, dans lesquelles des individus peuvent passer d’un univers idéologique à un autre sans rupture cognitive majeure.
Cette logique apparaît de manière particulièrement concrète dans plusieurs affaires récentes qui ont profondément déstabilisé les services d’enquête. En 2021, les forces de sécurité interpellent un groupuscule composé de quatre jeunes issus de différentes régions françaises. Ils échangeaient via une messagerie cryptée autour de projets d’actions violentes mobilisant indistinctement des références djihadistes et néonazies. Les perquisitions mettent au jour un univers profondément hybridé, dans lequel armes, explosifs, iconographie nazie et contenus djihadistes coexistaient sans hiérarchisation idéologique claire. Lors du procès, un puissant phénomène d’émulation collective apparaît : la glorification de la violence tend à reléguer l’idéologie au rang d’habillage interchangeable.
Ce brouillage se retrouve dans d’autres trajectoires individuelles. En juin 2023, Hisham – fils d’un père marocain et d’une mère japonaise – est placé en détention provisoire dans le cadre du démantèlement d’une cellule d’ultradroite violente. Déjà interpellé l’année précédente après avoir proféré des menaces en portant un costume du Ku Klux Klan, la perquisition de son domicile révèle un assemblage idéologique hétéroclite : armes à feu, explosif artisanal, traduction française de Mein Kampf, mais aussi des vidéos de l’État islamique montrant des techniques de mise à mort au couteau et des tutoriels de fabrication d’explosifs. Là encore, ce qui frappe n’est pas la cohérence doctrinale, mais la centralité accordée à la violence comme mode d’expression, de distinction et de valorisation de soi.
D’autres trajectoires, observées à l’international, confirment cette hybridation. Celle de Taleb Jawad al-Abdulmohsen, ressortissant saoudien athée proche du parti allemand Alternative für Deutschland (AfD), en constitue une illustration marquante. Après avoir diffusé pendant près d’une décennie des discours xénophobes sur les réseaux sociaux, il commet en décembre 2024 une attaque à la voiture-bélier sur un marché de Noël à Magdebourg, faisant plusieurs morts et des centaines de blessés. D’autres parcours encore montrent cette oscillation sur un temps plus long : Michael Chiolo, condamné à 30 ans de prison pour meurtre, est ainsi passé d’une fascination pour le nazisme à un engagement djihadiste, sans rupture nette dans son rapport à la violence. L’univers mental de ces individus – pour lesquels « peu importe le flacon idéologique, pourvu qu’il y ait l’ivresse de la radicalité » – interroge autant les chercheurs que les praticiens de terrain. La massification des attentats djihadistes au cours des années 2010 a exercé une fascination durable sur certaines mouvances suprémacistes blanches, générant un effet de mimétisme dans la manière de concevoir, de mettre en scène et de projeter la violence.
La notion anglo-saxonne de « white jihad » (« djihad blanc ») vise précisément à décrire cette hybridation, en renvoyant à l’appropriation, par certaines fractions de l’ultradroite, de répertoires, de codes et d’esthétiques initialement mobilisés par les organisations djihadistes. En France, la réappropriation du geste consistant à pointer l’index vers le ciel – symbole du tawhid, l’unicité divine dans l’islam – par des membres du Groupe union défense (GUD), réactivé en 2022, illustre de manière frappante cette circulation des signes. Vidé de sa signification religieuse initiale, ce geste devient un marqueur de ralliement, de provocation et de transgression, attestant que ce sont moins les contenus doctrinaux qui circulent que les formes symboliques de la radicalité violente.
Nomadisme idéologique et radicalité opportuniste
Ces trajectoires s’inscrivent dans ce que l’on peut qualifier de « nomadisme idéologique ». Les individus circulent entre groupes, doctrines et sensibilités au gré des rencontres, des opportunités et des gratifications symboliques proposées. L’engagement ne relève pas d’une fidélité doctrinale stabilisée, mais d’une logique d’essais successifs, d’ajustements progressifs et de recherche d’intensité. Comme l’illustrent les parcours biographiques des membres du groupuscule d’ultradroite Organisation des armées sociales (OAS), l’idéologie fonctionne souvent comme une ressource interchangeable, mobilisée au service d’une quête de radicalité, de reconnaissance et de valorisation de soi. Les environnements numériques contemporains – réseaux sociaux, plateformes vidéo, messageries chiffrées – amplifient fortement ces circulations. Ils permettent de tester rapidement différentes identités militantes, de passer d’un univers idéologique à un autre et de s’insérer dans des microcommunautés affinitaires. Dans ce contexte, l’idéologie apparaît moins comme un système de croyances cohérent que comme un répertoire disponible, dans lequel les individus puisent afin de produire reconnaissance, intensité et cohérence narrative. L’engagement radical prend alors la forme d’une succession d’expérimentations identitaires plus que d’une fidélité doctrinale stabilisée. Cette fluidité idéologique constitue l’une des caractéristiques majeures des radicalisations contemporaines, particulièrement chez les individus les plus jeunes.
Une fascination différenciée pour la mort
Une autre convergence stratégique mérite d’être soulignée, à condition d’en saisir les nuances : le rapport à la mort. Longtemps analysée comme une spécificité du djihadisme – à travers la centralité du martyre et du sacrifice suicidaire – cette dimension se retrouve également, sous des formes différentes, dans certains segments de l’ultradroite violente. Dans ces milieux, la mort n’est pas nécessairement recherchée comme une fin immédiate. Elle est davantage mise en scène, fantasmée ou intégrée à un imaginaire héroïque. L’un des membres du groupuscule OAS envisageait de mourir en « mode templier ». Un autre aspirait à une confrontation finale avec les forces de l’ordre, s’inscrivant dans une mythologie du sacrifice et de l’affrontement ultime.
Mais à la différence des trajectoires djihadistes, le passage à l’acte n’implique pas systématiquement la disparition de l’auteur. Les figures d’Anders Breivik ou de Brenton Tarrant illustrent au contraire une volonté de survivre à l’acte afin d’en contrôler le récit, d’instrumentaliser le procès et de s’inscrire durablement dans la mémoire du mouvement. Dans les deux cas, la mort – qu’elle soit recherchée, acceptée ou simplement envisagée – constitue toutefois un horizon de signification. Plusieurs chercheurs ont souligné que ces mises en scène de la violence participent d’un processus plus large d’esthétisation de l’action militante. Cette circulation des imaginaires et des tactiques de violence rappelle que les répertoires d’action terroriste ne sont pas intrinsèquement liés à une idéologie particulière.
Les travaux du politiste Robert Pape ont ainsi montré que les attentats-suicide eux-mêmes relèvent moins d’une spécificité religieuse que d’un répertoire stratégique susceptible d’être adopté par des organisations très différentes. Cette logique contribue à brouiller les frontières idéologiques classiques, en faisant circuler des répertoires d’action et des imaginaires de violence entre différentes mouvances radicales. Elle permet de donner du sens à une trajectoire vécue comme insignifiante, dévalorisée ou marginalisée. Qu’il s’agisse du martyre ou de la postérité violente, cette projection fragilise considérablement les logiques classiques de dissuasion. Elle confronte les institutions sécuritaires à des individus pour lesquels le coût ultime n’est plus un repoussoir absolu, mais une variable intégrée à la mise en récit de l’action.
Radicalisation émotionnelle et accélération numérique
Les radicalisations contemporaines sont profondément émotionnelles et fortement amplifiées par les outils numériques. Images violentes, récits d’injustice, discours polarisants et mises en scène de la violence circulent à grande vitesse, alimentant la colère, l’indignation et la désinhibition. Ces affects ne précèdent pas seulement l’idéologie : ils en constituent bien souvent le socle. Chez les adolescents – notamment entre 14 et 18 ans –, les professionnels constatent des trajectoires où la maîtrise doctrinale est souvent faible, mais où la charge émotionnelle et la radicalité sont très élevées. TikTok, Telegram ou Discord jouent désormais un rôle central dans la cristallisation de ces tentations radicales, en offrant des communautés virtuelles chaleureuses, des espaces de validation symbolique et d’escalade discursive. La radicalité devient alors moins un projet politique structuré qu’un mode d’expression émotionnelle et identitaire.
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Décloisonner pour regagner l’avantage stratégique
Comparer différentes formes de radicalisation ne revient ni à les confondre ni à nier leurs différences idéologiques, doctrinales ou organisationnelles. Il s’agit, au contraire, de refuser une lecture culturaliste ou strictement idéologique de la violence politique pour en saisir les mécanismes profonds. À rebours des catégorisations institutionnelles et médiatiques encore largement dominantes, l’analyse comparée permet de mettre en lumière des dynamiques d’engagement largement similaires : vulnérabilités biographiques, quêtes de reconnaissance, processus de socialisation militante, usages stratégiques du numérique et mise en récit héroïsée de soi. Pour les services de renseignement, cette perspective implique un déplacement analytique : il ne s’agit plus seulement de cartographier des organisations ou des doctrines, mais aussi d’identifier les dynamiques sociales, émotionnelles et identitaires qui rendent possibles ces circulations entre univers idéologiques. Ces ressorts sociaux, émotionnels et numériques constituent aujourd’hui le socle commun de trajectoires radicales de plus en plus hybrides et fluides.
Or, tant que les institutions continueront à penser ces radicalités de manière cloisonnée – en opposant artificiellement des menaces présentées comme hétérogènes, voire incomparables – elles s’exposeront à des angles morts stratégiques. Le traitement différencié de certaines formes de radicalité, parfois érigées en exceptions culturelles ou civilisationnelles, entrave la compréhension de phénomènes pourtant convergents : circulations idéologiques, porosités militantes, passages d’un registre radical à un autre, ou encore reconfigurations rapides des répertoires d’action violente.
Dans un contexte marqué par la fragmentation des engagements, l’accélération des radicalisations en ligne et l’émergence de profils instables, la persistance de ces cloisonnements affaiblit à la fois la prévention, le renseignement et la capacité d’anticipation des acteurs étatiques. Les dispositifs conçus pour des catégories closes peinent à appréhender des parcours mouvants, souvent non linéaires, et encore largement imprévisibles. Cette évolution s’inscrit plus largement dans ce que le sociologue Zygmunt Bauman a décrit comme une « modernité liquide », caractérisée par des identités plus fluides, des appartenances moins stabilisées et des trajectoires biographiques plus fragmentées. Décloisonner l’analyse n’est donc plus un luxe académique ni un exercice théorique : c’est une nécessité stratégique. À condition d’être rigoureuse et outillée, l’approche comparative permet d’affiner les grilles de lecture, de mieux détecter les signaux faibles et d’anticiper les recompositions futures de la violence politique. L’enjeu n’est pas de produire de nouvelles catégories, mais de rapprocher les cadres d’analyse opérationnels des acquis déjà disponibles dans la recherche. À l’heure des radicalisations hybrides et fluides, continuer à penser les menaces en silos revient à préparer les crises de demain avec les catégories d’hier – et à laisser émerger des angles morts que les acteurs violents, eux, exploitent déjà.
Crédits photo : TG23 via iStock.
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