Derrière le discours de Davos. Le récit sans doctrine de Mark Carney

Le Rubicon en code morse
Fév 13

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Le discours que le Premier ministre canadien, Mark Carney, a prononcé le 20 janvier 2026 au Forum économique mondial de Davos a eu un retentissement considérable, y compris au-delà du Canada. Il a été largement présenté comme historique, fondateur, non seulement d’une doctrine canadienne, mais peut-être même d’un nouvel ordre international. Il a aussi été salué comme honnête, lucide et courageux. À Davos, Carney a appelé les puissances moyennes à défendre leur souveraineté face aux grands, à cesser de consentir à un ordre qui ne les sert plus, à fonder leurs relations sur des valeurs partagées. Quelques jours plus tôt, pourtant, il avait signé, à Pékin, une série d’accords commerciaux qu’il a lui-même qualifiés de « partenariat stratégique ».

Ce qui retient l’attention, c’est que le discours fonctionne, et qu’il fonctionne non pas parce qu’il énoncerait une doctrine stabilisée ou un programme opérationnel, mais parce qu’il raconte une histoire que ses audiences ont envie d’entendre, à un moment de crise, avec des outils rhétoriques efficaces. Les sentences sont percutantes, taillées pour le cycle médiatique. Et l’histoire séduit, parce qu’elle restaure l’agentivité des acteurs occidentaux non-étatsuniens, en leur redonnant une place, une voix et une capacité d’initiative dans le récit de l’ordre international. Néanmoins, une bonne histoire et des formules ciselées ne font pas une doctrine.

La démarche adoptée ici consiste à prendre ce discours au sérieux, sans en déduire un programme arrêté : ce qu’il annonce n’est pas encore établi pour ses différentes audiences et ses implications demeurent en partie indéterminées. Comme souvent en temps de crise, ce type de prise de parole mobilise de grandes idées sur le fonctionnement de la scène internationale. Il faut lui reconnaître une certaine acuité : ces idées renvoient à des débats majeurs en théorie des relations internationales et il parvient à en poser correctement les termes. Alors même que Carney fait le choix de se placer sur ce terrain, son propos reste flou et inabouti. Reste une question : pourquoi, malgré ses failles, le discours produit-il un tel effet ? Car sa force tient à ce qu’il accomplit narrativement, non à ce qu’il résout théoriquement.

Un socle théorique instable

La proximité de Mark Carney avec le courant réaliste des relations internationales a été relevée par de nombreux observateurs, encouragés en ce sens par la distance qu’il affiche avec l’ordre libéral actuel et l’importance explicative qu’il accorde à la compétition de puissance, ainsi qu’au statut des États en fonction de leurs capacités. Pourtant, la filiation réaliste la plus claire est restée inaperçue. En effet, Carney insiste sur l’existence d’un récit dominant à propos de l’ordre international libéral fondé sur des règles et sur le fait que ce récit n’a pas été déconstruit, malgré l’écart croissant avec la réalité. C’est précisément cette déconstruction qu’il entreprend, s’inscrivant ainsi dans la lignée d’Edward H. Carr, pour qui le réalisme, dont il est l’un des fondateurs en relations internationales, consiste précisément à exposer la distance entre, d’une part, les justifications morales et publiques et, d’autre part, les logiques effectives de puissance et d’intérêts.

Depuis, la définition du réalisme a évolué, mais à première vue, le discours de Carney semble trouver des points d’appui dans ses versions les plus récentes. Ainsi, la formule : « When the rules no longer protect you, you must protect yourself » (« Lorsque les règles ne vous protègent plus, vous devez vous protéger vous-même ») résonne très directement avec la manière dont les néoréalistes caractérisent le système international : un environnement anarchique, autrement dit dénué d’autorité supérieure, qui conduit les États à se soucier avant toute chose de leur sécurité et à ne compter que sur eux-mêmes pour l’assurer. Kenneth Waltz, fondateur du néoréalisme, parle de « self-help » (« chacun pour soi »), expression abondamment reprise par le second néoréaliste le plus influent, John Mearsheimer. La formule de Carney en est remarquablement proche. Pour autant, la ressemblance s’arrête là. Pour les néoréalistes, de telles règles n’ont jamais véritablement protégé qui que ce soit : ce que Carney décrit comme une nouvelle réalité n’est, à leurs yeux, que la réalité de toujours. Surtout, là où le self-help est pour eux une contrainte structurelle inévitable, Carney suggère qu’il ne tient qu’aux acteurs d’en sortir. C’est donc du néoréalisme Canada Dry : ça y ressemble, mais ce n’en est pas.

Chez Carney, en effet, la bascule vers le self-help n’est pas posée comme indépassable en anarchie, mais comme un choix, certes compréhensible, mais extrêmement coûteux, au point de rendre nécessaire la recherche d’une autre voie. Le discours mobilise une métaphore spatiale révélatrice pour caractériser l’horizon qu’il entend conjurer : la « forteresse ». Le terme apparaît trois fois, toujours pour désigner le repli sur soi comme impasse. À cette figure négative, Carney oppose celle du réseau : d’un côté, l’enceinte close, qui isole et appauvrit ; de l’autre, la connexion, qui enrichit et renforce. L’opposition structure implicitement le dilemme qu’il pose aux puissances moyennes : se barricader seules ou s’ouvrir ensemble.

Cependant, la métaphore – si parlante soit-elle – ne résout pas la question qu’elle pose : comment construire un réseau stable entre acteurs aux intérêts divergents, sans l’autorité d’un hégémon pour en garantir la cohésion ? La coopération posthégémonique est possible, comme l’a établi Duncan Snidal. Elle suppose toutefois de préciser qui entre, à quelles conditions, avec quels mécanismes. Carney n’en dit rien. Il refuse le fatalisme néoréaliste, qui fait du self-help une contrainte structurelle dont nul ne s’écarte sans péril. Mais il ne fournit pas l’architecture qui rendrait son projet opérant.

Carney ne se retrouve pas pour autant orphelin sur le plan théorique. En mettant le doigt sur des dilemmes de coopération, il joue sur les horizons de temps et sur la manière dont des choix apparemment rationnels peuvent produire des résultats collectivement sous-optimaux, rappelant l’un des débats majeurs de la discipline entre néoréalistes et néolibéraux (débat néo-néo) à propos de ce qui rend la coopération nécessaire, mais aussi difficile, et des conditions auxquelles elle échoue.

En l’occurrence, le discours de Carney semble particulièrement lisible dans un registre libéral : il ne veut ni sortir de ce qu’il nomme l’« intégration » (qu’on pourrait voir comme de l’interdépendance) ni accepter le self-help comme horizon. Ce faisant, il rompt avec le réalisme de Carr, qui se borne à révéler l’écart entre discours et réalité sans porter de projet. Carney, lui, propose une alternative. Il part toujours de l’égoïsme des acteurs, mais cherche à organiser leurs relations de sorte que cet égoïsme ne se traduise pas en coercition. Il mise sur des gains de coopération rendus possibles par la restauration de principes et d’une architecture institutionnelle, puisque, affirme-t-il, « collective investments in resilience are cheaper than everyone building their own fortresses » (« [i]l est plus avantageux d’investir collectivement dans la résilience que de bâtir chacun sa propre forteresse ») et que « complementarities are positive sum » (« [l]es complémentarités procurent des avantages à tous »), afin que les relations entre acteurs demeurent un jeu à somme positive, plutôt qu’un jeu à somme nulle débouchant sur un rapport de force permanent.

Reste que si l’on s’en tenait au libéralisme, l’interdépendance et l’architecture institutionnelle auraient dû contenir les comportements prédateurs auxquels Carney cherche à échapper. Sa solution hybride revient alors à retirer une catégorie d’acteurs du jeu (les grandes puissances) plutôt qu’à modifier fondamentalement ce dernier. Or, ce retrait, chez lui, commence par un geste symbolique : ôter le panneau de la vitrine. À ce stade, la logique est finalement moins libérale que constructiviste : le self-help n’est pas présenté comme une loi universelle de l’anarchie, mais comme une pratique performative qui tient parce que les acteurs la reconduisent et la valident publiquement. Le jeu n’est pas donné une fois pour toutes : il dépend de ce que les acteurs pensent et disent qu’il est, au sens d’Alexander Wendt, pour qui « [a]narchy is what states make of it ».

On pourrait faire l’hypothèse que le projet de Carney est simplement une réponse à la stratégie d’un acteur en particulier : les États-Unis de Donald Trump. La turbulence serait donc à rapprocher d’un problème de leadership et, au fond, d’un réalisme moins structurel et plus classique qu’il n’y paraît. Carney n’est pas explicite sur ce point et on ne peut pas faire cette déduction à sa place. Sa référence à Thucydide invite pourtant à le penser.

Invoquer l’historien grec, figure tutélaire des relations internationales, c’est immédiatement rattacher l’analyse aux questionnements millénaires qui fondent la discipline et à ses généralités les plus structurantes. C’est aussi orienter le propos vers le réalisme classique, courant intimement associé à Thucydide et qui connaît aujourd’hui un regain d’intérêt. S’il place la puissance au cœur de l’analyse, ce courant, contrairement au néoréalisme, accorde une place centrale aux acteurs, qu’il inscrit dans une interprétation tragique de l’histoire. L’aphorisme dont parle Carney (« The strong do what they can, and the weak suffer what they must. » ; « Que les forts agissent selon leur volonté et que les faibles en subissent les conséquences. ») n’est en réalité pas à attribuer à Thucydide, mais aux Athéniens, et pas n’importe lesquels, ceux de la période postpéricléenne, que Thucydide critique précisément pour leur rapport à la force. Car chez Thucydide, contrairement à ce que Carney suggère, rien n’est inévitable : la brutalité et le caractère exclusif du rapport de force ne sont pas une loi d’airain, mais le symptôme d’une erreur de leadership. En cela, l’analyse thucydidéenne semble implicitement rejoindre celle de Carney et la situation historique à laquelle il l’applique s’y prête finalement assez bien. Les propos du dialogue mélien, qui font de la puissance la seule métrique des relations internationales, reflètent le basculement des dirigeants athéniens d’une position d’hégémon (un leadership dont les valeurs attirent et fondent la légitimité) vers une domination fondée sur le contrôle et la coercition, un basculement que Thucydide dénonce comme une dérive fatale, non comme une fatalité. Le parallèle implicite avec les États-Unis est sensé : ceux-ci abandonnent leur position d’hégémon au sein de l’ordre international libéral (qu’ils ont pourtant façonné plus que quiconque et dont ils tirent le plus grand profit). Comme les Méliens, Carney suggère qu’il faut savoir dire non, avec, on peut l’espérer, une autre limite à la comparaison, puisque les habitants de Mélos furent, en retour, massacrés ou réduits en esclavage.

On ne saurait ici ignorer que citer Thucydide dans ce contexte est, sans doute, pour Carney, une manière de viser Trump sans le nommer, en pointant une autorité devenu défaillante. À l’inverse, le leadership que Carney incarne apparaît comme l’exemple à suivre. Sur le plan externe, il valorise explicitement le Canada, en mettant en avant ses atouts et son attractivité comme point d’appui. Sur le plan interne, le discours sert aussi de vitrine personnelle, en mettant en scène une capacité d’action et un bilan associé à son impulsion politique propre. Autrement dit, il se présente comme le porte-voix d’une cause collective, mais il fonctionne aussi comme un instrument de légitimation du pays et du leadership qui le porte, ce qui recadre le texte comme une opération politique contredisant l’image d’un discours en surplomb.

Sur ce qu’il propose concrètement, Carney manque de clarté et l’analogie avec Václav Havel le montre parfaitement. Dans Le pouvoir des sans-pouvoir, Havel explique la persistance du régime communiste par la conformité ordinaire : un primeur place chaque matin un slogan du Parti dans sa vitrine, non par conviction, mais par conformisme et le système tient tant que chacun fait de même. Carney transpose cette idée à la scène internationale : des acteurs affichent des signes de conformité à un ordre auquel ils ne croient plus, mais qui commence à se fissurer dès qu’un acteur retire son panneau. Or, appliqué au système international, l’argument achoppe : des acteurs qui refusent l’ordre en place, le contournent ou le contestent explicitement, il n’en manque pas, et ce, depuis longtemps. Si retirer le panneau suffisait à ébranler le système, il serait fissuré depuis longtemps. De quoi parle-t-il alors exactement ? Peut-être vise-t-il seulement un type d’acteurs précis, les alliés occidentaux des États-Unis, voire les entreprises qu’il mentionne explicitement, auquel cas l’audience visée par le discours serait plus circonscrite que d’aucuns l’entendent. Carney ne précisant pas, ce point reste en suspens.

Autre problème en miroir : qui sont les acteurs invités à intégrer le nouveau projet ? Carney semble avoir la réponse : le projet est « wide open to any country » (« c’est une voie grande ouverte à tout pays qui souhaite la suivre avec nous »). Prise à la lettre, la formule inclut potentiellement des États non démocratiques, voire des puissances qui contestent frontalement les usages occidentaux du droit international. Faute de clarification des principes opératoires et des critères d’intégration, cette ouverture devient soit une formule floue, soit la promesse d’une coalition difficilement gouvernable et ouverte aux mêmes problèmes que Carney entend résoudre. Il met les « puissances moyennes » au centre, mais sans dire clairement au nom de quoi elles seraient portées à défendre le type de principes dont il loue les mérites. Est-ce un argument de position (leur place dans une sorte de hiérarchie internationale fondée sur la puissance), un argument d’intérêts (ce qu’elles gagnent matériellement à des règles et à des institutions), un argument de valeurs (affinités normatives) ou une combinaison structurée des trois ? Or, selon la réponse, on n’obtient pas la même coalition, on ne mobilise pas les mêmes mécanismes et on ne résout pas les mêmes problèmes de crédibilité. En outre, que devient la proposition dans le scénario ou des puissances moyennes accèdent au rang de grandes puissances ?

Autre problème, celui de la symétrie implicite entre le système communiste et l’ordre international libéral. Carney souligne lui-même que l’ordre libéral a, au moins en partie, fonctionné et que les signes participaient à la fois de son fonctionnement et de sa reproduction. Ce n’est pas la même configuration que chez Havel, où les signes masquent un dysfonctionnement plus radical. La sentence contredit ici non seulement la réalité, mais aussi le discours qu’elle vient ponctuer.

C’est dans ce flou que se loge l’ambiguïté sur l’alternative. Carney affirme qu’il faut rompre avec le passé et ne pas remettre le signe dans la vitrine. Or, concrètement, ce qu’il esquisse ressemble surtout à une réactivation de l’ordre libéral – le même signe, mais sur une autre devanture –, avec cette différence, implicite, que les États-Unis n’en seraient plus le pivot. Le problème est qu’il ne précise pas ce qui change dans la logique même de l’ordre, au-delà de la composition du noyau dur : faire converger valeurs et puissance n’a rien d’aberrant, mais les modalités concrètes du changement et les dilemmes qu’il soulève restent à expliciter. C’est donc ailleurs que réside la force du discours : dans le récit qu’il propose.

La force du récit

Si le discours ne constitue pas une doctrine robuste, comment expliquer qu’il ait été reçu, du moins par les publics auxquels il s’adresse, comme un événement ? La réponse tient à sa dimension narrative. Mark Carney ne propose pas une meilleure description du monde ; il propose une meilleure histoire à habiter. Et cette histoire a des vertus que n’aurait pas un traité de relations internationales.

Revenons d’abord au schème de Havel, qui structure l’ensemble du discours, bien au-delà de sa présence explicite. En transposant ce schème au système international, le discours accomplit une opération rhétorique habile : il importe l’aura de la dissidence anticommuniste dans le champ diplomatique. Retirer l’enseigne, ce n’est plus simplement ajuster une politique étrangère, c’est accomplir un acte de courage, c’est choisir la vérité contre le mensonge. Le repositionnement stratégique du Canada hérite ainsi du prestige de la geste dissidente. Nous l’avons vu, l’analogie est défectueuse sur le plan logique, mais cette contradiction est sans importance pour l’efficacité narrative : la métaphore produit son effet indépendamment de sa rigueur.

Le discours distribue ensuite des rôles identifiables et valorisants – au sens greimasien du terme : un sujet, un antagoniste, des adjuvants (des aides), un objet de quête. Les puissances moyennes y sont présentées comme le sujet collectif héroïque, celui qui peut passer de la servitude volontaire à l’agentivité retrouvée. Le Canada incarne ce sujet ; il en est l’avant-garde, en somme. Les données lexicométriques, analysées à l’aide du logiciel Tropes, le confirment : le pronom « nous » représente plus de la moitié des occurrences pronominales du discours, tandis que le « je » est quasiment absent ; l’effacement du second au profit du premier produit un effet d’objectivation, d’autant plus marqué qu’il s’oppose, en creux, à l’hypersubjectivisation trumpienne du pouvoir. Face à lui, un antagoniste : les « grandes puissances renoncent même à faire semblant de respecter les règles et les valeurs » (« even the pretence of rules and values ») pour poursuivre sans entrave de leurs intérêts. Les États-Unis ne sont jamais nommés, mais le discours les désigne par périphrases (« puissances hégémoniques », les « [plus] forts ») et par le vocabulaire trumpien du « transactionnalisme ». Cette désignation oblique permet le déni diplomatique tout en rendant l’identification transparente.

Dans un récit, le héros n’a pas besoin d’une raison structurelle d’agir conforme aux théories des relations internationales. Il agit parce qu’il est le héros, parce que c’est sa fonction dans l’histoire. C’est pourquoi la catégorie de « puissance moyenne », si floue analytiquement, fonctionne si bien narrativement : elle offre un rôle valorisant à l’auditoire. L’adjectif « moyennes » est d’ailleurs le plus fréquent du discours, mais n’est jamais défini ; il fonctionne ainsi comme un marqueur d’identité narrative plus que comme un concept analytique : vous êtes les « lucides » face aux « cyniques », ceux qui osent retirer l’enseigne quand les autres continuent de jouer le jeu. Cette distribution des rôles produit de l’identification, qui est un ressort puissant de l’adhésion narrative.

L’adaptation aux audiences se lit également dans la hiérarchie des champs lexicaux : celui du monde des affaires domine le discours (26 occurrences), devant ceux de la puissance (23) et de la sécurité (15). À Davos, devant l’élite économique mondiale, Carney parle d’abord la langue du business. Cette polyvalence lexicale est une force rhétorique : le dirigeant d’entreprise y entend un discours sur les risques et les opportunités ; le militaire y perçoit une analyse de la puissance ; le diplomate y reconnaît les catégories de l’ordre international. Chaque auditoire peut y projeter ses propres préoccupations.

Le discours construit également une temporalité particulière qui relève de ce que Raphaël Baroni appelle la tension narrative : en posant le passé comme révolu et le présent comme moment de bascule, il crée une incertitude orientée qui pousse l’auditoire vers l’action. Le passé est présenté comme achevé et partiellement fictif : « We knew the story of the international rules-based order was partially false. » (« Nous savions que l’histoire de l’ordre international fondé sur des règles était en partie fausse. ») Le présent est construit comme un moment de crise et de décision : « [W]e are in the midst of a rupture, not a transition. » (« [N]ous sommes en pleine rupture, pas en pleine transition. ») Le futur est le temps de la reconstruction possible : « [F]rom the fracture, we can build something better, stronger, more just. » (« [À] partir de cette fracture, nous pouvons bâtir quelque chose de meilleur, de plus fort et de plus juste. ») Cette projection du futur comme horizon ouvert se confirme dans la distribution des verbes modaux : « can » (« pouvoir ») apparaît onze fois dans le discours, contre seulement cinq occurrences de « must » (« devoir »). Le discours insiste davantage sur la possibilité d’agir que sur l’obligation de le faire ; cette préférence n’est pas anodine, car elle préserve l’agentivité de l’auditoire. Le futur n’est donc pas présenté comme une nécessité subie, mais bien comme une construction qui dépend des choix de chacun. Toutefois, cette ouverture apparente s’accompagne d’une contrainte symétrique. La forclusion du passé (« the old order is not coming back […]. Nostalgia is not a strategy. » ; « l’ancien ordre ne reviendra pas. […] La nostalgie n’est pas une stratégie. ») n’est pas un constat, mais un acte performatif : elle ferme certaines options pour orienter vers l’avenir proposé. Le « can » donne le sentiment de la liberté ; la négation en restreint le champ. La négation représente d’ailleurs près d’un quart des modalités du discours : le texte dit massivement ce qui « ne fonctionne plus », ce qui « ne reviendra pas », construisant ainsi l’impossibilité du retour. L’auditoire est invité à choisir, mais le choix a été cadré d’avance.

Ce cadrage suppose un éthos particulier. Pour que la forclusion fonctionne, pour que l’impossibilité du retour s’impose comme une évidence, il faut que celui qui l’énonce ne montre aucune hésitation. Les données le confirment : le discours ne comporte aucune modalité de doute ; pas un « peut-être », pas un « il semble », pas un conditionnel d’atténuation. Cette absence est remarquable pour un texte qui porte sur l’avenir du système international, domaine par excellence de l’incertitude. Elle est en fait constitutive de la posture adoptée : celle de la parrêsia, de celui qui dit la vérité au risque de déplaire. Havel ne disait pas « peut-être que le système repose sur un mensonge » ; il le déclarait. Carney s’inscrit dans cette filiation : la vérité qu’il prétend énoncer n’admet pas la nuance. Dire : « We are taking the sign out of the window » (« Nous retirons l’enseigne de la vitrine ») à Davos, ce n’est pas décrire un changement, c’est l’accomplir. La phrase est le geste. Mais cette certitude est aussi ce qui distingue le discours d’une véritable analyse, qui reconnaîtrait les zones d’ombre et les alternatives.

L’oscillation théorique que nous avons identifiée, le fait que Carney fasse des appels du pied au néoréalisme, au libéralisme et au constructivisme sans se stabiliser dans aucun cadre, est une faiblesse doctrinale, mais une force narrative. Un discours trop univoque sur le plan théorique perdrait sa capacité à rassembler des audiences diverses. L’indétermination permet à chacun d’y projeter sa propre grille de lecture : le réaliste y entend un appel au balancing (« équilibrage ») face à l’hégémon, le libéral y voit une refondation institutionnelle, le constructiviste y reconnaît un ordre ouvert à la redéfinition. Le flou doctrinal élargit le cercle des adhésions possibles en ne fermant aucune porte. Le récit rassemble là où la doctrine diviserait. La structure même du texte le confirme : les connecteurs d’addition dominent massivement (plus de la moitié du total), tandis que les connecteurs de cause sont marginaux (3,5 % du total) ; le discours procède par accumulation et juxtaposition, non par enchaînement logique.

Quant aux références intellectuelles (Havel, Thucydide), elles fonctionnent moins comme des arguments que comme des marqueurs d’autorité. Thucydide est convoqué, car son nom inscrit le discours dans la tradition millénaire de la réflexion sur la guerre et la paix, mais son analyse n’est pas développée. C’est un argument d’autorité classique, qui fonctionne d’autant mieux que l’autorité n’est pas examinée de près. Carney retrouve Carr sans doute par convergence plus que par filiation – la référence, déjà rare chez les spécialistes, n’aurait que peu de portée dans un discours politique. Carr offrirait un cadre analytique ; Carney préfère Havel, le dissident moral. Ce choix est narrativement décisif : il transforme un diagnostic en acte de courage.

Enfin, le récit canadien (l’énumération de ce que fait le Canada : partenariats, investissements, accords) forme une parenthèse d’un genre particulier. Si l’ensemble du discours procède davantage par accumulation que par démonstration, ce passage pousse la logique à son terme : il ne reste plus que l’énumération. Le Canada n’y est pas présenté comme un cas parmi d’autres, qu’on pourrait comparer à d’autres puissances moyennes. Il est posé comme l’exemple par excellence, celui qui ouvre le chemin. Cette digression fonctionne comme preuve de faisabilité (« Regardez, c’est possible, nous l’avons fait »), sans démontrer que ce qui fonctionne pour Ottawa fonctionnerait ailleurs. L’exemple illustre ; il ne prouve pas le caractère généralisable. Néanmoins, dans l’économie du récit, l’illustration suffit ; elle donne corps à l’abstraction, elle montre que le courage est possible.

Quelles leçons en tirer ?

L’analyse croisée, puisant tant dans la théorie des relations internationales que dans la narratologie, converge vers un diagnostic partagé. Le discours de Mark Carney pose des questions fondamentales que les relations internationales formulent depuis des décennies : à quelles conditions la coopération internationale est-elle possible ? Quel rôle jouent les institutions ? Comment s’articulent puissance et valeurs ? Toutefois, il s’arrête au seuil : il expose ces tensions sans les dénouer. L’analyse de discours le confirme, comme nous l’avons souligné, avec l’absence presque complète de connecteurs causaux.

Le « values-based realism » (« réalisme fondé sur les valeurs ») illustre parfaitement cette irrésolution. Le discours dit : « Principled in our commitment to fundamental values […]. And pragmatic in recognising that progress is often incremental, that interests diverge […] » (« Nous demeurons fidèles à nos principes quant à nos valeurs fondamentales […]. Nous sommes pragmatiques, car nous reconnaissons que les progrès sont souvent progressifs, que les intérêts divergent et que tous nos partenaires ne partagent pas nécessairement nos valeurs. ») Mais comment arbitrer lorsque principes et pragmatisme entrent en conflit ? Que faire quand les valeurs commandent une chose et les intérêts une autre ? Le texte juxtapose les termes sans les articuler. L’oxymore séduit par son élégance ; il ne fournit pas de règle de décision.

Une autre contradiction concerne le contenu même de l’alternative proposée. Carney affirme qu’il faut rompre avec la fiction de l’ordre libéral, ne pas remettre l’enseigne dans la vitrine. Mais quelles sont les valeurs qu’il propose pour fonder le nouvel ordre ? « [S]overeignty and territorial integrity, the prohibition of the use of force except when consistent with the UN Charter, respect for human rights » (« [S]ouveraineté et intégrité territoriale, interdiction du recours à la force, sauf dans les cas prévus par la Charte des Nations unies, et respect des droits de la personne. ») Ce sont exactement les valeurs de l’ordre libéral au sujet duquel il vient de proclamer qu’il ne fallait pas le regretter. Ce qui changerait, c’est la composition du noyau dur (les États-Unis n’en seraient plus le pivot), non la logique de l’ordre. Le discours dit : ne regrettons pas l’ancien système, mais reconstruisons-le avec les mêmes principes et d’autres acteurs aux commandes. L’effet de rupture est narratif, non substantiel. De plus, la question pratique reste entière : refonder un ordre libéral sans les États-Unis suppose un effort de construction considérable, dont Carney ne semble pas mesurer l’ampleur. Son discours reste silencieux sur les conditions concrètes d’une telle entreprise.

C’est précisément en tranchant que l’on comprendrait ce que la proposition implique réellement, au-delà du récit. Tant que Carney ne spécifie pas quels mécanismes doivent primer (intérêts, institutions, valeurs, rapports de force), on ne peut pas déduire une architecture politique robuste. On peut donc prendre le discours au sérieux sans pour autant y voir une doctrine : si doctrine il y a, la condition minimale est la clarté sur les principes et sur les mécanismes sur lesquels elle repose. Le discours de Carney reste une annonce, certes marquante et susceptible de produire des effets concrets, mais pas nécessairement ceux qu’il prétend viser

Ce qui explique que le discours soit bien accueilli, c’est qu’il raconte une histoire séduisante et politiquement confortable. Il replace les acteurs intermédiaires dans un rôle actif, leur donne de l’agentivité et les installe du bon côté de l’histoire, avec des formules efficaces qui donnent l’impression d’une direction claire. En même temps, il touche à plusieurs enjeux classiques des théories des relations internationales, qu’il formule de manière pertinente et accessible. Mais il ouvre les alternatives plus qu’il ne les tranche.

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*          *

Le récit compte ; il est même nécessaire pour mobiliser. À cet égard, le discours de Mark Carney à Davos accomplit quelque chose de réel : il offre un vocabulaire et une distribution des rôles pour penser la situation de puissances moyennes face à un allié puissant devenu imprévisible. Il faut néanmoins le voir pour ce qu’il est. Carney lui-même qualifie l’ordre libéral de « fiction partielle » et le diagnostic fait écho à un courant de travaux qui remet en cause le mythe d’un ordre international homogène, montrant que ce que l’on désigne sous ce terme recouvre en réalité des ordres sectoriels distincts, aux logiques parfois divergentes. Il y a pourtant quelque ironie à formuler ce constat dans un discours qui vise, au fond, à reconstruire le même ordre : mêmes principes, mêmes valeurs, mais sans les États-Unis. Si l’ancien ordre était une « fiction […] utile », le nouveau ne serait sans doute pas plus « réel ». L’efficacité des formules ne doit donc pas être confondue avec la clarification des principes et des mécanismes de fonctionnement. Un récit convaincant peut créer les conditions d’une action collective. Mais il ne peut pas, à lui seul, tenir lieu de politique étrangère. Ce n’est finalement pas tant Mark Carney qu’il faut contester que les lectures qui confondent une belle histoire avec un programme.

Crédit photo : « World Economic Forum Annual Meeting » par World Economic Forum, CC BY-NC-SA 4.0.

Auteurs en code morse

Elie Baranets, Paul Charon

Elie Baranets est chercheur Sécurité internationale à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Il est le co-auteur de Théories des relations internationales (avec Dario Battistella et Jérémie Cornut, 7e édition, Presses de Sciences Po, 2026) a co-dirigé Turbulence Across the Sea: Transatlantic Relations and Strategic Competition (avec Andrew Novo, University of Michigan Press, 2024) et écrit Comment perdre une guerre. Une théorie du contournement démocratique (CNRS Éditions, 2017).

Paul Charon (@paulcharon) est directeur du domaine Influence et renseignement à l’IRSEM. Ses recherches développent une narratologie politique des relations internationales, attentive aux usages stratégiques du récit dans l’action extérieure des États. Il a publié récemment, avec Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Les Opérations d’influence chinoises. Un moment machiavélien (Équateurs, 2024) et Les Mondes du renseignement. Approches, acteurs, enjeux (PUF, 2024). Sur Le Rubicon, il est l’auteur d’un article intitulé : « Lire la désinformation comme un récit sériel : pour une approche littéraire des manipulations de l’information ».

Comment citer cette publication

Elie Baranets, Paul Charon, « Derrière le discours de Davos. Le récit sans doctrine de Mark Carney », Le Rubicon, vol. 6, 13 février 2026 [https://lerubicon.org/derriere-le-discours-de-davos-le-recit-sans-doctrine-de-mark-carney/].