Pourquoi Le Rubicon ?

Le Rubicon en code morse
Déc 09
Exercise SPARTIATE EQUATORIAL

Lorsqu’en 49 avant notre ère Jules César traverse avec ses légions en armes le fleuve le Rubicon, il passe une frontière (entre l’Italie romaine et la Gaule cisalpine) et viole le droit romain qui interdisait de la franchir en armes. Mesurant la gravité et la signification de son acte, c’est ici qu’il aurait prononcé son fameux « Alea jacta est » (le sort en est jeté). Ce moment de l’histoire du monde désormais figé dans l’expression « franchir le Rubicon » renvoie à la volonté d’une transgression délibérée, à un engagement décisif et irréversible, et à un pari hasardeux – autant d’orientations qui sont encore au cœur de nombre de politiques extérieures.

Près de 2 000 ans plus tard, en effet, les relations entre États et autres acteurs de la vie internationale sont davantage normées, mais demeurent marquées par différents comportements disruptifs, de l’annexion de la Crimée à l’usage de migrants comme d’une arme de guerre hybride par le Bélarus contre l’Union européenne, en passant par l’invasion américaine de l’Irak. Ni les fleuves, ni les mers ne suffisent à contenir la pression et les ambitions : partout, des barrières et des murs frontaliers se dressent. Les pratiques étatiques restent in fine caractérisées par des choix décisifs et parfois aventureux, tant dans la façon de répondre à certains acteurs subversifs (groupes terroristes et/ou criminels, milices, etc.) que dans le positionnement sur le grand échiquier stratégique (et la recomposition en cours). On voit plus largement la montée en puissance de la Chine comme irréversible, et certains en déduisent l’inéluctabilité d’un affrontement avec les États-Unis (c’est le fameux, mais discutable « piège de Thucydide »). Bref, sans qu’il s’en franchisse un chaque jour, les ingrédients du Rubicon sont bien là, et ils caractérisent la volatilité des relations internationales contemporaines.

Rendues également plus complexes par plusieurs phénomènes, dont la diffusion de la puissance, elle-même due à la multiplication des acteurs et la démocratisation des technologies destructives et de l’information, ces relations ont plus que jamais besoin d’être comprises et analysées, d’une façon à la fois rigoureuse, scientifique, et utile, accessible aux décideurs et au plus grand nombre. C’est l’ambition de cette plateforme.

Le Rubicon est ainsi né d’un besoin, lui-même identifié par plusieurs constats. D’abord, jusqu’à présent, il n’existait en français aucune plateforme comparable à War on the Rocks, c’est-à-dire offrant aux auteurs sur les questions internationales, de défense et de sécurité un débouché qui soit à la fois réactif (permettant de publier des articles en quelques jours), de qualité (pratiquant l’évaluation par les pairs) et accessible (gratuit). En français, les revues de référence pratiquant l’évaluation par les pairs mettent des mois, voire une année à publier, les mensuels spécialisés ne pratiquent pas l’évaluation par les pairs et la presse généraliste ne fait pas toujours la part belle à l’actualité internationale. Les supports sont généralement payants et donc d’un accès limité. Or, la masse critique des auteurs et des lecteurs francophones non seulement en France, mais ailleurs dans le monde sur ces sujets est désormais suffisante pour justifier la création d’un média permettant d’allier ces trois objectifs : publier vite, bien et pour tous.

Ensuite, si chaque centre de recherche, chaque think tank a ses propres publications, il manquait aussi un vecteur extérieur et commun, un projet fédérateur parce que ne pouvant pas être réduit aux intérêts et éventuellement aux lignes éditoriales des uns ou des autres. Au moment des replis identitaires, il était également important de déborder les référentiels nationaux, et donc de créer une plateforme non pas française, mais francophone. Face à l’emprise croissante de l’anglais, il est nécessaire de permettre et de rendre attrayante la réflexion en français non pas comme simple moyen de communication, mais comme vecteur des réalités et des modes de pensées propres à ses locuteurs, et outil de rayonnement. La langue porte le droit, elle est aussi une clef spécifique pour la compréhension des enjeux politiques et stratégiques.

Bienvenue, donc, sur Le Rubicon, une plateforme francophone d’analyse des questions internationales, principalement de sécurité et de défense, mais aussi de politique étrangère, avec un intérêt particulier pour la guerre dite hybride, les cyberattaques, la lutte informationnelle et le renouveau de la conflictualité dans les différents espaces physiques. Partenaire du site War on the RocksLe Rubicon offre aux auteurs francophones des perspectives équivalentes pour publier dans leur langue. Les articles disponibles, rédigés aussi bien par des universitaires que par des praticiens des milieux de la défense, de la sécurité nationale et des affaires étrangères, font tous l’objet d’une évaluation anonyme par les pairs. Sur le fond, Le Rubicon ne défend aucune chapelle, aucune école particulière. Il met à la disposition du grand public des analyses jugées originales et relevant de son champ. Autour de trois institutions fondatrices – le Réseau d’analyse stratégique (RAS) canadien, rassemblant lui-même plusieurs centres de recherche, l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) et le Centre Thucydide de l’Université Panthéon-Assas –, Le Rubicon réunit à son lancement une équipe d’une cinquantaine d’experts, répartis dans un comité de direction, un comité éditorial et un conseil scientifique. Cette équipe est appelée à évoluer et à grandir. Le Rubicon s’adresse à l’ensemble de la communauté francophone mondiale, en Europe, en Amérique du Nord, en Afrique, en Asie, ou ailleurs dans le monde.

Ce que Le Rubicon a le potentiel de devenir dépend aussi de vous, qui pouvez contribuer à cette aventure intellectuelle non seulement en lisant et partageant les articles, mais aussi en proposant à l’équipe des thèmes et des auteurs, voire en écrivant vous-mêmes. La procédure à suivre pour soumettre un texte est décrite sur ce site. Notre objectif est avant tout d’être utile. Nous avons pleinement conscience que, comme toute nouvelle entreprise, Le Rubicon et en particulier son site, son organisation et sa communication, sont perfectibles. Nous comptons donc aussi sur vous pour nous aider à l’améliorer, en envoyant vos suggestions à l’adresse générique de contact.

Nous vous remercions d’avoir pris le temps de lire ce texte et nous espérons vous revoir fréquemment sur cette plateforme, comme lecteur ou contributeur !

Le Rubicon est lancé le 9 décembre 2021, en ouverture du colloque annuel du RAS à Ottawa, en présence de Justin Massie (RAS), Jean-Baptiste Jeangène Vilmer (IRSEM) et Ryan Evans (War on the Rocks). Outre de reconnaître et d’assumer une inspiration, le partenariat avec War on the Rocks vise plus concrètement à pouvoir traduire et publier certains articles dans les deux langues, voire copublier en même temps. Les premiers articles du Rubicon, mis en ligne le jour du lancement, portent sur la relation bilatérale franco-américaine post-AUKUS (par Célia Belin), la guerre cognitive (par le colonel David Pappalardo) et la menace d’une invasion russe de l’Ukraine (par Ryan Evans, traduction d’un article récemment paru dans War on the Rocks). D’autres sont prévus dans les jours, semaines et mois à venir.

Auteurs en code morse

Julian Fernandez, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Justin Massie

Julian Fernandez est le directeur du Centre Thucydide. Jean-Baptiste Jeangène Vilmer est le directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Justin Massie est le codirecteur du Réseau d’analyse stratégique (RAS).